Roman à l’eau de bleu

« Roman à l’eau de bleu » est une histoire qui se passe dans un autre monde. Un monde où les femmes n’ont pas pris le pouvoir. Elles l’ont toujours eu. Elles le monopolisent. Elles trouvent ça normal, naturel, biologiquement justifié. Dans ce monde, les hommes se battent pour leurs droits, de l’égalité des salaires à la parité politique en passant par un vrai statut dans la famille. Il se battent aussi pour rentrer à la maison, car leur statut d’hommes d’extérieur, confinés au jardin, au potager, au verger, limite leur vie et leurs chances de faire une vraie carrière tout en élevant leurs enfants. Ce roman, mon tout premier, a déjà été publié, en 2003, chez Robert Laffont. Pourquoi le re-publier en 2012 chez Héloïse d’Ormesson ? D’abord parce que ça me fait bien plaisir ! J’adore ce roman ! Et je ne suis pas la seule. Parmi les avis des fans de la première mouture, j’ai souvent lu que j’aurais pu aller plus loin dans l’exercice de style, dans la mise au féminin de ce monde imaginaire. Alors j’ai profité de l’occasion pour remanier, changer, pousser l’écriture dans ses retranchements et faire de la langue elle même un domaine où le féminin l’emporte sur le masculin. Je me suis mesurée à celle que j’étais il y a dix ans, et c’est une expérience singulière…
Mes héros ont vingt ans, ils sont beaux, désirables et pleins d’espoir. Ils en voient de toutes les couleurs.
Ce monde qui ignore les gratte-ciel, où le foot ne se joue que dans des terrains vagues et les hommes se maquillent et s’épilent, est-il meilleur que le nôtre ? Evidemment non ! La domination féminine est aussi injuste que la domination masculine. La démocratie, la vraie, c’est le partage, la mixité, la parité… Elle faut le dire!

Chapitre 10

…/…

Ce matin là, un article de Mauricette Luronne, en première page, tentait de régler son compte à la masculinisation des noms de fonction. Kim n’avait pas lu trois lignes que sa main droite se dirigea vers l’interrupteur de l’imprimante. À scanner d’urgence! Le dernier gouvernement comptait, grande première, cinq hommes ministres. On stagnait encore très loin du partage du pouvoir, mais c’était un progrès. Or ces hommes désiraient être appelés monsieur LE ministre et non plus monsieur LA ministre, comme le voulait l’usage. L’Académicienne s’enflammait sur trois colonnes contre ce qu’elle considérait comme un barbarisme. Dans le style ampoulé qui avait fait sa réputation, elle y allait de bon cœur : « … Comme ces messieurs sont étranges ! Voilà qu’après avoir glapi, gémi, réclamé haut et fort qu’on les traite comme les égaux des femmes, après avoir dénoncé les discriminations dont ils seraient l’objet, voilà qu’ils exigent un traitement spécifique! Logique masculine, sans doute… Rappelons ce qu’ils semblent ignorer : dans notre langue, qui ignore le neutre, le féminin est le genre non marqué, c’est-à-dire qu’il englobe la totalité de ce qui relève de l’un ou l’autre genre. Le masculin, genre marqué, ne représente qu’une catégorie à l’intérieur de l’ensemble. Il est de fait inclus dans le féminin, comme le fœtus, mâle ou femelle, est inclus dans celui de sa mère! La preuve : la forme masculine est parfai- tement lisible dans le féminin! Ainsi, le mot députée renferme le mot député, le contient, lui donne un cadre et une existence! A-t-on conscience de ce qu’une députée, si on appliquait la masculinisation, deviendrait… un député? C’est à dire une fraction, une partie de députée ! Une députée avec quelque chose en moins, un sous-députée en quelque sorte, comme toute personne sachant lire peut le constater! Est-ce là l’effet recherché? Pourquoi ne pas admettre en toute simplicité que la forme première, fondamentale, est féminine, et que le masculin s’y inclut tout naturellement comme le veut une tradition incontestée et une simple observation de la réalité biologique ! Libre à Ben Wattgrew de vouloir ridicu- liser son sexe ! Mais on ne voit pas que les Messieurs gratifiés d’un portefeuille le suivent dans ces errements ! Ne vous en déplaise, on continuera à dire Monsieur la Députée, Monsieur la Docteure, Monsieur la Présidente, Monsieur la Directrice, Monsieur la Rectrice… À moins que d’aucun choisisse de se faire appeler Monsieur le Rectum ? On se prend à sourire devant tant de fantaisie ! Dira- t-on assez la laideur de mots comme Directeur, Docteur, Président? Et le grotesque de pompier, écrivain, entraîneur? On pardonne tout à un homme, sauf qu’il renonce au premier de ses charmes, la beauté. Ces mots sont laids, et notre langue refuse la laideur surtout quand elle est masculine. Demeurez donc féminins dans vos fonctions et masculins dans nos cœurs. Vous aurez droit à notre respect en tant que ministres et à nos hommages en tant qu’hommes1. »
1. citation parodique de l’article de Maurice Druon paru dans Le Figaro du 15 juillet 1997.

