Sur les planches

par isabelle alonso – octobre 2003

Prenez une individue (moi) qui n’est montée sur scène que pour des spectacles scolaires ou des meetings politiques, et qui n’a foulé de planches que celle de Deauville, et encore… Mettez là dans un vrai grand beau théâtre parisien (les Variétés, excusez du peu…) qu’elle n’avait fréquenté qu’en tant que spectatrice, et faites lui jouer devant un public de sept cents personnes, pendant trois mois, un contre-emploi total. Vous aurez une idée de l’inconscience du projet. Inconscience celle de Laurent Ruquier quand il a relevé ce défi-là, inconscience la mienne et celle de mes partenaires quand nous avons accepté, inconscience des producteurs qui se sont lancés dans une aventure qui aurait pu tourner au bide intégral.

Ça a commencé quelques mois auparavant, au restaurant, en fin de repas. Laurent Ruquier, qui a écrit une pièce, rencontre des difficultés pour la monter. Son producteur québécois lui suggère de la faire jouer par la bande. Laurent, faut pas le pousser. Il interroge ses commensaux, parmi lesquels Gérard Miller et moi : vous le feriez ? On dit oui. A un verre près, je me serais peut-être dégonflée. Mais l’audace monte à mesure que la nuit avance. Je ne vois pas où est le problème. Quant à Laurent, plus un projet décoiffe, plus il se marre. Je ne suis pas sûre que ce soir là, autour de la table, on pense que ça va vraiment arriver.

Octobre 2002 : dernières répétitions. On nous montre le décor, sur lequel travaillent encore menuisiers et techniciens. C’est joli, ça sent le bois, le neuf. Toute contente, je m’exclame : « On dirait un bateau ! ». Sans décoller les yeux de son travail, un mec en bleu enlève un clou de sa bouche et ajoute : « Ouais, le Titanic ! ». Ça me fait rire. On est à huit jours de la première. Derrière moi, Alain Belmondo, directeur du théâtre et frère de l’autre, ne rit pas du tout. Quant à Gilbert Rozon, il ne fait rien pour cacher le profond désespoir du producteur sentant venir la perte sèche.

Ça fait cinq semaines que nous répétons. La metteuse en scène, Agnès Boury, fait dans l’expérimental. Elle prend sa tâche avec le sourire, mais on sent qu’elle se pose des questions. Elle doit avoir l’impression de jouer un épisode de mission impossible, sauf que nulle autodestruction ne viendra la sauver de la prévisible catastrophe. Dans la troupe, y’a pas de jambe de bois. Y’a pas de comédiens non plus.

Sauf Isabelle Mergault. Une vraie nature, une vraie puissance comique, un vrai talent. Dès les premières répétitions, on sent que de ce côté-là, il n’y aura pas de problème.

Et il y a les autres.

Claude Sarraute, qui ne voulait pas manquer une telle occasion, est aussi angoissée qu’une gamine le jour de la rentrée. Elle voudrait qu’on s’occupe d’elle, mais elle a un rôle très court, et Agnès toute une bande de chats à fouetter.

Raphaël Mezrahi prend ça à la légère. Cool. Il habite à côté, vient en voisin. On s’aperçoit très vite qu’il fera son show dans le show. Incontrôlable.

Steevy arrive tout fringant le premier jour, en sachant déjà son rôle par cœur. Il a travaillé tout l’été avec un prof. Pour lui, c’est dans la poche, il balance son texte, s’ennuie entre deux répliques, passe des coups de fil, chantonne. Agnès a un peu de mal à lui faire comprendre que le travail ne fait que commencer. Puis ça s’arrange. Une fois qu’il a intégré le message, il travaille sérieusement.

Reste Gérard Miller. Heureusement qu’il est là, je me sens moins seule. Il est très amusé par l’aventure. Comme moi. Incongru et plein de bonne volonté. Comme moi. Il joue faux, bouge mal et rit comme un gamin. Comme moi. Quand il doit poser sa main sur l’épaule de Mergault, il le fait avec la concentration du cascadeur : attention, élan, vol, main posée sans encombre, ouf… C’est quoi, déjà, ma réplique ? Un vrai bonheur.

