Écriture inclusive?

th-3L’écriture inclusive, quelle histoire ! Voilà que des députés LR et LREM, toujours à l’avant-garde, ont trouvé une cause à la mesure de leurs immenses ambitions pour la société française : ils sont 60 à demander l’interdiction de l’écriture inclusive dans les documents administratifs.

Voilà, voilà… Perdent jamais une occasion de nous faire marrer, les angoissés du point médian. Le chef de file de ce mouvement pense que l’écriture inclusive « complexifie l’apprentissage de la langue » ! C’est pas pour lui qu’il monte sur ses grands poneys, c’est pour les ti-nenfants qui sont un peu bouchés, c’est bien connu.

th-4Un enfant, correctement guidé dans des écoles pourvues de profs en nombre suffisant et de programmes intelligents, a des capacités d’apprentissage hallucinantes. A cinq ans un·e mouflet·te peut apprendre simultanément plusieurs langues, trois, quatre, cinq, y compris des langues très différentes comme le chinois ou l’arabe. Les moutard·e·s peuvent comprendre les règles des échecs rien qu’en regardant des parties en cours. Les gamin·e·s sont capables de mémoriser un texte entendu une seule fois. Et tout ce petit monde n’aurait pas la capacité de saisir que la langue décrit une réalité présente sous leurs yeux en permanence ? Faudrait voir à pas les instrumentaliser pour nourrir ce qui n’est qu’une très vieille hostilité. L’irruption des femmes dans un monde mono-masculin, borgne, manchot et unijambiste a toujours donné des boutons aux laquais de l’ordre établi.

th-5Cette attitude archaïque, coagulée de certitudes, n’a rien de nouveau. A-t-on oublié l’incroyable bataille, avec intervention boursouflée de la bonne vieille Académie Française, qui s’opposa à l’emploi  d’un article féminin devant le mot ministre ?  Dire « la » ministre constituait « un péril mortel » (sic) pour la langue française. Tout dans la simplicité. Aujourd’hui, tout le monde dit « la » ministre quand c’en est une, et la langue française a survécu.

Vous trouverez ci-après, un extrait de  « Tous les hommes sont égaux, même les femmes » (Robert Laffont) que je publiai en… 1999.  On y trouve ce dialogue entre la narratrice et sa copine pas très au fait du féminisme :

«On sait que l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Au fur et à mesure que le temps passe, on ne retient que les hauts faits des dominants, qui statufient ainsi leur supériorité, et on passe sous silence les actions des dominés, qui disparaissent des manuels et par la même occasion de la mémoire collective. Ainsi se commettent les mémoiricides. On se souvient des petits Africains chantant « Nos ancêtres les Gaulois ». On se sent un brin gênés, rétroactivement, par la bonne conscience de nos aïeux colonisateurs. On songe moins, et même pas du tout, aux petites filles qu’on fait vibrer avec les victoires militaires qui squattent les manuels d’Histoire. Pourtant, les exploits guerriers n’ont signifié que solitude pour les femmes des vainqueurs, pillage et viol pour celles des vaincus. L’histoire des femmes est autre. Personne ne l’enseigne. Ainsi les petits dominés se voient confirmés dans leur infériorité par le manque de références positives à leurs ancêtres. Si tu ne vois pas ce que je veux dire, demande à un Noir. Il te confirmera la difficulté de s’affirmer quand on manque de références. Hasard pédagogique de l’actualité, il se trouve que dans ce même grand quotidien, on parle d’un ministre britannique qui a eu l’initiative extraordinaire, première historique, de se rendre en prison discuter directement avec des terroristes irlandais qui menaçaient le processus de paix en Ulster. Ce ministre, Mo Mowlam, a, selon les propres mots du journal, pris une « initiative atypique, controversée, chargée de risques politiques… c’est sa nature : oser, sortir des sentiers battus pour trouver des solutions là où les actions classiques ont échoué… »

– Excuse-moi, mais le rapport avec l’Irlande m’échappe un peu… Il tombe comme un cheveu sur la soupe, ton mec…

– Mec ?

Mo est une femme. J’avais déjà lu un article à son sujet, mais je n’avais pas pu imaginer qu’elle était une femme, car Mo est un prénom, ou un surnom, inconnu dans nos contrées. L’article du Figaro était illustré par une photo. C’est la photo qui m’a informée du sexe de la ministre, pas le texte de l’article. Imaginons, si nos académiciens obtiennent gain de cause, que dans le futur on nous dise que le ministre Mo Mowlam a eu une initiative audacieuse. Quelle petite fille saura, en lisant cette phrase, qu’elle compte une ancêtre (précurseuse ? prédécesseure ?) innovatrice et courageuse ? Elle ne le saura pas. Et, ne le sachant pas, elle manquera de l’encouragement, de l’exemple dont bénéficient son frère et son cousin à la lecture des multiples exploits de leurs semblables masculins. La masculinisation systématique, ça sert à ça : passer sous silence l’histoire de l’autre sexe, ou la récupérer à son profit. C’est comme ça que nos dictionnaires d’aujourd’hui sont aussi squattés par nos compagnons moustachus que les bancs des assemblées. C’est pour empêcher ça qu’il faut dire, et répéter, Madame laministre. Et insister. Il est aussi important, voire davantage, de se battre sur la question du langage que sur l’aménagement des lois. Si nous voulons, comme nous le prétendons, encourager nos filles à s’affirmer, à créer et à être autonomes, alors il faut que le langage laisse apparaître le féminin. Il faut que les filles puissent s’identifier à leurs aînées, il faut que les femmes conquièrent un territoire encore presque vierge : la Mémoire. Qu’elles allument quelques ampoules au-dessus du continent noir. Voilà ce à quoi s’opposent nos académiciens. Comme vous le voyez, ils ont l’air comme ça d’occuper leur énergie à des détails, mais détrompez-vous, les filles : ce n’est pas les mouches qu’on encule quai Conti. C’est encore nous. Il s’agit de faire en sorte que le masculin continue pour toujours à l’emporter sur le féminin. D’où l’importance d’une voyelle.

