Vous êtes féministe, c’est contagieux ?

 

« Ah bon ? Vous êtes féministe ? Vous ? Mais pourquouâââ ? ? ? ». C’est LA question, celle qu’on me pose le plus souvent. Sous entendu : t’es pas trop moche, pas trop con, t’as un homme qui t’aime, tu gagnes ta vie, personne te bat, alors qu’est ce qui se passe ? Et en me la posant, on adopte en général le rictus mi-ahuri mi-dégoûté qu’on réserve habituellement au spectacle peu ragoûtant d’un cas de vitiligo, de pelade ou d’acné purulent. Je ne suis pas sûre que les militants antiracistes l’entendent aussi : « Ah bon ? Z’êtes antiraciste ? Mais pourquoi ? » Certains engagements paraissent aller de soi. D’autres non. Féministe ? On s’interroge sur une aussi étrange affection comme sur une maladie honteuse. On ne se demande jamais comment on a attrapé le rhume des foins ou une angine. Mais si c’est un herpès génital ou un condylome ravageur, on s’interroge à l’infini sur le partenaire suspect et les circonstances précises qui vous ont laissé un aussi piteux héritage. Etre féministe apparaît dans l’esprit de mes interlocuteurs comme une anomalie, à la limite de la pathologie, plus que comme le résultat d’une analyse raisonnable et d’une pensée logique. On ne saurait avoir chuté dans le féminisme qu’à l’occasion d’un choc enfantin, d’une frustration chronique ou d’un grave dérèglement du sens commun.

Le féminisme, je suis tombée dedans quand j’étais petite, mais pas à l’occasion d’un événement particulier. Plutôt par l’accumulation dès mon plus jeune âge, d’innombrables épisodes d’un interminable feuilleton. Spectacle permanent, sans entracte, ni pause, ni issue de secours, ni panneau de fin d’une injustice qui, aux yeux des autres, semblait aller de soi. Je ne savais pas encore que ma révolte avait un nom. Je ne connaissais pas le mot féministe. Mais à sept ans je l’étais autant qu’aujourd’hui. Avec moins d’arguments mais autant de vigueur, voire plus. J’étais une petite fille qui n’a jamais accepté le deal foireux que nos traditions proposent aux femmes. Je ne crois pas être la seule.

Mon interlocuteur-rice, déçu-e par l’absence de cette catastrophe qui seule pourrait donner une explication acceptable à mon étrange penchant, plisse alors le front dans ce geste familier aux constipés luttant contre leur malédiction intestinale et finit par extraire de son cortex une deuxième explication ! Merveille ! Il-elle entrevoit soudain une autre possibilité et l’exprime avec les précautions oratoires habituelles qu’on emploie à l’égard d’un sous développé culturel : « Faut dire qu’avec vos origines, ça doit pas être facile… l’Espagne, c’est très…. Méditerranéen ! Et les Espagnols sont très machos, évidemment… Ça doit y faire, sûrement… » On m’imagine à ce moment, en proie à la férocité d’un patriarche jaloux de ses prérogatives et gardien de l’honneur familial. Certes, mon père présente physiquement des traits suspects : œil noir, cheveu noir, moustache assortie, teint sombre, brrr ! On tremble ! Sauf que mon papa est un vrai humaniste, tolérant, plein d’humour et très fier que ses filles sortent des sentiers battus. Donc, ce n’est pas ça non plus.

Alors voilà. Tous les démocrates un tantinet cohérents sont d’accord pour affirmer que l’égalité hommes femmes est aussi souhaitable que loin d’être acquise. Je suis féministe par pure cohérence entre ce que je constate et ce que ma pensée en déduit. Je suis féministe parce que je suis démocrate et que l’injustice me révolte. Je suis féministe parce que le patriarcat est encore aussi solide qu’il est obsolète, révoltant, et dangereux. Je suis féministe parce que je me fous de déplaire à l’ordre établi et à ses thuriféraires. Voilà.

La question que je me pose, moi, n’est pas de savoir pourquoi on est féministe mais comment les autres se débrouillent pour ne pas l’être. Et pourquoi le fait de l’être apparaît aujourd’hui encore, aussi scandaleux. Combien de gens, croisés par hasard, me disent au bout de quelques minutes : « Mais, finalement, vous êtes très sympa, j’aurais jamais cru ! » Je suis stupéfaite. Le communiste au couteau entre les dents est une image qui a vécu, mais la méchante-hystérique-qui-déteste-les-hommes est encore aujourd’hui l’image la plus immédiatement associée à la féministe. Pourquoi ? Mystère et boule de gomme. Ou alors, il faut croire que les idées féministes dérangent vraiment beaucoup. Et ça non plus, je ne comprends pas pourquoi. Le féminisme est un mouvement humaniste, pacifiste, non violent, démocratique. Il ne se bat que pour la justice et la liberté de choix pour les femmes comme pour les hommes. Moi, je trouve ça plutôt admirable. Je considère comme une source de fierté personnelle le fait de faire partie de ce mouvement. Qu’on m’explique alors ce qui le rend aussi rébarbatif. L’ignorance, peut être ? Ou la connerie ? Ou les deux ?

Pour finir, l’interlocuteur décontenancé se raccroche à un espoir ultime : « Mais, quand même (sous entendu : malgré l’arrache couilles moral que vous portez en bandoulière) rassurez nous, vous aimez les hommes ? ». Tits chouchous, faut les aimer ! En bloc ? Tous ? Inconditionnellement ? Oui ! Autrement ils sont tous décontenancés, dévirilisés, angoissés ! Autant vous avouer : je considère les hommes comme des individus. Il y en a que j’aime, beaucoup. Il y en a que j’aime tout court. Et d’autres que je déteste. Enormément. Ce que je rejette, c’est un système d’oppression, pas des gens. C’est tout de même pas compliqué !

Quant aux femmes qui ont tellement peur de déplaire qu’elles passent leur temps à affirmer qu’elles ne sont pas féministes, j’ai un message : les féministes attirent le haut du panier, c’est-à-dire les hommes sensibles, intelligents et sûrs de leur virilité. Tout bénef ! Blague à part, les filles, arrêtez d’avoir peur de l’opinion des imbéciles ! Se battre pour ses droits, pour plus de justice, pour un monde meilleur, est tout à l’honneur de celles et de ceux qui le font. Affirmer son autonomie et sa liberté de choix n’est pas seulement une source de fierté, c’est aussi ce que nous devons aux filles que nous mettons au monde. Pensez à ce que serait notre vie si les féministes n’avaient pas existé : pas de droit de vote, pas de contraception, pas d’études, pas de travail rémunéré, pas de liberté de mouvement… Alors arrêtez de dire que vous n’êtes pas féministes : vous profitez chaque jour des luttes de celles qui ont eu hier le courage que vous n’avez pas aujourd’hui.

iA !

3 réflexions au sujet de « Vous êtes féministe, c’est contagieux ? »

  1. «Ti-chouchous, faut les aimer! Inconditionnellement!» Vous décrivez là une réaction tellement courante. C’est un des signes que nous vivons dans une société patriarcale. Je suis contente de savoir que vous étiez féministe à 7 ans. Moi aussi. C’est sûrement un signe d’intelligence!

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