Moi, tout pareil. Je dois traverser la scène un verre à la main. Dans la vie, je vous assure que je suis capable de faire ça sans y penser. Sur scène, allez savoir pourquoi, la traversée de la scène en solitaire avec verre d’eau devient d’une complexité sidérante. Je marche en crabe, à l’égyptienne, le torse tourné vers le public, les hanches vers les coulisses, le poing crispé sur le verre à l’exploser. Concentrée à mort, j’en oublie mon texte. Je me triture la mémoire. Je me penche en avant, fais de grands gestes et finis par balancer ma réplique. Comme si je parlais à mes pieds tout en cherchant à m’envoler. Si je persiste dans cette façon de faire, le balcon ne verra que mes cheveux et seul le premier rang entendra mes répliques. Le pire, c’est que j’ai l’impression d’être naturelle.

J’ai, en plus, une circonstance aggravante : je suis la seule à jouer un personnage aux antipodes de ce que je suis dans la vie. Certes Gérard n’est pas, en vrai, critique au Figaro. Mais il est un intello, un peu rigide, sûr de lui et volontiers sentimental. Ça colle au personnage. Moi, je joue la gourde du cinquième, copine de Mergault. Je suis bien, dans la vie, copine de Mergault, mais la comparaison s’arrête là. On est prié de noter que ce n’est pas moi du tout. J’habite pas au cinquième.

On voit passer dans le regard d’Agnès des alternances de panique et de désespoir.

Quelques jours avant la première, lors des dernières répétitions, l’inquiétude des producteurs est palpable. A l’opposé de leur angoisse évidente, Laurent Ruquier, affiche un enthousiasme communicatif qu’il est peut-être loin de ressentir. Il nous encourage, avec le sourire. Il se marre même carrément et maintient le moral des troupes. En ce qui me concerne, je suis sereine. Aucune anxiété. Pour moi, il n’y a pas d’enjeu. Je n’ai rien à perdre. Les seules surprises ne peuvent être que positives. S’il s’avère que je suis mauvaise, je n’en serai pas autrement chagrine, vu que je n’ai jamais envisagé que je pouvais ne pas l’être. Si je suis acceptable, j’en serai charmée. Si ça marche, je serai ravie. Si ça ne marche pas, j’aurai fait une expérience formidable.

Je suis d’une humeur d’autant plus guillerette que chaque répétition se conclut par une coupette au bar qui fait face au théâtre. Le Zéphyr devient notre quartier général. Claude Sarraute ne plaisante pas avec ce principe intangible : on ne rentre pas chez soi avant d’être passé par le Zéphyr. Isabelle et moi l’accompagnerons volontiers dans cette discipline quotidienne, sans déroger, jusqu’à la dernière. Une coupe, des frites et une assiette de saucisson. La diététique comme on l’aime.

Le seul mystère, pour moi, est ce qui va arriver au moment précis, où, pour la première fois, je vais entrer sur scène devant un vrai public. Des centaines de gens assis dans l’obscurité, qui me regardent et attendent que quelque chose se passe. Je me demande ce que ça va donner. Je me dis que peut Ítre, je vais être paralysée, incapable d’articuler une parole. Ou bien que toutes mes répliques vont s’enfuir de mon cerveau, comme l’eau dans la spirale d’un siphon. Impossible de savoir avant de le faire. Mergault me demande si j’ai peur. Je dis non. Pas peur. Juste mal au ventre. Elle se gondole. Pas rassurée non plus.

Le moment vient ou il faut y aller. J’y vais. Quoi qu’il arrive, je dormirai ce soir dans mon lit, c’est important d’avoir des certitudes avant de sauter dans le vide. Je plonge. Et je suis presque déçue ! Tout baigne ! Même pas peur ! Un vrai plaisir ! J’adore. Au bout de quelques jours, puis de quelques semaines, l’évidence s’impose : la pièce cartonne. Divine surprise. A plusieurs niveaux. Personne ne croyait au succès de cette aventure. On attendait au tournant cette initiative, perçue comme arrogante, de monter une pièce avec des non professionnels. Nous avons le sentiment, nous, en toute modestie, de n’avoir rien enlevé à personne, puisque personne n’avait été intéressé par le montage de la pièce. Le succès n’en est que plus savoureux, forcément. Avec Laurent, on jubile, on boit avec délice le petit lait jouissif d’avoir eu raison contre tout le monde.