Première version chez Robert Laffont

Roman à l'eau de bleu

Un premier roman ambitieux et hilarant, un festival d’inventions, de jeux de mots et de pirouettes, un monde inattendu entre « La Planète des singes » et « San Antonio ». Kim et Loup, deux cœurs d’artichauts jolis et naïfs, essaient de se tirer des pièges amoureux tendus par des don juanes averties. Ils encaissent tous les coups d’une éducation sentimentale à la dure dans une société – totalement imaginaire – où, de naissance, ils font partie des dominés. Dans ce roman à l’eau de bleu, on rit beaucoup, on pleure aussi, on est révoltés. Jamais on n’est indifférents au destin de Kim et de Loup. Pas plus qu’à celui de leurs séductrices, Bernardine et Philomène… Et peu importe que le sexe fort soit féminin et le sexe faible masculin ! Le féminisme n’est pas une affaire de femmes contre les hommes, mais une lutte contre une forme de domination. Isabelle Alonso raconte ici les injustices et les violences qu’un sexe, quel qu’il soit, peut imposer à un autre, provoquant ainsi des malheurs qui n’épargnent personne. Loin de la caricature ou du pamphlet, les héros d’Isabelle Alonso sont criants de sincérité, et le monde qu’elle créé n’est en rien la transposition bête et méchante d’un univers masculin vers un univers féminin. Échappant à la facilité qui consisterait à peindre un monde qui serait un simple miroir inversé du nôtre, Isabelle Alonso invente un univers qui par certains côtés s’apparente à la science-fiction.

Extrait :

« Après un gymkhana inoffensif sur les boulevards principaux, Kim atteignit le quartier des ministères et passa devant l’Assemblée Nationale. Sur le fronton de pierre de l’illustre édifice, des lettres gravées affirmaient la triple ambition de l’institution : LIBERTE, EGALITE, SORORITE. Sororité ! Même la devise de la République excluait les hommes… Que n’avait-on pas entendu, vingt ans plus tôt, quand les premiers hoministes étaient descendus dans la rue brûler leur étui pénien et réclamer pour les hommes un statut égalitaire dans la société ! La presse s’était déchaînée contre ceux, une poignée à l’époque, qui étaient allés déposer une gerbe sous l’Arche de Triomphe, où coulait cinq jours par mois une fontaine d’eau rougie symbolisant la grande harmonie entre la Femme et l’Univers. « Pour faire un enfant il faut aussi un homme ! » et « Tout enfant a un père ! » hurlaient les lettres rouges des pancartes qu’ils brandissaient au nez des forces de l’ordre dépassées par les événements. Les bataillons de gros costauds étaient restés sourds aux appels des manifestants qui les exhortaient à sortir du rang et rejoindre leurs frères de lutte. Leur soumission à une hiérarchie entièrement féminine avait été la plus forte. »

Commentaire :

Dans la société imaginaire inventée par Isabelle Alonso, les femmes ont toujours dominé, c’est comme ça, c’est dans l’ordre naturel des choses : elles ont accès au pouvoir, aux responsabilités, au respect, et les hommes grapillent les miettes.

Cet univers est-il meilleur que le nôtre ? Bien sûr que non. Il discrimine, il viole, il méprise autant. Le véritable coupable du sexisme n’est ni la paire de chromosomes XX, ni la paire XY, c’est l’abus de pouvoir. Sur un ton toujours léger et avec son humour habituel (on est dans un roman à l’eau de bleu, pas dans une tragédie !), Isabelle Alonso démonte les mécanismes de la domination à la fois sur le fond et sur la forme. Kim, l’un des héros, voit son hominisme (l’équivalent du féminisme de notre monde à nous) enthousiaste et naïf et son amour fou pour la belle députée Philomène bien malmenés par la réalité matriarcale environnante. Son père, Gil, essaie de conserver sa dignité malgré les frasques conjugales de sa femme Bernardine. Celle-ci, brillante chèfe d’entreprise à l’affût constant des « émouvantes protubérances » des jeans de ses employés, a jeté son dévolu sur Loup. Mais celui-ci a d’autres priorités à gérer.

Saratoga.

Résumé

par fluctuat.net

Dans ce roman à l’eau de bleu, on rit beaucoup, on pleure aussi, on est révoltés et émus : jamais on n’est indifférents au destin de Kim, Loup et Gil, piégés parce qu’ils sont hommes. Pas plus qu’à celui de Bernardine, Rigoberte et Philomène, engluées dans les impasses du sexe fort. Lequel à votre avis ? Jeunes et fleurs bleues, Kim et Loup tombent dans les pièges tendus par des don juanes averties. Les trahisons affectives et les agressions sexistes qu’ils subissent, jusqu’au viol, sont-elles moins bouleversantes parce qu’ils sont de sexe masculin ? Et les femmes sont-elles moins humaines parce qu’elles ont tous les pouvoirs ?

