Mes meilleurs vieux

imagesLe problème avec les nonagénaires c’est qu’ils prennent la tangente alors que leur longévité constatée amène à penser que ce n’est pas encore pour tout de suite, qu’ils vont bien tenir encore trois ou quatre ans, le temps qu’on se fasse à l’idée. Finalement, l’idée, on ne s’y fait pas et un jour voilà que Pete Seeger est mort, alors qu’on vient de passer les Fêtes ensemble, pour ainsi dire.

Unknown-4A Madrid, entre Noël et le Jour de l’An, je me suis fait un revival de Pete Seeger avec ma soeur, à coups de 33 tours sur la vieille chaine de mon oncle à laquelle on n’a pas touché depuis sa mort. Les vieux vinyles craquent de partout et c’est magique. Trois notes de banjo et  la navette spatiotemporelle décolle vers les étés d’enfance et les disques apportés par l’oncle américain, en direct des States. Pete Seeger, ses concerts live (Little boxes, What did you learn in school today, Where have all the flowers gone…), ses histoires de manifs (I ain’t scared of jail cause I want my freedom, I want my freedom NOW!) et nous, jouant et rejouant les mêmes chansons pour essayer de comprendre les paroles. Puis les répétant à l’infini, élimant le saphir et éreintant le sillon en un interminable labourage qui finissait par avoir raison des phrases les plus mystérieuses ou étrangement prononcées. Pete Seeger comme prof d’anglais, y a de quoi se la péter ou quoi? Pas donné à tout le monde. I’m going down to Arkansas, I’m gonna write my initials on the school house wall… ou And before I’ll be a slave, I’ll be buried in my grave…

Pete Seeger, est l’incarnation de l’Amérique des Droits Civiques, de la solidarité, de l’empathie, du partage. L’Amérique idéaliste, si réelle et si fraternelle. Mon Amérique à moi. Et le voilà qui joue les filles de l’air au prétexte imbécile qu’à 94 ans on mérite bien un peu de repos. Non. J’avais pas fini, moi, d’avoir besoin de ta voix et de ta constance. De ton courage et de ta chaleur. Par les temps qui courent et la marée de connerie qui monte à la vitesse d’un cheval au galop sur les plages du Mont Saint Michel, les gens comme toi, qui y crurent et ne cédèrent jamais un pouce de terrain, même face aux dangereux crétins du McCarthysme, êtes des dealers d’oxygène. Vieux, ridés, voûtés mais verts, rebelles, inflexibles. Essentiels.

UnknownEt voilà que deux jours après le Ricain, le Rital se fait la malle! N’importe quoi. Cavanna, né la même année que mon père. Cavanna la grande et belle gueule. Cavanna, pour moi, ce furent d’abord les papiers dans HaraKiri hebdo. Je dis bien hebdo, car en ce qui me concerne, je n’ai jamais été très fana de la potacherie supposément « gauloise » du mensuel. Un humour machiste, infantile et souvent facile qu’on était censé trouver irrésistible mais qui provoquait mon allergie habituelle aux dominants raillant les dominés avec la bonne conscience épaisse qui excuse tout pour peu qu’on le dise en se tapant sur les cuisses.Unknown-5Mais dans ses éditos hebdo, Cavanna donnait sa vraie mesure, sa grande mesure. Décortiquer avec style et simplicité des concepts compliqués, les rendre accessibles et drôles aux ados avides de comprendre le monde. Faire rire en faisant avancer et réciproquement. Les meilleurs pédagogues sont ceux qui n’en ont pas l’air. Drôle, humaniste, chaleureux, intelligent, clair. Au point que je pouvais passer outre son incompétence en matière de féminisme, si habituelle chez les hommes, même les plus solidaires. Pour échapper au machisme ambiant, il faudrait arrêter de lire. D’entendre. De voir. Fermer les écoutilles. Mais on n’a qu’une vie, autant en profiter. Alors on s’en accommode, le moyen de faire autrement. Tou-te-s les dominé-e-s à un titre ou a un autre connaissent cette schizophrénie.

Un jour où j’avais trouvé un de ses articles encore plus sexiste que d’habitude, je me fendis d’une bafouille, que j’envoyai à son éditeur, pas très sûre qu’elle arrive à bon port. Je déplorais que dans ce papier où il pourfendait les promoteurs immobiliers qui défiguraient Paris, il comparât la capitale à une grosse pute infâme, femelle dégueulasse se vendant au plus offrant, à quelque chose près, je ne garantis pas l’exactitude de la citation mais j’en garantis l’esprit. Sur papier rose tyrien je lui exprimais mon regret que sa totale empathie avec toutes les souffrances de la Terre, y compris celle de l’huitre se prenant une giclée de citron avant consommation (authentique), fît une exception de cette moitié de l’humanité qu’il prétendait par ailleurs adorer. Adorer mais ni comprendre ni respecter. Cette promotion immobilière qui saccageait Paris était une entreprise intégralement masculine mais quand il en venait à la symboliser Cavanna avait recours à cette figure de répulsion incontournable, la pute à gros cul qui étouffe ses proies en s’asseyant dessus. Moi, quand on s’en prend aux putes, et donc aux femmes, je le prends mal. Pauvres putes, décidément. Toujours aux premières loges pour les insultes par ceux là même qui profitent de leur disponibilité. Je lui criais donc mon admiration pour l’écrivain et mon écoeurement pour le misogyne. Il me répondit, à ma grande surprise. Une lettre rigolote où il admettait que j’avais raison et demandait mon indulgence pour un aveuglement lié, selon lui, à ses génération et éducation. Ils font toujours ça, les mecs en flag de contradiction. S’excusent en privé et ne changent rien en public.

images-4Mais il y avait l’écrivain. Et là, chapeau bas. Les Ritals. Puis les Russkofs. Pour moi, un double éblouissement. Pour l’écriture et pour le personnage, le petit métèque, l’étranger, le transplanté. Autant dire mon frère, mon jumeau. Quand je l’ai croisé en chair et en os, dans ces salons du livre qui popcornent à travers l’hexagone avec les beaux jours, il correspondait exactement, version chenue, au gamin impertinent et tendre du livre. Quand plus tard j’ai écrit sur le sujet de l’exil, c’est sans doute dans le sillage des Ritals. Et voilà que le sillage se referme.