Pour moi, la surprise prend une nuance particulière. A l’automne 2002, au moment où l’aventure commence, cela fait deux ans et quelques mois que je suis la présidente d’une association féministe bien connue, les Chiennes de Garde. Cela fait donc deux ans et quelques mois que je suis l’objet d’une extraordinaire agressivité a chacune de mes apparitions publiques ès qualité. Je ne compte plus les articles, les interviews où mes propos sont délibérément déformés, caricaturés, mes idées tournées en dérision de manière systématique. Je suis habituée à être accueillie avec une hostilité ouverte. Sur la scène des Variétés, les choses sont exactement à l’opposé. Le public est bienveillant, bon enfant. Il a payé sa place, il veut passer un bon moment. Il veut voir en vrai les têtes qu’il voit d’habitude à la télé. Il est venu pour s’amuser, pour rire. C’est d’un reposant ! D’un gratifiant ! En déduire que les gourdes sont plus populaires que les féministes, est un pas que je refuse, par respect pour mes contemporains, de franchir. Ça serait trop moche…

Je suis une angoissée du texte. La seule à l’apporter avec moi dans les coulisses, même quand je le sais au rasoir. Je n’ai pas peur du trou de mémoire. Mais je ne connais que trop les capacités baguenaudeuses de mon esprit : même sur scène, il m’arrive de penser à autre chose. Une toux, un rire à contretemps, et mon esprit bat la campagne, s’évade, part en vadrouille, revient au milieu de la réplique d’un de mes partenaires. Ai-je loupé mon tour ? Je me fais peur.

Un autre écueil me guette : Isabelle Mergault adore me faire piquer des fous rires. Ça l’amuse, cette andouille, d’assister à mon inexorable défaite. Une nuance infinitésimale dans sa réplique, une grimace particulière, et je me sens vaciller. Elle en rajoute. Dos au public et face à moi, elle retrousse ses lèvres pour dénuder ses gencives en un sourire montrueux, louche atrocement, se met un doigt dans le nez, fait semblant de trouver un loulou. Ça ne loupe pas. Je pars en vrille. Ça monte en moi comme une marée d’équinoxe. Un lent écroulement. Vite, penser à autre chose, à un truc triste, ne pas oublier pour autant la réplique qui vient. Mergouille ne lâche pas. Elle me cherche. Elle vérifie l’effet qu’elle me fait. Si nos regards se croisent, je suis foutue. Mes lèvres tremblent, tentent de contenir le flot. Autant retenir un éternuement. Mes abdos sont broyés. J’arrive parfois à contenir le fou rire qui cherche à sortir par ma bouche. Mais il s’échappe par mes yeux en grosses larmes noires de rimmel fondu. A ce point de l’action, il vaut mieux que je n’aie rien à dire. Toute tentative de prise de parole est vouée à l’échec. Les répliques se perdent dans le hachoir qui me débite les entrailles. Et c’est communicatif ! Les autres craquent. Tout le monde rit. Y compris le public. C’est comme un moment d’enfance, insouciant et précieux.

Faire rire les gens dans la vie c’est déjà extrêmement plaisant. Sur scène, c’est enivrant. Une drogue dure, comme dit Agnès. « Dès qu’on en prend, on en reveut, du rire… Méfiez vous, que ça ne vous fasse pas faire n’importe quoi ». Je ne vois pas ce qu’elle veut dire par là. Je le découvrirai au fil des représentations. Le faux fou rire. Fait exprès, alors qu’on ne rit pas vraiment. Astuce des vieux cabots pour obtenir à bas prix un rire supplémentaire. Et, à ma grande surprise, astuce spontanée d’un cabot tout frais, cédant à une de ces crises de manque prédites par Agnès. Pas mon truc.

J’apprendrai aussi qu’on peut jouer de manière généreuse ou égoïste, solitaire ou solidaire, sans changer une virgule du texte. Des propos de comédiens, que je trouvais parfois obscurs, prennent leur sens à la lumière de l’expérience. Isabelle Mergault est mon poisson-pilote, d’une patience et d’une bienveillance à toute épreuve. Merci, Isabelle, je me rends compte, avec le recul….

