Plat du jour : nourriture

Par Saratoga

Imaginez. Vous êtes au restaurant. C’est un restaurant chic. Vous salivez à l’avance. Ce qu’ils préparent ici, ce doit être rudement bon. Le serveur vous apporte le menu – tout cartonné tout en papier glacé – vous ouvrez avec impatience parce que vous avez faim… et là, au milieu de la page, un seul mot : « nourriture ». Hein ? Il est où, le menu ? Vous appelez le serveur :

  • C’est quoi cette arnaque, où est le menu ?
  • Eh bien mais… ici, répond le serveur en pointant du doigt vers ce seul petit mot : « nourriture ».
  • Mais qu’est-ce que je mange ?
  • De la nourriture, comme c’est écrit ! De l’excellente nourriture !
  • Mais c’est quoi, votre nourriture ? Du salé, du sucré, de la viande, du poisson, des lasagnes, des frites, du fromage, du fondant au chocolat ?
  • Voyons, quel besoin de savoir ce qu’il y aura dans votre assiette ! L’important, c’est d’être bien nourri-e, non ? Je vous garantis une nourriture de premier choix !

Imaginez. Vous êtes au supermarché, vous poussez votre caddie, votre frigo est vide, il vous faut absolument refaire un plein. Vous vous avancez dans les rayons et là… que des boîtes et des cartons opaques partout, avec écrit dessus : « nourriture ». Des boîtes métalliques : nourriture. Des bouteilles : nourriture. Des paquets sous célophane : nourriture. Vous étudiez les affichettes au-dessus des rayons pour trouver votre chemin, mais les indices sont maigres : « nourriture rayon 1 », « nourriture rayon 2 », « nourriture rayon 3 », etc. Vous appelez une vendeuse à la rescousse. Elle vous rit au nez.

  • Comment ça, vous ne savez pas ce qu’il y a dans les emballages ? Mais enfin ! C’est écrit dessus ! Nourriture ! Vous ne savez pas lire ?

Imaginez. Exit sucres, protéines, laitages, fruits, vitamines, graisses, liquides… Bienvenue dans l’univers de la « nourriture ». Un seul mot pour tout ce qui peut s’avaler. Du whisky aux bananes à la cervelle de veau en passant par les sauterelles grillés, le steak de cheval, l’huile de foie de morue, le miel, les champignons hallucinogènes et les clafoutis aux cerises : nourriture. C’est de la nourriture ! Mange ! Comment ça, tu veux savoir ce qu’il y a dedans ? Comment ça, tu préfères celle-ci plutôt que celle-là ? Comment ça, tu es végétarien-ne ou allergique aux cacahuètes ? Comment ça, tu veux connaître la date de péremption ? Puisque je te dis que c’est de la nourriture ! Tu es un être humain ! Tous les êtres humains ont besoin de nourriture ! Mange ! Et remercie-moi de te nourrir !

Contrairement à ce que vous pourriez croire, ce n’est pas de la science-fiction. C’est exactement le monde dans lequel nous vivons. Non ? Vous ne me croyez pas ? Ah pardon. J’ai oublié un mot dans ma métaphore. Nourriture… affective.

Ce que nous trouverions parfaitement insoutenable en matière de nourriture à manger, nous sommes prié-e-s de le trouver parfaitement normal pour la nourriture affective. Nous passons des heures à étudier le contenu de ce que nous mettons dans notre estomac physique – il y a même des professions créées exprès pour ça : nutritionniste, diététicien – mais zéro seconde à nous préoccuper de ce que nous mettons dans notre estomac affectif. On nous demande de manger équilibré : fruit, protéines, laitages et sucres lents plus une boisson à tous les repas. Mais on nous demande d’accepter les yeux fermés, sans protester, sans être informé-e, toute nourriture affective nous étant présentée, au prétexte que, puisque c’est de la nourriture affective, alors c’est bon pour nous.

Personne ne trouve rien à redire quand on parle de vache folle, de champignons vénéneux, d’épidémies touchant tel crustacé, tel plant de tomates ou tel troupeau de bétail. Bien au contraire. On veut tout savoir. Ce qu’on peut manger, ce qu’on ne peut pas manger. On appelle des experts. Protégez-nous de ce qui est dangereux pour la santé.

