La Peste soit du sexisme

par Saratoga

Cet été, j’ai décidé de relire certains de mes classiques, c’est-à-dire les bouquins que j’avais lus et adorés lorsque j’avais dix-sept ans.Je me suis plongée enthousiaste dans La peste d’Albert Camus : je me souvenais d’un livre positif, encourageant à résister et se battre même lorsque le combat est perdu d’avance, à l’image du médecin héros du livre qui continue de soigner les victimes de la peste même s’il sait qu’il n’a aucune chance de sauver leur vie. J’ai commencé ma lecture avec les meilleures intentions du monde, impatiente de retrouver un bon souvenir d’adolescence. Pour celles et ceux qui auraient besoin d’un petit rappel : le livre raconte dans un style très factuel, du début jusqu’à la fin d’une épidémie de peste, la lutte au quotidien de la ville d’Oran, coupée du monde extérieur et livrée à elle-même.

Mon enthousiasme s’est glacé d’un coup dès la page 2. C’est qu’aujourd’hui, je n’ai plus dix-sept ans. Pire. Je suis devenue activement féministe. Ma grille de lecture a profondément changé. Et me voici me posant la question : comment ai-je pu ne pas voir le sexisme outrancier de ce bouquin la première fois que je l’ai lu ?

Dès la page 2, en effet, Camus fixe les règles du jeu. Le récit a pour objet de décrire la vie de « nos concitoyens » (le narrateur étant l’un de ces « concitoyens ») et ces fameux concitoyens sont ainsi présentés : « Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s’enrichir. Ils s’intéressent surtout au commerce et ils s’occupent d’abord, selon leur expression, de faire des affaires. Naturellement ils ont du goût aussi pour les joies simples, ils aiment les femmes, le cinéma et les bains de mer. » OK. Donc « nos concitoyens » n’inclut pas les femmes – qui sont apparemment des passe-temps et non des êtres humains pensants. Confirmation de cette hypothèse : tout au long du livre, le narrateur du récit insiste sur son esprit de rigueur. C’est par souci d’objectivité qu’il compile les carnets/observations de plusieurs personnages afin que l’histoire nous soit rapportée de différents points de vue : « [Le narrateur] voudrait au moins justifier son intervention et faire comprendre qu’il ait tenu à prendre le ton du témoin objectif. Pendant toute la durée de la peste, son métier l’a mis à même de voir la plupart de ses concitoyens, et de recueillir leur sentiment. Il était donc bien placé pour rapporter ce qu’il avait vu et entendu. (…) Etant appelé à témoigner, à l’occasion d’une sorte de crime, il a gardé une certaine réserve, comme il convient à un témoin de bonne volonté » (page 263). Or, aucun des points de vue rapportés n’est féminin. Conclusion : en toute « objectivité », si une ville est touchée par la peste, le seul avis qui mérite d’être mentionné, c’est celui des hommes.

Ces hommes dont Camus peuple son roman sont nombreux et possèdent presque tous un nom et un métier. On croise Bernard Rieux, Raymond Rambert, M. Othon, le père Paneloux, Joseph Grand, Jean Tarrou, M. Michel, M. Mercier, M. Cottard, etc. exerçant les professions de médecin, journaliste, juge d’instruction, prêtre, employé de mairie, concierge, directeur, etc. Lorsqu’ils n’ont ni nom, ni profession, les hommes sont tout de même identifiés par un détail précis : ainsi, parmi les personnages secondaires, figurent « le vieil Espagnol asthmatique » et « le petit vieux crachant sur les chats ».

Du côté des femmes, en revanche, aucune identification n’est possible. Il n’est fait mention que de deux prénoms féminins : Nicole, p 22, et Jeanne, p 70, et de deux professions exercées par des femmes : la garde-malade et la femme de ménage. Toutes les autres femmes ne sont définies que par rapport à un homme : « sa femme », « sa mère », « la femme de », et bien sûr « Mme » suivi du nom de l’homme auquel on se réfère : ainsi, « Mme Rieux » désigne aussi bien la mère que l’épouse du personnage principal. A la page 8, il est dit que le docteur Rieux « appela sa femme par son prénom », mais nous ne connaîtrons jamais ce prénom.

C’est là le premier moyen stylistique d’expression du sexisme dans ce roman. Car comment faire la différence entre « sa femme » (du concierge), « sa femme » (du vieil Espagnol), « sa femme » (du docteur Rieux), « sa femme » (du juge d’instruction) ? Au bout du dixième « sa femme » lu, on renonce à donner une identité propre à chaque personnage féminin. Les femmes s’amalgament pour devenir « sa femme », une sorte de présence récurrente que l’on voit apparaître au fil des pages, pour un travail de couture ou une crise de larmes, et peu importe d’ailleurs de qui elle est la femme puisque, nous allons le voir, toutes les femmes jouent le même rôle.

A l’inverse des personnages masculins, qui ont chacun pour fonction de représenter un archétype spécifique (le médecin, le journaliste, l’homme d’église, le juge, le politique) et ne sont donc pas superposables, les personnages féminins sont en effet totalement interchangeables. Les femmes n’ont que deux fonctions : souvenir flottant dans l’esprit d’un homme (il s’agit des femmes absentes de la ville d’Oran au moment de l’intrigue et dont le narrateur ne nous parle que par évocation) ou être passif conçu pour pleurer les mourants et faire le ménage. Exemple flagrant de cette redondance des femmes : l’épouse du docteur Rieux (donc Mme Rieux), éloignée d’Oran avant la fermeture de la ville, est immédiatement remplacée par la mère du docteur (donc Mme Rieux) qui vient « s’occuper de la maison de son fils, en l’absence de la malade » (p 7). Ainsi, privées de nom, les femmes sont également privées de spécificité. N’importe quelle femme du roman peut jouer le rôle de n’importe quelle autre.

