Sur la route

par isabelle alonso – janvier 2004

En janvier 2003, j’ai cru dire adieu à ma carrière théâtrale. Je me trompais ! Les producteurs, encouragés par le succès, ourdissent un plan que je suppose lucratif : une tournÈe !

Le mot tournée m’évoque des images de temps suspendu, de paysages qu’on regarde défiler la tête appuyée à la vitre, de road-movies, de Thelmas et de Louises, de Priscillas princesses du désert, de romanichels en goguette… Sauf que nous ça sera pas la pampa, pas l’Australie. Mais ça va être tout comme. L’inconnu quand même. La Provence, la Vendée, l’Aquitaine et le reste, la France, quoi, avec des petits bouts de Belgique, de Suisse et de Monaco pour faire glamour. Carpentras, Albi, Saint Jean de Monts, Amiens, Saint Etienne ou Palavas, je n’y ai jamais mis les pieds… L’exotisme, c’est des fois la porte à côté. Dans ma tête, je suis nomade, artiste, vagabonde. Je fais ce que je veux sous mes cheveux.

Décembre 2003, re-répètes, re-rigolades. Agnès est plus sereine. On va jouer, parfois, dans de très grandes salles, des zéniths où nos voix n’atteindront pas les derniers rangs. Ces soirs-là, nous porterons des micros, constitués d’un genre de serre-tête en fil de fer passant d’une oreille à l’autre via la nuque, et qui fixent au milieu de la joue un micro tellement petit qu’on dirait un gros grain de beauté en relief, berk. Cascades supplémentaires en perspective.

Janvier 2004, une équipe modifiée, cocktail des deux distributions, prend la route pour quatre mois. Mergault, Steevy et moi, estampillés d’origine. Claude aussi. Elle a signé pour deux mois. Elle sera remplacée en mars avril, par Nathalie Hugon, comédienne pour de vrai. Gérard Miller est remplacé par Jean François Derec, qui fait partie de l’équipe télé. Raphaël Mezrahi par Julien Cafaro, qui a joué dans la deuxième distribution, et qui ne fait pas partie de l’équipe télé. Je suis, quant à moi, bien décidée à faire la gourde à fond la caisse, autant que faire je peux… C’est bien plus drôle, pour moi et pour le public. Je savoure à l’avance.

La tournée alterne quelques jours en province et quelques jours de retour à la maison. Partir en tournée, c’est comme partir en voilier. Le plus sûr moyen de découvrir les gens, dans le positif et le négatif… La croisière dure quatre mois. Il y aura des fous rires, dans la vie et sur scène, des vrais et aussi des faux… Quelques engueulades, quelques explications, réconciliations et bouderies confirmées. La routine des rapports humains. Nous avons une nounou, Bridget, qui pilote la troupe avec diplomatie, patience et dextérité. En vrai, elle s’appelle Brigitte. Steevy l’a rebaptisée. Elle a accepté, heureuse d’échapper au Bri-bri dont elle se trouve régulièrement affublée, et qu’elle déteste.

On se déplace en train ou en minibus. Je n’ai jamais autant pris le TGV. J’adore les trains en général et le tégève en particulier. C’est beau, c’est confortable, c’est… français ! Je tricolore de partout à chaque fois que je m’embarque à bord de ces fleurons de notre technologie hexagonale. Il y a des jours où nous partons juste après l’enregistrement d’ « On a tout essayé ». On nous emmène à la gare en moto, après nous avoir emberlificotés dans des immenses combinaisons intégrales en cuir, genre grenouillère sado-maso, et coiffés d’un casque intégral assassin de brushing. Les chauffeurs (pilotes ?) traversent Paris à toute allure, ils font la course, à qui débarquera son chroniqueur en premier. Je me demande si un chroniqueur qui vomit entraîne une disqualification. L’essentiel est de ne pas louper le départ.

Personne n’est jamais arrivé en retard. Chacun chacune s’installe et, dans un bel ensemble, sort son ordinateur portable. On se met tous au boulot, c’est admirable. Derec écrit une pièce, Mergault peaufine un scénar, je commence un roman, Claude lit sa pile de magazines, Julien hurle dans son téléphone, avec deux voix différentes selon qu’il parle à ses enfants ou à son agent, et Steevy fait des mots fléchés force un, en refusant qu’on l’aide. L’ambiance studieuse dure bien cinq kilomètres. Puis ça mollit. Invariablement, y’en a un qui se dévoue pour aller à la voiture-bar, faire le plein de sandwiches, de bonbecs et de sodas. Et le compartiment se transforme en tripot. Ils jouent tous à la belote. Claude fait semblant de ne rien comprendre et plume tout le monde. Moi je ne sais jouer à aucun jeu de cartes hormis la bataille et les sept familles. Je me sens exclue. A défaut de tripot, et pour me sentir moins seule, je me lance dans le tricot. C’est très tendance, on l’a dit à la télé.