Au-delà des contorsions épileptiques de nos institutions sur pattes, se pose la question de la fonction du langage. À quoi ça sert que le masculin l’emporte sur le féminin, à quoi ça sert que le masculin exprime l’universel ? Ceux qui dominent la société sont aussi prédominants dans le langage, est-ce un hasard ? La question n’apparaît pas au moment où il y a des femmes ministres. Celles-ci existent depuis longtemps. On a même vu sous le Front populaire des sous-secrétaires d’État qui n’avaient pas le droit de vote ! Ô subtilités amphigouriques de la logique masculine ! Pour que le problème se pose, il a fallu que des femmes ayant une conscience féministe décident qu’elles se feraient appeler Madame la ministre. Bien des femmes auparavant s’étaient vues appelées Madame le ministre sans que quiconque y trouve à redire. Tant que les femmes ont accepté de siéger dans les assemblées en s’appelant Madame le ministre, c’est-à-dire en niant leur sexe, elles étaient encore acceptables aux yeux du système. Et pour cause ! Une femme au masculin devient symboliquement un homme. Un homme un peu moins homme qu’un vrai, donc quelqu’un de parfaitement inoffensif. Ne pas nommer quelque chose ou quelqu’un, c’est nier son existence, et tous les systèmes totalitaires le savent qui interdisent certains mots et manipulent le langage. Le langage définit, limite, supprime au gré de l’intérêt des vainqueurs. Dans notre culture du tout masculin, ce qui n’est pas masculin le devient ou disparaît. Mâle ou mort ! Le langage est une arme tournée contre les femmes. En cas de remise en cause, et le féminisme en est une fondamentale, le pouvoir se réfugie dans ses mots comme des militaires assiégés dans une citadelle. Qu’il se trouve dans cette citadelle des femmes prêtes à tirer contre leur camp ne doit que nous rappeler que traître aussi peut se mettre au féminin. Le langage reste pour nous un défi, une terre de misogynie qu’il convient de conquérir. Adapter le langage à notre dignité, à notre identité est un devoir vis-à-vis des générations de filles à venir. »

th-1Voilà. L’écriture inclusive est un laboratoire de la langue. peu à peu, on va apprendre. certaines formules s’imposeront, d’autres disparaitront. La langue n’obéit qu’à l’usage. C’est à dire à nous tou·te·s. Mesdames et Messieurs les député·e·s feraient mieux d’aller traiter les affaires sur lesquelles leur compétence est requise.

7 réflexions au sujet de « Écriture inclusive? »

  1. Bonjour Isabelle,

    j’utilise l’écriture inclusive. Cela me demande parfois une gymnastique qui nuit à la fluidité d’écriture. Mais je trouve son objectif méritoire. La rendre obligatoire serait aussi bête que l’interdire.

    Comme vous le dites si bien, la langue évolue avec l’usage. Jusque-là, cela ne lui a pas mal réussi.

    Laissons notre belle langue évoluer comme elle le souhaite et observons le résultat.

    Merci pour vos articles, votre plume et l’éclairage que vous portez sur les sujets traités.

    Cordialement,
    Régis

  2. En réalité, pour réparer ce que des siècles de propagande patriarcale ont fait sur la pensée collective, il faudrait qu’on passe à la féminine universelle, histoire que les réacs goûtent à leur propre médecine, ne serait-ce que quelques années. Je suis sûre que là, iels se rendraient compte que le masculin ne peut pas représenter tout le monde de manière égale, et que peut-être l’écriture égalitaire est une solution moyenne et modérée.
    Iels font passer l’écriture inclusive pour un truc d’extrémistes, donc il faudrait peut être leur rappeler ce que serait une solution extrémiste : la féminine universelle. C’est comme ça qu’on négocie, non ? En demandant plus, pour obtenir un peu.

  3. C’est une erreur de français de croire que « Marc Sophie et Julie–> ils sont étudiants à Paris » n’est pas une écriture inclusive. Car le « ils » est une marque neutre comme « sie » en allemand.

    • Vous n’avez pas compris. Un petit effort! Que la marque du neutre et la marque du masculin soient la même, là est le problème. car le masculin n’est pas neutre, par définition. Et le neutre n’est pas masculin. Il faut donc deux formes distinctes, ou les deux formes mentionnées pour que le féminin ne se retrouve pas dehors. Exclues. Inclusive, ça veut dit qui n’exclue plus. Voilà.

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