J’arrive au Père Lachaise le 6 février, pile poil à 14h30 comme prévu, mais apparemment la cérémonie a déjà commencé. C’est noir de monde, je ne me vois pas jouer des coudes pour entrer rejoindre Catherine Siné et la bande. Je reste dehors, la sono est efficace, je n’ai pas l’image mais j’ai le son. Et quel son! C’est juste sublime et évoque les lignes des Russkofs où il parle de son saisissement devant les voix des prisonniers soviétiques. Des choeurs, apparemment russes, font vibrer le Chant des Martyrs sur l’étendue des tombes. Un de ces chants révolutionnaires qu’il m’est impossible d’entendre sans fondre en larmes, c’est comme ça.

Unknown-3Je trouve dans le fond de ma poche un lambeau de kleenex qui fait ce qu’il peut pour éponger le désastre. Pour le coup, je suis contente d’être dehors. Je regarde le ciel et un semblant de sérénité mélange mes morts perso et ceux de tout le monde. Le reste de la play list est à la hauteur. Brassens (poème de F.Jammes) , je vous salue Marie, pour le fils dont la mère a été insultée, pour l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre, encore des vers qui crucifient. Et aussi Moustaki, Montand. Des hymnes à Paname qui fleurent les années trente de son enfance. Et des chansons italiennes, guillerettes, que je ne connais pas mais dont je devine l’importance idiosyncratique. Les chansons sont le toit de l’exilé, ce qu’il peut emporter partout, qui le protègent, le réconfortent, et deviennent avec le temps sa seule vraie maison.

images-1Je baguenaude mentalement dans ma cour de récré. Celle de mon école privée à moi.  Pete Seeger en prof d’anglais et de citoyenneté. Cavanna maître en littérature et rébellion. En inspirateurs littéraires, ajoutons Jorge Semprun, né lui aussi en 23, et Romain Gary, dont on célèbrera cette année le centenaire de naissance. Je m’aperçois que sur cette étagère littéraro-affective ne figure pas un seul Français de souche, comme on dit, juste des amoureux et serviteurs de la langue pas maternelle. Mais Frédéric Dard me revient à Unknown-1l’esprit, je me disais aussi… Tout un troupeau de papas, rassurants, inspirants, précieux, m’ont ouvert et m’ouvrent encore la voie. Une tribu de Konrad Lorenz trace mon chemin. Je suis le mouvement, canetonne unique et préférée, à l’abri du salutaire rempart contre la connerie qu’ils ont su édifier pour moi. Ils me précèdent pour toujours. Leur forme de survie, mots ou notes, est éternelle. C’est l’avantage.

Unknown-2A la fin, une voix dans le micro invite l’assistance à un hommage ultime en défilant devant le cercueil. Les gens se pressent. Je décide de m’en aller à ce moment là. Pas envie des gens. Je pars passer la fin d’après midi avec mon père. Dans la famille nonagénaire, il me reste donc le mien, et c’est déjà pas mal. Aujourd’hui 19 février, il passe à quatre vingt onze. Ce soir on mangera du jabugo et du manchego en sirotant du jeréz, comme tous les ans. On chantera des chansons, toujours les mêmes, mi-politiques, mi-folklo, mi-zarzuelas, oui, je sais ça fait trop de demis mais à quatre vingt onze, on ne compte plus, on n’en a rien à faire de rien et c’est tant mieux.

Feliz cumpleaños, papà.

 

 

 

 

 

5 réflexions au sujet de « Mes meilleurs vieux »

  1. Très bel article .

    Simple, bien tourné ,émouvant …

    Merci Isabelle pour vos mots qui nous touchent si bien

    Très heureux anniversaire à votre papa. Puissiez vous encore le garder un long ,très long moment

  2. Joyeux anniversaire à ton Papa, Isabelle !
    Profite bien de cette belle soirée qui vous attend.

    Mon meilleur vieux est mort il y a quelques années, c’était Jean Ferrat. Ma meilleure vieille, pas encore, c’est Joan Baez ! Ton article m’a beaucoup émue…

    Bise sororale,
    Céline

  3. Chère Isabelle, chérissez votre Papa autant que faire se peut. Quel que soi l’âge, le départ est toujours prématuré. J’arrive à l’âge auquel mon cher Papa a été arraché à notre affection par un cancer, c’était…il y a 26 anś déjà, il me manque toujours autant… Ma Maman, elle, est partie dans son sommeil à 92 ans…Elle me manque tous les jours.
    On sait que ces départs répondent à une certaine logique, mais, quand on aime, cette logique ne peut être admise…
    Petite remarque à propos de la remarque faite par Cavanna à propos de l’urbanisation intensive de PARIS. Je comprends parfaitement que vous, la Féministe, vous ayez été choquée par cette « référence » à la Pute. Dans certains cas, on évoque abusivement la Pute, dans d’autres, ce sont les Pédés…. Il y a pire avec des expressions du genre NT M, ou « Bande d’enc…. »! Je déplore comme vous ces expressions d’une invraisemblable vulgarité, mais, à mes yeux, il n’y a ni machisme, ni mysoginie, il y a avant tout la bêtise (je reste poli!) et un triste phénomène de mode dans lequel on ne mesure même plus le poids des mots…

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