Une soirée à la maison.

DSC4389-300x200Hier soir, représentation à Auxerre, donc. La dernière fois que j’y suis allée, en 2007, ma mère était encore de ce monde. Je savais, c’était une évidence, qu’elle serait du voyage.  

A quelques kilomètres de la sortie d’autoroute, sous un ciel clair et cette lumière d’automne qui préserve de regretter l’été, un panneau bleu à lettres blanches indique la distance qui reste avant « Auxerre Nord ». C’est à ce moment précis que ma mère décide de faire son apparition dans mon paysage mental, et pas en douceur. Plutôt façon uppercut à l’estomac. Pas son genre du temps qu’elle était vivante. Mais là, elle m’a envoyé depuis la stratosphère, à travers le parebrise, un signal voisin de ceux que j’ai dû lui infliger à l’époque où je n’étais pas encore de ce monde moi même, et que je lui balançais des coups de pied de l’intérieur. Juste retour? Ma mère envahit l’habitacle. Elle est là, c’est physique et ça fait mal. Les larmes battent le rappel. Pas le moment, nom de nom. Je ravale, réintègre, absorbe, ne les laisse couler qu’à l’intérieur. Comme elle me manque. Ça n’a pas l’air de vouloir s’atténuer.

photoPuis Auxerre, le théâtre, qui n’est plus la chose défraîchie dont je me souviens. Il a été entièrement refait, en plus petit si vous voulez mon avis, parce que j’ai grandi dans le quartier et je peux vous dire que quand j’avais cinq ou huit ans, c’était plus grand, pas de comparaison. Beaucoup plus grand. Mais bon, on s’y fait, au rétrécissement du monde. Et il y a les gens du théâtre, qui en ont fait un lieu moderne, vivant. Accueil chaleureux. Ils me disent que pour ce soir, c’est plein, comble. Que des gens sont venus réserver en disant: j’étais à l’école avec elle, à la maternelle, à la communale… Je joue à domicile, quoi.

Il n’est que seize heures. En attendant la répète, je fais un tour dans le quartier, les trois ou quatre rues adjacentes qui ont servi de décor à mes premières années. voyage-dans-le-temps-ba3Rien n’a été détruit, tout est pareil. Sauf que les enseignes ont changé, et les vieilles pierres ont pris un air guilleret qu’elles doivent à la loi sur les ravalements, je suppose. Rares passants, peu de voitures, douceur de l’air. Toutes les conditions sont réunies. Dans un film, le changement d’époque viendrait du passage à la couleur, ou d’un flou annonçant le flashback. Là il se joue dans ma tête seulement, mais avec une netteté autrement crédible que la réalité. Une Isabelle de cinq, huit ou douze ans, sort de l’école, ou de la boulangerie, ou du gymnase. Elle porte un kilt, ou un jean, ou une robe chasuble. Mademoiselle M… dans son épicerie mettant de côté des oeufs du  matin pour les faire à la coque, Madame F… déployant son large séant pour se pencher vers les cageots de fruits, Monsieur Cl… le boucher tapant sur son billot et Madame Co… derrière le comptoir de sa charcuterie. Les petits L…, neuf frères et soeurs, tous rouquins, les I…, orphelins de père. Les trois frères M…, si beaux, si blonds qu’on ne peut qu’aimer la brochette au complet. La vieille poétesse qui dit adorer les enfants mais qui les chasse parce qu’elle déteste le bruit plus qu’elle n’aime la marmaille. L’infirmière dans sa blouse grise, le docteur qui se déplace à pied, les vieilles dames qui vivent seules et qu’on aide à porter leur panier. Et maman, à sa place, dans la vie, là où elle doit être, omniprésente et attentive, à chaque coin de rue, derrière chaque rideau, dans chaque boutique. Avec le sourire qui est son expression première, son rapport au monde. Avec son souci permanent de nous, qu’il ne nous arrive rien, qu’on n’ait pas froid et jamais faim, que nos chaussures soient nouées, notre nez mouché et nos mains propres. Mais d’autres gens sont venus, ils habitent là, maintenant chez nous c’est chez eux. C’est bizarre, une ville fantôme. Je rentre répéter.

1294266Salle pleine, donc. Ils sont venus, ils sont tous là. Peut être pas tous, mais assez pour remplir la salle à ras bord. « A guichets fermés », dit l’Yonne Républicaine » de ce matin, qui ajoute: « … elle se révèle une excellente comédienne ». Alors là, merci!

Vibrations bienveillantes, hospitalières. Je me sens bienvenue. En coulisses, je dédie la soirée à ma mère. Je sais qu’elle est là, à la même place que la dernière fois, il y a longtemps, pour le gala annuel du Centre Chorégraphique où je tenais mon rôle sur scène et elle le sien dans le public intégralement constitué de parents de danseuses aussi  appliquées qu’approximatives.

J’entre en scène. Une heure et quart d’euphorie, d’émotion, de jubilation. Rires partagés. Le public a du talent et je me sens chez moi, en phase.