Eléments de décor d’une action se nouant et se dénouant uniquement entre les hommes, les femmes sans nom, ni spécificité, sont enfin privées de la parole. Les personnages masculins ne perdent en effet aucune occasion d’insister lourdement sur leur silence et leur effacement. Pour illustrer ce propos, j’ai sélectionné deux extraits particulièrement représentatifs. La première scène se déroule au moment où le docteur Rieux est appelé pour soigner une nouvelle victime de la peste, le fils de M. et Mme Othon (p 182-183). « Quand le docteur releva la tête, il rencontra le regard du juge et, derrière lui, le visage pâle de la mère qui avait mis un mouchoir sur sa bouche et suivait les gestes du docteur avec des yeux élargis.
- C’est cela, n’est-ce pas ? dit le juge d’une voix froide.
- Oui, répondit Rieux, en regardant de nouveau l’enfant. Les yeux de la mère s’agrandirent, mais elle ne parlait toujours pas. Le juge se taisait aussi, puis il dit, sur un ton plus bas :
- Eh bien, docteur, nous devons faire ce qui est prescrit. Rieux évitait de regarder la mère qui tenait toujours son mouchoir sur la bouche.
- Ce sera vite fait, dit-il en hésitant, si je puis téléphoner. M. Othon dit qu’il allait le conduire. Mais le docteur se retourna vers la femme :
- Je suis désolé. Vous devriez préparer quelques affaires. Vous savez ce que c’est. Mme Othon parut interdite. Elle regardait à terre.
- Oui, dit-elle en hochant la tête, c’est ce que je vais faire. Avant de les quitter, Rieux ne peut s’empêcher de leur demander s’ils n’avaient besoin de rien. La femme le regardait toujours en silence. Mais le juge détourna cette fois les yeux :
- Non, dit-il, puis il avala sa salive, mais sauvez mon enfant.
 »

Dans le deuxième exemple (p 240), Jean Tarrou donne son opinion au sujet de Mme Rieux, la mère du docteur chez qui il a provisoirement élu domicile : « Tarrou insistait surtout sur l’effacement de Mme Rieux ; sur la façon qu’elle avait de tout exprimer en phrases simples ; sur le goût particulier qu’elle montrait pour une certaine fenêtre, donnant sur la rue calme, et derrière laquelle elle s’asseyait le soir, un peu droite, les mains tranquilles et le regard attentif jusqu’à ce que le crépuscule eût envahi la pièce, faisant d’elle une ombre noire dans la lumière grise qui fonçait peu à peu et dissolvait alors la silhouette immobile ; sur la légèreté avec laquelle elle se déplaçait d’une pièce à l’autre ; sur la bonté dont elle n’avait jamais donné de preuves précises devant Tarrou, mais dont il reconnaissait la lueur dans tout ce qu’elle faisait ou disait ; sur le fait enfin que, selon lui, elle connaissait tout sans jamais réfléchir, et qu’avec tant de silence et d’ombre, elle pouvait rester à la hauteur de n’importe quelle lumière, fût-ce celle de la peste. » Plus loin page 250, Jean Tarrou parle de sa propre mère : « Ma mère était ainsi, j’aimais en elle le même effacement et c’est elle que j’ai toujours voulu rejoindre. Il y a huit ans, je ne peux pas dire qu’elle soit morte. Elle s’est seulement effacée un peu plus que d’habitude et, quand je me suis retourné, elle n’était plus là. »

Un mouchoir sur sa bouche, ne parlait toujours pas, toujours son mouchoir sur la bouche, interdite, regardait à terre, toujours en silence, effacement, simples, tranquilles, faisant d’elle une ombre, dissolvait, légèreté, sans jamais réfléchir, tant de silence et d’ombre, effacement, effacée un peu plus que d’habitude : voici les termes associés à l’idée des femmes dans les deux extraits ci-dessus. C’est à ce jeu-là que nous jouions en classe de première, lorsque le prof de français nous demandait d’étudier un texte. Regrouper les mots utilisés par l’auteur autour d’un même thème et identifier le champ sémantique d’où ils proviennent.

Je ne sais pas ce qui me choque le plus : le sexisme à la limite de la caricature présent tout au long de l’ouvrage (les femmes sont si non-vivantes qu’elles ne peuvent mourir réellement, fût-ce de la peste, elles ne font que « s’effacer un peu plus que d’habitude »), ou le fait que jamais aucun professeur de français ne m’ait demandé d’étudier ce genre d’œuvre sous cet angle. A l’époque, on m’avait vendu Albert Camus comme un pur génie (un homme engagé, un prix Nobel, pensez donc). Nous avons lu La peste et aucun enseignant n’a jugé utile de mentionner la vision désastreuse des femmes, de la même façon que nous avons lu – dans le cadre d’un travail sur « l’amour passion » - Tristan et Iseult et Les liaisons dangereuses et qu’aucun enseignant n’a jugé utile d’attirer notre attention sur la présence d’une scène de viol dans chacun de ces livres. La preuve que le sexisme n’est pas seulement dans les pages qu’on nous lit, mais également dans les yeux qui nous lisent les pages. Double ration. Quand l’école sert à étudier des textes sexistes de façon sexiste, quelle chance avons-nous que les adolescent-e-s apprennent à respecter les femmes ?

 

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A propos saratoga

Visage limpide, regard droit, un faible pour le champagne et le chocolat, elle a derrière elle un parcours exceptionnel de surdiplômée cosmopolite et polyvalente. Elle jette sur le monde comme sur elle-même un regard qui analyse, qui déconstruit. Elle met à nu les mécanismes. Il lui arrive de jouer avec des pieuvres et des mille-pattes, elle est comme ça, Saratoga.

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