J’achète des aiguilles monstrueuses, du douze, super calibre de méga- flemmarde, pour moi et pour Steevy, qui veut apprendre. Avec de tels pieux, on achève une écharpe au point mousse en deux après midi. Courtes et légères comme des petits nuages, et de toutes les couleurs. Des fuchsia, des violettes, des rouges, des oranges, flamboyantes comme des oriflammes. Je les tricote, Mergault les fignole au crochet, tout le monde les porte. Un vrai travail d’équipe. De purs chefs d’œuvre. Très jolies vraiment. Sauf que le mohair, ça gratte, ça fait éternuer et ça laisse des poils partout. Mes partenaires, à qui je les offre, les mettent quand même, y compris sur scène. Trop mignons. Je m’en garde une enviable collection, l’hiver peut aller se rhabiller.

Quand on se déplace en minibus, c’est Bridget qui conduit. Comme un pilote de coucou-casse-cou, son permis doit être en confetti. Mais elle nous mène à bon port en toute sérénité. Elle nous poupoune en vraie pro. Répond à tout. Prévoit tout. On prend des habitudes d’enfant gâté. « Bridge, j’ai faim ! J’ai soif ! Y’a pas de coca ? C’est encore loin ? J’aime pas ma chambre ! J’ai envie de pâtes… de fruits de mer… de charcuterie… Où sont les Bounty ? T’as pas quelque chose à lire ? Elle est comment la salle ce soir ? Tu me prêtes ton portable, j’ai plus de batteries… Monarque russe, en quatre lettres, ça commence par T, t’as pas une idÈe ? » Imperturbable, elle gère.

Depuis l’année dernière, le texte a changé par endroits. Au contact du public, des répliques se sont affinées, qui font mouche à chaque fois. Laurent Ruquier et Isabelle Mergault m’en ont concocté quelques unes des plus réjouissantes. Une réplique qui fait rire, c’est un cadeau, un petit bijou. On se la bichonne, on prémédite, on jouit à l’avance de l’effet. Et quand il se produit, quand ça rit de bon coeur dans le public, on prend un shoot de joie totale. Agnès avait raison. C’est jouissif à l’extrême. Je comprends (toutes proportions gardées, et sans céder à la tentation d’essayer…) comment on devient Jean Lefèvre.

Avant chaque représentation, une collation nous attend. Un buffet, dressé dans les coulisses des théâtres. Au début quand j’ai vu l’accumulation de pâtés, saucissons, cochonailles diverses, plus les biscuits salés et les bonbons haribo, mon sang n’a fait qu’un tour. Pas question de se gaver de cochonneries. Un minimum de respect des principes diététiques s’impose, nom d’un bourrelet. Je demande donc qu’on remplace les bonbons par des fruits frais, les charcuteries par des fruits secs, de quoi ingérer de l’énergie et pas de mauvaise graisse. Une seule concession : les chips. Résultat des courses : tout au long de la tournée, nous nous jetterons sur…. les chips. Nature, à la moutarde, au paprika, c’est trop bon. Les trucs sains restent intouchés. Que l’être humain est donc prévisible…

Après la représentation, une bouteille de champagne refroidit, le cul dans la glace. Exigence de Claude, bénie soit-elle. On sirote une coupette, on va dîner, puis dodo dans des hôtels moyenne gamme, des dortoirs à vrp, des mercure uniformes et confortables, rien à dire. Juste dormir. Parfois, de vraies belles surprises. A Namur, un hôtel avec des hammams et des saunas dans les chambres. A Aix les Bains, une piscine dans l’hôtel. Isabelle, Nathalie et moi, on n’a pas de maillot, on y va en sous vêtements. Sec, ça ne fait pas de différence. Mouillé, ça n’a rien à voir. Ou plutôt ça a trop à voir. On s’enroule dans des serviettes et on s’enfuit. A Lille, un hotel futuriste, tout en transparences, branché de partout, donne l’impression de vivre dans une goutte d’eau de l’an 2500, quand y en aura plus, de l’eau. A Aix-les-Bains, Mergault m’entraîne au casino, et je gagne des sous ! Une folie ! Cinquante euros ! C’est grisant… J’hallucine. Le jeu, c’est pas mon truc, du tout. Or j’ai passé la soirée collée à des bandits manchots, en proie à une addiction immédiate. C’est affreux. Mergault, en routière des jeux, jubile. Elle me l’avait bien dit. Vade retro !

Des fois, on reste deux jours au même endroit. Le matin, nous les filles, on la joue sportive. On va marcher, histoire d’évaporer ce qu’on a ingéré. Mergault est suréquipée. Quand elle déboule dans les halls d’hôtels avec ses baskets ergonomiques, sa casquette imperméable antibourrasques, son podomètre accroché à la taille, sa bouteille d’eau pleine de vitamines qui dépasse de sa banane où s’entassent une cartouche de kleenex, un plan local et son téléphone portable avec kit mains libres, on dirait une version féminine de Tintin débarquant sur la lune après une escale au rayon bricolage du BHV. Il ne lui manque plus qu’une antenne GPS fixée à l’oreille. Ça serait pas du luxe, vu qu’elle n’a aucun, mais vraiment aucun, sens de l’orientation. Même à pied, elle ne sait pas si elle est dans le sens de la marche. Je la suis, en faisant semblant de trouver normal de marcher à sept kilomËtres à l’heure. Essayez, vous verrez que ce n’est pas évident de continuer à tchatcher comme si de rien n’était, comme si vous n’étiez pas en train de cracher vos poumons par l’arrière glotte. Au bout d’une heure, on rentre. Conscience tranquille pour se jeter sur le petit dèj.