Alors qu’en matière de nourriture affective, rien. Pas d’experts, pas de rapport annuel du gouvernement sur les risques d’obésité affective, pas de mise en garde contre les risques d’accoutumance à telle nourriture affective, pas d’étude statistique pour étudier les effets néfastes de telle nourriture affective, les effets bénéfiques de telle autre. Comment le pourrait-on ? On n’a même pas les mots pour le dire ! Emprise, angoisse de la solitude, dépendance, amitié, fusion, identification, admiration, partage, transmission, sentiment amoureux, désir ? Rien. Nourriture affective, point barre. Pas d’autre mot. Et encore. Pour brouiller les pistes, on n’utilise même pas le terme de « nourriture affective », qui aurait au moins le mérite d’être neutre et de sous-entendre une pluralité de saveurs et de textures. On a un mot passe-partout pour toutes les nourritures affectives : amour.

J’aime ma femme. J’aime mes enfants. J’aime mes ami-e-s. J’aime mes parents. J’aime mes collègues. J’aime mes voisins. J’aime ma famille. Aime ton prochain. Je t’aime, dit la maman avant de serrer son fils dans ses bras. Je t’aime, dit le mari avant de frapper sa femme. Je t’aime, se disent les fiancés avant de faire l’amour. Je t’aime, dit la mère avant d’enfermer sa fille dans le placard. Je t’aime, dit le père avant de violer son enfant. Les crimes passionnels sont un problème « d’amour ». Les enfants ont besoin « d’amour ». Les femmes battues n’arrivent pas à quitter leur mari parce qu’elles éprouvent encore de « l’amour » pour lui. Filigrane est un roman « d’amour ». L’important, c’est « l’amour ». Tant qu’il y a de « l’amour »…

Imaginez un nutritionniste, à qui vous demandez ce que vous devez manger, qui vous réponde : « Oh, tant qu’il y a de la nourriture… » Imaginez le précepte : « Les enfants ont besoin de nourriture. » Nous voilà bien avancé-e-s !… Donc je peux donner de la bière et des pistaches à un nouveau-né ?

Et ce n’est pas fini avec l’ignorance dans laquelle nous sommes obligé-e-s de vivre. En effet, quand vous avez décidé de surveiller un peu votre assiette affective et d’éviter les produits avariés – l’emprise, l’identification à l’agresseur, la dépendance, etc. – et que vous communiquez votre démarche à votre entourage, on pousse les hauts cris autour de vous. Comment ! Diantre ! Quelle méfiance ! Mais alors… tu ne crois plus à l’amour ?

La prochaine fois que vous ne mangerez pas de yaourt périmé, de fruit moisi, ou de poisson pas frais, imaginez qu’on vous dise : Comment ! Diantre ! Quelle méfiance ! Mais alors… tu ne crois plus à la nourriture ?

Il en est des nourritures affectives comme des nourritures terrestres. Il y en a des comestibles (vivifiantes) et des non comestibles (mortifères). Des comestibles qu’on apprécie réellement et des comestibles dont on se contente, parce qu’on a parfaitement le droit d’avoir des préférences. Des qu’on préfère le matin au petit déj et des qu’on préfère le soir pour s’endormir. Des qu’on adore partager avec plein de monde et des qu’on déguste en petit comité. Des qui nous rassassient pour des heures. Des qui nous satisfont à peine dix minutes. Des qui nous rendent dépendant-e-s. Des qui nous mettent en forme. Des qui nous font vomir. Des qui sont vitales et sans lesquelles on mourrait. Des qui ont été bonnes et qui sont aujourd’hui périmées. Des qui ne sont pas encore tout à fait mûres.

Cessons un peu de nous voiler la face. Certes, on peut déguster foie gras ou tarte tatin par pure gourmandise, mais la réalité sous-jacente, c’est que si on ne se nourrit pas, on meurt. De la même façon, on peut effectivement aimer quelqu’un par pure générosité, mais la réalité sous-jacente, c’est que si on ne noue aucun lien social avec notre entourage, on meurt. Alors comme ça, on tisserait un lien affectif avec ses parents, ses enfants, sa famille, son partenaire amoureux ou ses ami-e-s par pure affection, par pure humanité ? Non. On tisse un lien d’abord et avant tout pour une raison fondamentale : la survie. A la base, la nourriture affective (« l’amour » du parent pour son enfant, « l’amour » du conjoint pour sa compagne, etc.) n’est pas une preuve de grandeur d’âme qu’il faut sacraliser. Ce n’est qu’une nécessité vitale pouvant tout aussi bien se transformer en moment de délice (à défendre à tout prix, effectivement) qu’en insidieux empoisonnement (à éliminer aussi sûrement qu’une toxine).