Mergault assure. Elle tient la pièce sur ses épaules. Elle est sur scène presque tout le temps. Et avec ça, toujours partante pour les bonnes blagues, telle celle qui consiste à affecter à chacun d’entre nous, au hasard, un mot à intégrer dans une réplique. D’ornithorynque à station-service en passant pas désinfection ou Autriche-Hongrie, il s’agit de faire en sorte que le public ne s’en aperçoive pas. Par exemple, « il m’a larguée pour une autre, en plein Minessota… » devient « il m’a larguée pour une autre, dans une station-service, en plein Minessota… ». C’est le premier qui place son mot qui a gagné. Le dernier paye son coup. Claude est désavantagée par la brièveté de son texte et l’apparition tardive de son personnage, mais elle y va franchement… et paye souvent, forcément. Je sais, c’est gamin, mais je suis dans la fraîcheur, tout me fait rire…

Miller, toujours de bonne humeur, a ses rites. Chaque soir, quelques minutes avant le lever de rideau, il jette un œil dans la salle et annonce : « Ce soir, tout le premier rang, c’est que des femmes enceintes… » . Le lendemain : « Que des militaires ! ». Ou « Que des blondes » . Ou « Que des académiciens », pour faire bisquer Claude. Mine de rien, ça détend…

Dans les coulisses, Steevy, chante à tue tête les tubes de France Gall et de Mylène Farmer, alternativement. « Je suis zune poupée de cire, une poupée de son » , « Je suis zun bébé requin-in-in » ou « Je-je suis liber-ti-ne, je suis zune catin… ». Ça met de l’ambiance. Le samedi, entre les deux représentations, on danse le Ketchup derrière la scéne.

Raphaël passe son temps dans la loge du gardien, surtout les soirs de match.

Claude a un mini-rôle, quelques minutes à la fin de la pièce. Avec une patience d’ange, elle attend son tour. Elle fait un tabac à chaque apparition, prend ça avec modestie. Elle, ce qu’elle aime, c’est le Zéphyr, juste après.

Avant chaque représentation, Alain Belmondo arrive dans les coulisses, et annonce le nombre d’entrées. Hilare et toute angoisse oubliée. Il est notre ange gardien, chaleureux, attachant. A son image, toute l’équipe des techniciens et des ouvreuses. Et Elisabeth, l’habilleuse à qui on pique ses mots fléchés quand elle est occupée. La nave va…

Début janvier 2003, dernière représentation, après trois mois de jubilation. C’est un vrai métier. Je le savais. Ce n’est pas le mien. Je m’en doutais. L’une des dernières représentations est filmée. Pour faire un DVD. Argh. Je ne suis pas enthousiasmée par le projet. Difficile de dire non, pourtant. Ça m’aurait arrangé que mes prestations demeurassent éphémères. Là, il va rester un témoignage. Comme qui dirait une preuve. Je ne suis pas sûre que ça joue en ma faveur…

Nous sommes relayés par une nouvelle équipe, de vrais comédiens, jusqu’à l’été. Je vais les voir, et découvre « mon » rôle joué, à fond dans la gourderie, par Géraldine Bonnet-Guérin. C’est en la voyant que je comprends le contresens que j’ai commis pendant trois mois. Signe de mon total manque de métier. Mon personnage me faisait de la peine. Je ne l’interprétais pas, je tentais de la sauver. De rendre la gourde un peu moins gourde. Je faisais de mon mieux pour que cette Juliette au QI approximatif ne s’en sorte pas trop mal. Je sciais ma propre planche, et je ne m’en rendais pas compte. Je comprends mon erreur seulement à ce moment-là.

J’ai adoré cette aventure. Adoré être sur scène. Adoré répéter, travailler. Adoré l’ambiance dans le théâtre, la gentillesse des techniciens, la présence amicale d’Alain Belmondo. Adoré, évidemment, partager un succès avec Laurent et avec mes partenaires. Adoré la petite vie chaleureuse du Passage des Panoramas, où se trouve le théâtre. Un vrai beau grand souvenir.

i.A !

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