La deuxième partie de la tournée voit Claude nous quitter (Snif…) et Nathalie (Hugon) intégrer la troupe. C’est une vraie comédienne, elle assure immédiatement sur scène, sans l’ombre d’un problème. Et aussi hors scène. Elle est super forte à la belote, et a sur son ordi un jeu génial, le zoo. Je ne connaissais pas, je suis fascinée. Elle gère un zoo virtuel entre les représentations ! Affronte des problèmes inouïs, en spécialiste de la bête en cage et du tourisme organisé ! Il faut prévoir un restaurant supplémentaire, paver une allée, installer un kiosque à glaces…. Un lion est déprimé, toutes les girafes sont enceintes, le gorille a la diarrhée, les faons n’ont plus de place pour jouer, l’ours a chaud, les gardiens sont en grève… . C’est du boulot, à ne pas croire. Quand les bêtes dorment, elle travaille sur une pièce de théâtre.

Le clou de la tournée ? Ça se passe à Marseille, au moment où Julien se jette aux pieds d’Isabelle en lui disant : « ..faites moi piquer comme un vieux chien qui serait paralysé du train arrière, un vieux chien qui n’aurait plus la force de lever la patte… » A ce moment précis, le vrai chien de Mergault, Oreste, une espèce de petit boudin très vilain et très malin qui s’était toujours impeccablement tenu en coulisse, est pris d’un élan d’affection irrépressible pour sa maîtresse. Ni une ni deux, il s’élance du tout petit galop que lui permettent ses courtissimes papattes, et déboule sur scène. Le public hurle de rire, épaté par cette superbe adéquation entre le texte et l’irruption du quadrupède. Ça a l’air fait exprès. Sauf que non. Surpris par cette foule bruyante, Oreste se fige, en position d’arrêt, patte levée, œil aux aguets. Rantanplan. Le public redouble d’enthousiasme, il est trop fort ce cabot. Cafaro n’a rien vu. Il est ravi. En voilà un public qui réagit bien ! Les rires l’obligent à attendre pour continuer sa réplique. Puis il aperçoit Oreste. Décontenancé, mais toujours vrai pro, il prend la même pose que son partenaire canin. On dirait des presse-livre asymétriques, ou un exercice de lève-patte synchronisé. Grand moment. Le public se déchaîne. Mergault se jette sur son chien et le balance dans les coulisses, dans un geste gracieux digne d’un pilier du quinze de France. On rattrape la bête au vol. Et on se tient les côtes.

Dernière représentation à Sarreguemines, le 30 avril 2004. Laurent a fait le déplacement, solidaire jusqu’au bout. Nous allons dîner. Rentrons dormir à Metz. Tout le monde est fatigué. Rideau. Fin d’une nouvelle aventure d’Alonso à Ruquierland. Ruquier, c’est un parc d’attractions sur pattes que je me réjouis d’avoir trouvé sur mon chemin. Avec lui on s’amuse, on découvre, on se fait peur, on se fabrique des émotions et des souvenirs… Là je sors du grand huit, un peu étourdie et très très contente. J’attends la suite…

Septembre 2004. Cette aventure n’a pas de fin ! J’apprends que la captation de la pièce, tournée l’année dernière, va passer sur France 2. Un lundi en deuxième partie de soirée. Je suis très moyennement à l’aise. Je n’ai jamais été capable de regarder ce dvd, qu’on m’a offert il y a des mois. En plus, le tournage remonte à l’époque où je ne faisais pas vraiment la gourde. Zut de zut. Je suis sûre de m’être nettement améliorée pendant la tournée. Si, si. Le mieux sera de rester planquée sous ma couette le temps que les gens oublient ma prestation. A l’heure de la diffusion, je suis armée contre l’angoisse : enfouie sous une épaisse couche de plume d’oie, un pot d’hagendaazs vanille praline-caramel en main. Au bout d’un moment, je ne peux pas résister. J’allume la télé. Je risque un œil. Mmouais. Côté subtilité dans les mimiques, j’aurais fait une bonne actrice du temps du muet. Sauf que je parle. Je hurle, même. Diable, il fallait être entendue du troisième balcon, j’ai des excuses ! Mais à la télé, ça craint. Je me recroqueville. Merci la couette, merci la praline. J’apprends le lendemain que la pièce, encore une fois, a cartonné en termes d’audience. La vie est belle. Je me demande si je vais pas me lancer dans la chanson. T’as pas une idée de refrain, Laurent ?

i.A !

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