Parler l’inceste en version originale

Par Saratoga

 J’ai un secret à vous révéler : je n’écris pas que pour vous ! Sous d’autres cieux et d’autres noms, j’écris d’autres choses pour d’autres gens.

(Mais je vous rassure : ça parle toujours d’inceste!) L’une des lectrices de l’un de ces textes, frappée par le fait que je choisissais de vouvoyer un personnage imaginaire auquel je m’adressais, m’a dit la phrase suivante : « Tu devrais plutôt choisir d’employer le tutoiement car le vouvoiement, en instaurant une distance, nous éloigne de ton message et donc l’affaiblit. »

Sur le moment, cette petite remarque m’a parue anodine. Certes, le tutoiement rapproche les interlocuteurs. Qu’à cela ne tienne, réécrivons le paragraphe. C’est quand j’ai essayé de le faire que j’ai compris pourquoi j’avais initialement préféré le vous… et que l’idée de cet article est née.

Je suis une rescapée de l’inceste et je travaille à ma reconstruction depuis de nombreuses années. Je me suis donc beaucoup métamorphosée depuis ma première prise de parole (et mon premier texte sur le sujet). Aujourd’hui je ne m’exprime plus de la même façon. Mais je me souviens très bien de mes mots du début et de tout le trajet qu’il m’a fallu parcourir pour en arriver là où je suis. Et cette histoire de vouvoiement/tutoiement met le doigt sur un point très important : se reconstruire, c’est apprendre à parler à l’envers.

Le monde de l’inceste est un monde tellement hors norme qu’il inverse totalement les références de base de l’être humain. La vie c’est la mort, la mort c’est la vie. Le plaisir c’est la souffrance, la souffrance c’est le plaisir. La parole c’est le silence, le silence c’est la parole. Les enfants c’est les parents, les parents c’est les enfants. Et donc : le vouvoiement c’est le tutoiement, le tutoiement c’est le vouvoiement ! De la distance, le vouvoiement ? Non ! Dans le monde de l’inceste, tout est inversé. c’est le tutoiement qui en met. Voilà pourquoi j’avais eu le réflexe de préférer le vouvoiement dans mon texte. Je l’avais écrit en version originale. Et ma lectrice, du monde hors l’inceste, a inconsciemment cherché à tout traduire en v.f. pour retomber sur ses pieds.

Alors comment parler de l’inceste ? En v.o. ou en v.f. ? Avant de poser la question, voyons ce que donne le vocabulaire dans le monde de l’inceste. Avertissement : oui je schématise, mais c’est pour que le message n’en soit que plus évident. Exercice : demandez-vous si c’est de cette façon que vous placeriez les mots dans les phrases.

Vie et mort

Vivre est une fatalité, à laquelle tous les êtres humains sont condamnés. On n’échappe pas à la vie qu’on subit sans rien pouvoir faire. Au contraire, la mort c’est l’occasion de se prendre en main. On ne peut pas choisir de naître mais on peut choisir de mourir (se suicider). Et quand bien même on ne se sera jamais suicidé, on aura réussi à supporter la vie parce qu’on se sera sans cesse raccroché à cet espoir : un jour enfin, tout sera terminé, la mort sera là, on sera enfin débarrassé. Chaque anniversaire qui passe est un bonheur. Vieillir c’est génial. Un an de moins à tirer en prison. Un détenu dirait-il : « Oh, j’en suis à douze ans, c’était mieux l’année dernière, je n’en étais qu’à onze » ? Bien sûr que non. Lui, il pense : « Super, plus que trois ans à tirer, l’année dernière, il m’en restait encore quatre. »

Plaisir et souffrance

La jouissance, c’est insupportable. Les orgasmes, ça fait mal. ça retransporte illico dans l’univers de l’agression, de la soumission, de la perte de contrôle. Ce spasme à l’intérieur du ventre, ça donne l’impression qu’on va être explosée, détruite. Me masturber ? Ça ne va pas la tête ? m’infliger moi-même cette souffrance ? Non, moi, quand je veux me faire du bien, je me mutile. Rien de tel qu’une demi-heure passée dans la baignoire en tête à tête avec moi-même et une lame de rasoir. Quand le métal entaille la chair, c’est génial, c’est une libération, le mal-être coule de moi par le sang. c’est trop bon. C’est comme si je portais sur mes épaules un gros poids en plomb et qu’on me l’enlève enfin.

Parole et silence

Parler, c’est faire comme eux, les violeurs. c’est jouer leur jeu. Il faut leur dire ce qu’ils veulent entendre, utiliser les mots qu’ils emploient, et c’est de toutes façons toujours en contradiction avec ce qu’on ressent. A quoi bon parler si c’est pour dire le contraire de ce qu’on a à l’intérieur de soi ? Non. Le mieux, c’est encore de se taire. Au moins, quand je me tais, je ne dis pas le contraire de ce que je pense. Me taire est la meilleure façon qui me soit donnée de m’exprimer.

Parents et enfants

(Hypothèse : l’agresseur n’est pas le père.) Je les aime, mes parents. c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de les aimer. Il ne faut pas que je leur dise, il ne faut pas qu’ils sachent. Ça leur ferait de la peine. Et puis ils ne peuvent pas comprendre, ils ne sont pas prêts à entendre, il faut encore que j’attende avant de leur expliquer, tout ça c’est trop frais pour eux. Plus tard, peut-être, quand ils auront parcouru leur chemin. c’est mon rôle d’enfant de les protéger.

