Violences ?

thDans les médias, tout le monde condamne les casseurs. Journalistes, éditorialistes, politiques y vont de leur indignation, leur consternation, leur déploration. A juste titre. Les images de ces types qui explosent un abribus font mal au bide à la pacifiste que je suis. Sur le moment, je me demande de qui les abribus sont l’ennemi. Puis je me souviens que Decaux sature l’espace urbain avec ses pub géantes, dans un deal dont il est gagnant sur tous les panneaux. Il y a peut être une logique dans ces destructions qui personnellement me révulsent. Surmultipliées par le récit qu’en font les médias et les réseaux sociaux, elles sont cependant moins spectaculaires sur place que sur les écrans. Et tant qu’on ne casse que du réparable, on reste dans les limites de l’exaspération explicable, sinon justifiée.

Tant que les gilets jaunes restaient calmes, le pouvoir est resté sourd. Il s’est aligné sur la morgue de Macron disant: « Qu’ils viennent me chercher »!

Ils sont venus.https---pureactu.com-wp-content-uploads-2018-11-gilets-jaunes-a-paris-deux-manifestations-declarees-en-prefecture

Les politiques, médusés, largués, regardent et ne comprennent rien.

C’est seulement à partir du moment où la casse s’est déclenchée qu’ils ont pris les Gilets Jaunes au sérieux. C’est à la casse qu’ils prêtent attention. C’est la casse qu’ils respectent. C’est à la casse qu’ils cèdent. Qu’en conclure? Que seule la violence paie?

th-1Nous autres féministes, nous qui n’avons jamais eu d’actions violentes, c’est pas notre truc, savons à quel point nous ne sommes pas respectées par le pouvoir. Le moindre droit  nous a coûté des décennies de mobilisation (cent ans pour le droit de vote!). Nous aurait-il fallu, pour accélérer le mouvement, procéder à quelque éburnation sauvage?  Y aller à l’Opinel? Nous aurait-il fallu couper les nouilles au sécateur ?

La violence est légitimée de fait par l’attention qu’elle suscite. Elle est le seul langage que le pouvoir entend. Ce que n’auraient pas obtenu des dizaines de marches pacifiques sera obtenu par des voitures incendiées et des grilles d’arbres arrachées. Le pouvoir n’écoute que quand ça flambe, ça pète, ça casse.

th-2Il faut dire que la casse est un peu leur domaine, aux gouvernants de ce pays. Ils cassent comme ils respirent. Certes, pas du mobilier urbain ou des moulures de statues. Juste les droits sociaux. Ils défendent bec et ongle le libéralisme en vigueur jusqu’à ses limites les plus absurdes. Considèrent, obstinément, aveuglément, les droits sociaux comme une entrave à la rentabilité (liberté, ils disent). Et la rentabilité (compétitivité, ils disent) ne saurait être que poussée à son maximum. Et justifient la paupérisation ambiante, un « mal » nécessaire, d’autant plus incontournable qu’ils y échappent personnellement. Ça aussi, c’est de la violence. Elle est protéiforme et ne fait pas toujours de belles images. Un SDF qui meurt dans la rue fait moins de fumée qu’un pneu qui brule.

th-3Nous vivons dans une société violente. On valorise la violence, la brutalité, la loi du plus fort. On nous la donne à voir. Elle est magnifiée dans la littérature, le cinoche, la télé. Que de truands héroïsés, que de séries où le flingue fait la loi, que de scénars où le malfrat dézingue, séduit, et gagne.

Quand on glorifie l’argent au point que combien ça coute? et combien ça rapporte? tiennent lieu de questions métaphysiques. Quand il est concentré au point que 8 personnes détiennent autant de richesses que 3,6 milliards d’humains, faut-il s’étonner que ces éléments qui parasitent les Gilets Jaunes se lancent dans le pillage des vitrines de luxe ? Les croquants parfois craquent, et se servent…  Je n’excuse pas. Je n’approuve pas. Je frémis à l’idée des débordements possibles. Mais qu’on ne me demande pas de m’étonner.

th-4Si la violence sociale qu’ils imposent est invisible aux possédants, aux dominants, si elle les indiffère, celle qu’on leur oppose les terrorise. Ils cèdent dans un premier temps, quand ils ne peuvent pas faire autrement. Puis, parce que le vrai pouvoir est entre leurs mains, ils se vengent. De Spartacus à Gavroche, de la Commune de Paris à la Guerre d’Espagne, le prix du sang est payé cash.

Se battre quand même. Pour ceux qui suivront. Parce que ne pas se battre, renoncer, s’avouer vaincu quand on a raison, c’est se condamner soi même à la mort lente, à la non-vie.

th-5Le néolibéralisme crée de la pauvreté, de l’angoisse. Il fait un monde hostile, compétitif à l’extrême, individualiste jusqu’à l’absurde. Au bénéfice d’une minuscule minorité, il fait l’impasse sur l’intérêt général.

Puis, parce que le peuple français est ainsi fait, et ça me rend si fière, une étincelle rallume le collectif, le solidaire, le généreux. Les GJ découvrent aujourd’hui leur héritage de lutte. Expérimentent, sur les ronds points et les carrefours,  cet élargissement de l’esprit, cette expérience commune à ceux qui de tous temps ont opposé à l’oppression non seulement la force de leur refus, mais leur capacité, au fil des jours, à penser, imaginer, une autre société, plus juste. Plus belle. « We want bread and roses too! » chantaient les ouvrières du textile dans le Massachusetts de1912: « Nous voulons du pain, et aussi des roses! ». Les GJ ont commencé par la taxe sur le carburant, puis sont apparus des slogans plus larges, altruistes, comme « Zéro SDF!« , écrit au marqueur sur un dos fluo.

Une pensée consternée, à ce point, pour Carlos Ghosn, le captif des Nippons, embastillé depuis des semaines, s’apprêtant à passer Noël en prison, poursuivi pour avoir voulu rajouter des millions à ses millions, encore un peu, encore! Il en voulait encore! Parce que y en a des qui gagnent encore plus que lui ? Parce qu’il n’est pas (pas encore, mais il lutte!) dans le club des 8 mentionnés plus haut? Cupidité extravagante. A la limite de la psychiatrie.

http---img.over-blog.com-253x400-5-63-06-40-Internationale1Par ces temps de Marseillaise, et je n’y vois pas d’incompatibilité, deux couplets de l’Inter qui n’ont pas pris une ride:

L’État comprime et la Loi triche,
L’impôt saigne le malheureux ;
Nul devoir ne s’impose au riche ;
Le droit du pauvre est un mot creux
C’est assez languir en tutelle,
L’Égalité veut d’autres lois ;
« Pas de droits sans devoirs, dit-elle
Égaux pas de devoirs sans droits. »
 

Hideux dans leur apothéose,
Les rois de la mine et du rail
Ont-ils jamais fait autre chose
Que dévaliser le travail ?
Dans les coffres-forts de la banque
Ce qu’il a crée s’est fondu,
En décrétant qu’on le lui rende,
Le peuple ne veut que son dû.

 th-7

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