Chacun peut s’identifier aux personnages de cette véritable « Éducation sentimentale » du XXIe siècle : Loin des revanches et des facilités, échappant à la caricature ou au pamphlet, les héros d’Isabelle Alonso sont criants de sincérité. Le féminisme n’est pas une affaire de femmes contre les hommes, mais une lutte contre une forme de domination. Isabelle Alonso raconte ici les injustices et les violences qu’un sexe, quel qu’il soit, peut imposer à un autre, provoquant ainsi des malheurs qui n’épargnent personne. Femmes et hommes y reconnaîtront des situations, des émotions et des sentiments qui leur sont propres.

Ce monde n’est en rien la transposition bête et méchante d’un univers masculin vers un univers féminin, mais est au contraire un festival de trouvailles, de singularités, de jeux de mots, de plaisanteries et de pirouettes. Une imagination digne d’un Frédéric Dard, et quel brio dans l’utilisation de la langue, dans le détournement des images ! Échappant à la facilité qui consisterait à peindre un monde qui serait un simple miroir inversé du nôtre, Isabelle Alonso créé un univers qui par certains côtés s’apparente à la science fiction et rappelle le principe et l’ambition de La Planète des singes.

3 réflexions au sujet de « Roman à l’eau de bleu »

  1. Je viens de terminer cette deuxième version du roman et je suis dans le même état qu’à la fin de la lecture de la première, c’est-à-dire complètement bouleversée, retournée, sens dessus dessous. Un type m’a traitée de « pétasse » dans la rue tout à l’heure (rapport je présume à ma jupe au-dessus du genou), et j’étais tellement encore dans le roman que j’en ai souri jusqu’aux oreilles, pas troublée le moins du monde. J’ai vraiment les émotions à l’envers ! Par contre, honnêtement, je n’arrive pas à comprendre comment on peut la qualifier (cf la quatrième de couverture) de « comédie désopilante ». Avec Gil, Kim et Loup, les héros masculins (avec qui, en tant que femme, on entre il me semble automatiquement et inévitablement en empathie), j’ai espéré, souffert, pleuré, enragé, je me suis requinquée avec eux dans la roulotte, sur le canapé, devant la télé, avec les churros et autres Annapurna de croissants, mais je n’ai pas ri, pas une seule fois. C’est le seul reproche que j’ai à faire : ce petit mensonge sur la quatrième de couverture. Pas de rire, donc, mais du contentement, ça, par contre, oui : le départ de Gil, à la fin (dans la première version il restait auprès de Bernadine), fait vraiment plaisir.

    A part ça, la seule chose que j’ai à dire, c’est que ce livre, on devrait absolument en faire un film. Je ne sais pas quel-le cinéaste pourrait relever un tel défi (faire jouer aux acteurs hommes des rôles de femmes et inversement notamment), mais si il ou elle existe, ce serait vraiment bien qu’il ou elle le fasse. Parce que ce serait de la bobine vraiment bien utilisée, et bien utilisée car utilisée pour quelque chose de véritablement artistique, de complètement complètement inédit. Ce film, ce serait, à proprement parler, du jamais vu, comme « Roman à l’eau de bleu » est, à proprement parler, du jamais lu.

    • J’ai pensé exactement la même chose en le lisant… un film; il faut en faire un film !!! Mais fidèle, de façon à découvrir celle ville pleine de rigoles et de ces bâtiments sous-terrains. Ces personnages et tout ce monde féminin en gardant cette langue française au féminin.

  2. La première version m’a profondément bouleversée il y a 10 ans. Il matérialise toute forme de domination abusive. J’ai adoré cet exercice de style jusque dans les représentations des bâtiments, ou dans le rôle façade de l’homme, qui devient le temps d’une acceptation de changement de rôle avec beaucoup d’humour, le sexe faible. Ce livre, je l’ai trouvé abusif au début, puis magiquement écrit au fur et à mesure de ma lecture, fin, un subtil exercice de style et de gymnastique en profondeur intellectuelle.
    Quand j’ai fini le livre, j’était révoltée. J’avais 10 ans de moins et fruit du monde sans partage réel du monde patriarcal (et hétéro, chapitre non traité, sauf si j’ai oublié, dans le livre) dans lequel nous vivons.
    Aujourd’hui, entre les différentes avancées un peu moins timides qu’avant des femmes dans le monde politique et économique mais loin encore derrière l’ordre établi (les femmes doivent encore choisir entre une vie de famille et une vie de carriériste).
    Aujourd’hui donc, cela me permet de constater qu’effectivement le progres le vrai c’est la mixité parfaite. Et plus que ça. C’est l’acceptation de plusieurs modèles comme une palette de variété existante sans chercher à influencer l’autre ou le lecteur de peur qu’il ou qu’elle choisisse de nous contrarier même sans que ce soit voulu.

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