Sans nourriture affective, la personne humaine meurt aussi sûrement que si elle est privée de nourriture terrestre. Mais, de la même façon que notre nécessité de manger n’est pas une raison pour avaler n’importe quoi, notre nécessité de nous développer affectivement n’est pas une raison pour nous satisfaire de n’importe quelle relation. Ce n’est pas nier l’existence de la mousse au chocolat que reconnaître les dangers de la salmonellose. Il est grand temps d’écouter sérieusement les nutritionnistes affectifs qui nous mettent en garde contre les relations toxiques.

Le premier objectif, le plus urgent, c’est de cesser de faire passer l’intérêt du cuisinier avant l’intérêt de la personne qui doit manger. Les mêmes règles qui s’appliquent à la nourriture terrestre doivent s’appliquer à la nourriture affective. Si un parent sert de l’arsenic, des amanites phalloïdes ou du rôti de rat enragé à son fils ou sa fille, il est purement et simplement inculpé d’empoisonnement. Personne ne songe à le défendre en prétendant qu’il a fait de son mieux pour nourrir son enfant. Alors comment se fait-il qu’un parent servant de l’arsenic affectif à ses enfants ne reçoive de la société qu’un regard désolé, un haussement d’épaule et ce simple commentaire : « Il a élevé ses enfants à la dure. C’est sa façon à lui de les aimer. » ? Qui oserait dire : « C’est sa façon à elle de le nourrir. » d’une mère allaitant son bébé à l’eau de Javel ?

La défense du cuisinier au prix de la santé de la personne nourrie ne s’arrête d’ailleurs pas là. Alors qu’il n’a jamais été exigé d’un prisonnier – que nous supposerons enfermé pendant de longs mois et contraint d’ajouter des cafards à sa bouillie de manioc pour s’assurer un apport minimum en protéines – qu’il continue de se soumettre au même régime après sa libération, et surtout, qu’il continue de recevoir sa nourriture des mêmes personnes, en l’occurrence de ses kidnappeurs, on réclame aux enfants ou aux femmes maltraitées de pardonner à leurs bourreaux voire de renouer des relations avec eux ! Vous avez été victime d’inceste, mais vous êtes prié-e de rester en contact avec votre famille parce que « la famille, c’est la famille ». Vos enfants ont été victimes de votre mari, mais ils doivent lui être présentés un week-end sur deux parce qu’ « un enfant, ça a besoin d’un père ». En matière de nourriture terrestre, nul n’a le droit d’empoisonner : la qualité de l’aliment servi passe avant tout. En revanche, en matière de nourriture affective, certains cuisiniers bénéficient d’un statut diplomatique particulier : toute nourriture servie par un homme à sa femme ou par un parent à son enfant est considérée comme bonne, le statut du responsable des fourneaux primant sur le contenu de la casserole. Et quand le ragoût s’avère si toxique que l’autre en meure, c’est la faute à pas de chance, voire, c’est un excès de bonne volonté de la part du cuistot ! Que voulez-vous, il était si « amoureusement » concentré sur le gonflement du soufflé qu’il en a oublié les kilos de cyanure préalablement déversés dans la pâte, quel dommage… « Il l’aimait trop », c’est bien connu.

Quand on aura enfin remis de l’ordre dans toute la nutrition affective, et surtout dans la légitimité présupposée de certains cuisiniers, alors on pourra rendre au mot « amour » son vrai sens et cesser de l’employer à tort et à travers pour les milliers de relations toxiques qui pullulent autour de nous.

Reste la question de savoir ce qu’est une nourriture affective saine. Existe-t-il des « nutriments affectifs fondamentaux » communs à tous les types de relations saines comme il existe des nutriments commnus à tous les aliments ?