Puis séance de dédicaces. Parmi les gens qui m’approchent, d’ancien-ne-s condisciples, avec des photos de classe et une musette de souvenirs communs. Bien sûr je les reconnais, surtout Marie-C…, qui chantait déjà et qui chante encore, me dit-elle de sa voix cristalline, pure, inoubliable.  Bien sûr on rit, surpris-e-s d’être à la fois les mêmes et autres. J’apprends qu’une telle a été amoureuse de mon frère et une autre de mon autre frère, ah, mes frères, c’est qu’ils étaient craquants. Une copine de ma soeur se souvient de ma mère, de son hospitalité. Je lève les yeux aux cintres, tu as entendu, maman? On échange des 06, des adresses mail, je vais recevoir les photos et je sens que ma mère viendra les regarder avec moi…

985152On finit la soirée au « Poivre et sel », rue de Paris. Sur notre chemin, donc. On dîne de tartare poêlé et frites à point. D’Irancy rouge, délice local. Et d’un dessert maison, tiramisu, caramel au beurre salé, On se régale.

Retour dans la nuit. Un déchainement d’éclairs zèbre l’obscurité au point que par moments on y voit comme en plein jour. Un cortège de camions dont on ne distingue que les bandes fluorescentes nous éclabousse, guide et menace tout à la fois. UnknownDes trombes d’eau propices à l’aquaplaning noient le champ de vision. Ambiance d’apocalypse, comme un voyage dans le tunnel du temps, un sas entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui, au bout de l’orage. Maman, tu y vas fort. Ce n’est pas la peine d’en rajouter dans le sursignifiant. J’ai bien compris que tu ne serais pas là demain au petit déjeuner. Depuis bientôt quatre ans, je fais avec, tu sais. Et merci de m’avoir accompagnée dans ce voyage à la maison. Hasta la vista, Mom…

 

 

 

 

 

11 réflexions au sujet de « Une soirée à la maison. »

  1. Je suis un peu sans voix, étourdi par mes propres souvenirs… merci Isabelle pour la partage de ce ressenti, universel qui nous ne nous laisse pas sans voie actée dans le théâtre des chauds souvenirs… j’ose partager ce texte écrit à l’occasion de la fête des mère, il y a maintenant quelques années…

    « Maman
    deux syllabes
    cinq lettres
    deux « m », deux « a »
    un « n » à la traîne
    qui ferme la marche
    et puis qui nous promène
    au bras d’une reine.

    Je regarde ce mot
    que je ne sais plus dire
    ce nom qui me disait « oui »
    au bout des phrases
    qui me soufflait « peut-être »
    dans un éclat de rire
    que rien ne laissait paraître

    il manque un possessif
    un poncif tout con
    un son que je n’ai pas ouï
    depuis des lustres
    le déterminant « ma »
    placé avant
    un « m », un « a »
    voilà, et là, j’écris
    « ma maman »
    et tout est différent.
    plus vrai, plus chaud, plus lent
    elle déroule l’écran
    quand s’ouvre l’écrin
    du premier instant
    de ma vie
    en sort un
    CRI

    Foutaise
    grand je suis, je biaise
    géographiquement
    avec toi, ma mer morte
    mon os céans

    Faites des mères
    pour les vieux enfants
    qui n’en ont plus
    Faites des mères
    multicolores
    pour nos nuits blanches
    où rien ne luit
    Des montgolfières
    inaptes au ciel
    sourdes aux vents
    qui les soulèvent
    Faites des mères
    au goût de miel
    sur le pain chaud
    que picorent nos rêves
    Faites des mères
    clouées au Sol
    de la berceuse
    des rossignols
    Faites des mères
    pour chaque aurore
    où l’œil se perd
    dans l’univers
    Faites des mères
    qui ne partiront plus
    jamais plus loin
    que nos caresses
    Faites des mères
    jamais si hautes
    qu’on ne les perdra
    plus de vie

    Faites des mères
    pour nos jours tendres
    les yeux levés à les attendre
    les cils courbés
    pour dissiper les cendres
    baigner la lune
    d’un baiser à se pendre
    au cou d’un réverbère
    retrouver la lumière
    qui nous éclaire
    la vie entière
    Au faîte des mères. »

  2. Isabelle
    Ton ecrit est poignant….cette douleur m accompagne aussi…en même temps elle nous donne une force indicible…que nos Antonia etaient de belles personnes…bises

  3. eh bien moi,je n’étais pas triste en sortant du théâtre!et je peux même dire que j’ai bien rigolé!!! excellente soirée et pourtant les sujets traités n’étaient pas forcément rigolos! c’est l’art du comique.J’aurais bien aimé retenir certaines expressions, j’espère les retrouver sur une vidéo
    Merci pour ce bon moment

  4. Bonjour Madame,c’est une émouvante évocation du passé dans laquelle chacun peut se retrouver.Merci d’avoir partagé ces moments d’émotion qui nous habitent et nous grandissent.Nos êtres chers toujours trop tôt disparus veillent et nous accompagnent à chaque instant et plus particulièrement lorsqu’on revient sur les sentiers de son enfance en cette belle ville d’Auxerre. Je vous souhaite un bon week-end et adresse de chaleureuses pensées à un Monsieur que j’ai eu la chance de rencontrer, à savoir votre Papa.Bien que loin de notre Yonne nous avions évoqué en peu de temps les moments forts d’une vie et plus particulièrement la passionnante épopée de votre père.Veuillez agréer,Madame,l’expression de mes salutations distinguées.

  5. bonjour Isabelle
    .je n’étais pas à Auxerre mais j’imagine volontiers que l’émotion était au rendez vous comme pour moi quand je fais mon « tour » dans ce centre ville et devant ce lycée J.Amyot tellement chargé de souvenirs!
    bises+Francine

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