Vouvoiement et tutoiement

Le tutoiement, c’est la promiscuité et la promiscuité, c’est le risque d’être agressée. Au contraire, quand on me vouvoie, je me sens bien : on me respecte, on me laisse mon espace et ma liberté. c’est pour ça que je me sens tout de suite plus proche de la personne. Avec le tutoiement, je reste sur mes gardes. Avec le vouvoiement, je peux avoir l’illusion d’être en sécurité. Aucun violeur n’a jamais dit : « Je vous aime » à ses victimes. Alors que combien leur ont fait supporter des : « Je t’aime » ?

J‘en reviens à ma question de départ : comment parler de l’inceste ? Faut-il faire des films grand public où les Sioux parlent anglais pour ratisser large et sensibiliser un maximum d’américains à la cause indienne ? où faut-il réaliser « Danse avec les loups » et choisir délibérément de montrer des Sioux parlant sioux, quitte à ce que les spectateurs lisent des sous-titres ?

Certain-e-s pourront penser que ce sont aux victimes de faire l’effort d’apprendre la langue de tout le monde et qu’elles doivent donc témoigner de leur expérience dans cette langue. Qu’en effet, c’est dans cette langue qu’elles seront appelées à faire leur vie. Que c’est dans cette langue que la majorité des êtres humains communiquent. Que les victimes doivent donc prendre l’habitude de l’utiliser le plus tôt possible.

Mais on ne peut pas apprendre les langues étrangères quand on n’a pas d’abord appris à s’exprimer dans sa langue maternelle. Et on ne peut pas se forger une identité quand sa langue maternelle n’est même pas reconnue en tant que telle. Combien d’internautes sur des forums n écoutent pas les remarques atypiques des victimes de violences sexuelles au prétexte qu’il ne s’agit que de « cris de souffrance » ? Non, ce ne sont pas des cris. c’est un langage. Une langue qui a le droit d’exister au même titre que le français, l’anglais ou le sioux. Nous sommes prêt-e-s à apprendre votre langue et à passer le reste de notre vie à la parler. Mais à une condition : que vous respectiez l’existence de la nôtre.

Je me souviens d’un livre sur l’histoire de la naissance des États-Unis dans lequel il était expliqué que les fameux premiers pèlerins du May Flower n’avaient même pas eu à faire de gestes pour communiquer : les autochtones rencontrés parlaient déjà anglais?! (Depuis cinquante ans, les marins britanniques fréquentaient la côte et les Indiens avaient donc appris quelques mots.)

De la même façon, vous voilà en train d’aborder courageusement les rivages inconnus du continent de l’inceste (qui, il y a quelques années, n était même pas indiqué sur les cartes). Et comme les pèlerins du May Flower, vous tombez sur quelques victimes de bonne volonté qui ont appris votre langue et vous saluent en vous disant bonjour. Ne vous y trompez pas. c’est tout un travail linguistique que nous avons dû faire et que vous n’avez jamais eu à faire parce que vous êtes du bon côté de la barrière.

Écrire un n-ième texte sur l’inceste en version française ne m’a jamais intéressée. D’autres peuvent le faire à ma place. Moi, ce qui me donne envie d écrire, c’est le désir de retrouver ma langue, celle d’où je viens, celle d’où je suis née. c’est la constatation que certain-e-s ne savent pas qu’elle existe, que d’autres le savent très bien mais cherchent à tout prix à la censurer. Je refuse qu’on censure ma langue maternelle au prétexte que plus je me reconstruis, moins je l’emploie. Vouvoiement ou tutoiement dans mon texte ? Vouvoiement ce sera.

Je vais même aller plus loin et vous suggérer l’idée suivante : vous aussi devriez vous organiser des séjours linguistiques pour apprendre à parler un peu cette fameuse langue de l’inceste qui vous paraît si bizarre. Je n’ai pas la prétention de vous demander de devenir bilingue. (Vous ne le pourriez jamais.) Quelques mots de vocabulaire de base suffiront.

Que vous soyez bénévole d’une association, professionnel-le de la santé, ou simplement proche ou ami-e, cela vous permettrait de mieux accueillir la parole de celles et ceux qui souffrent et d’alléger un peu leur travail linguistique (imaginez que les pèlerins du May Flower aient pu en retour parler un peu indien avec les Indiens).

Cela vous permettrait également d’appréhender les limitations de votre propre langue. De même que certains concepts peuvent être mieux exprimés en anglais qu’en français, ou en sioux qu’en anglais, parce que les peuples nomment les choses en fonction de ce qu’ils ont intérêt à révéler ou à taire, votre langue a ses propres barrières, ses propres tabous, ses zones de « non parole » comme il existe des zones de non droit, et ma langue maternelle est justement là pour mettre en lumière ces zones de non parole. Pourquoi ne profitez-vous pas de cette occasion qui vous est donnée d’enrichir ou d’affiner votre propre vocabulaire ?

Se reconstruire, c’est apprendre à vivre dans une autre langue. Un travail de plus qui nous attend sur la longue liste de tout ce que nous devons faire. j’ai commencé cet article par un secret, alors je le finis par un autre secret : à mi-chemin de ma reconstruction, j’ai éprouvé le besoin de changer de carrière, de changer de métier. Je faisais tout autre chose et j’ai brusquement décidé de devenir… traductrice.

Saratoga

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A propos saratoga

Visage limpide, regard droit, un faible pour le champagne et le chocolat, elle a derrière elle un parcours exceptionnel de surdiplômée cosmopolite et polyvalente. Elle jette sur le monde comme sur elle-même un regard qui analyse, qui déconstruit. Elle met à nu les mécanismes. Il lui arrive de jouer avec des pieuvres et des mille-pattes, elle est comme ça, Saratoga.

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