Voici quelques uns de mes candidats aux titres de « lipides, glucides et protéines affectifs » : ancrage (sentiment d’être rassuré-e sur qui je suis, d’où je viens, ce qui me constitue), projection (sentiment d’être encouragé-e dans mes projets, poussé-e vers l’avant, incité-e à dépasser mes limites), cocoonig (sentiment d’être protégé-e, de pouvoir régresser, de ne plus avoir besoin de tout prendre en charge), autonomie (sentiment d’être libre, indépendant-e, de pouvoir gérer ma vie comme je l’entends), gémellité (sentiment d’avoir rencontré un-e « autre moi », c’est-à-dire une personne qui me ressemble, qui me rassure sur le fait que je ne suis pas une anomalie, mais bien une personne humaine comme tout le monde), complémentarité (sentiment inverse d’avoir rencontré un-e « opposé-e », c’est-à-dire quelqu’un qui pique ma curiosité, qui me pousse à rester lucide, à me souvenir que ma vision du monde n’est qu’une possibilité parmi d’autre), apprentissage (sentiment de recevoir de l’expérience, de bénéficier des connaissances d’autrui), transmission (sentiment d’avoir à son tour le privilège de passer le témoin à quelqu’un, d’être utile, de ne pas avoir accumulé toute cette expérience pour rien), désir (sensation du réveil de sa libido), etc., etc. Et bien sûr, le plus important : respect (sensation d’être ni plus, ni moins humain-e que la personne en face de moi).

L’analyse des plats servis par nos cuisiniers affectifs – comme on analyserait un aliment pour savoir s’il contient glucides, lipides et/ou protéines – nous permet d’être mieux armé-e-s pour lutter contre les épreuves affectives (brouilles, disputes, séparations, deuils) et les traumatismes affectifs (emprise, harcèlement) qui risquent de parsemer notre route. Savoir ce qui compose l’affection que nous éprouvons pour quelqu’un, c’est savoir où trouver ailleurs ces « nutriments affectifs fondamentaux » au cas où la personne qui nous les apporte viendrait à disparaître… ou à se révéler nocive. Quand on sait qu’on est allergique au lait liquide, on compense en mangeant du fromage. De la même façon, si un parent s’avère toxique, on pourra aller chercher chez quelqu’un d’autre l’admiration, l’identification, la sécurité, etc. qu’on a besoin de ressentir.

Savoir pourquoi on aime quelqu’un n’est pas moins aimer la personne. C’est l’aimer en toute connaissance de cause. Encore une idée reçue à banir : que l’amour vrai, l’amour véritable, ne pourrait être que celui qui vous tombe dessus sans crier gare, sans que vous compreniez, sans que vous puissiez rien faire. L’amour vrai, l’amour véritable, est celui qui vous transcende, qui vous fait vous dépasser, qui remet en cause votre conception même de la vie et ce que cela signifie d’être vivant-e, et qui ne réclame rien en retour à la personne qui l’a fait naître en vous. Comment réellement ressentir toutes ces choses si on ne se connaît pas soi-même, si on ne maîtrise pas ses limites, ses éventuelles allergies, ses préférences, ses éventuelles dépendances ?

L’amour selon la croyance populaire, « qui tombe dessus sans crier gare et qu’on ne peut expliquer », c’est comme admirer un idéogramme chinois magnifiquement calligraphié et profiter de la sensation de bien-être qu’il apporte, sans pour autant savoir ce qu’il veut dire.

L’amour selon moi, « dont on connaît la teneur en oligoéléments et autres vitamines affectifs », c’est admirer ce même idéogramme magnifiquement calligraphié, profiter tout autant de la sensation de bien-être qu’il apporte et, en plus, savoir le lire. L’amour vrai, l’amour véritable, ne peut être qu’un amour déchiffré.

 

 

 

Compteur de mots : 2458 Dernière modification par erodary, le 4 mars 2012 à 19 h 00 min

 

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A propos saratoga

Visage limpide, regard droit, un faible pour le champagne et le chocolat, elle a derrière elle un parcours exceptionnel de surdiplômée cosmopolite et polyvalente. Elle jette sur le monde comme sur elle-même un regard qui analyse, qui déconstruit. Elle met à nu les mécanismes. Il lui arrive de jouer avec des pieuvres et des mille-pattes, elle est comme ça, Saratoga.

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