Pourquoi j’ai porté plainte contre un mort

par Saratoga

Un jour, il y a longtemps, j’ai été violée.

Puis il se trouve que l’agresseur est décédé. Vingt ans plus tard, j’ai choisi de faire une chose dont les gens ne comprennent pas toujours la portée : j’ai décidé de porter plainte contre mon agresseur. A l’heure où il est de bon ton de dire qu’il ne faut pas réveiller les morts, qu’il ne faut pas parler après leur décès puisqu’ils ne sont plus là pour se défendre, à l’heure où il est de bon ton de dire qu’il faut pardonner et que la prescription existe parce que le droit à l’oubli existe, je voudrais expliquer pourquoi j’ai éprouvé le besoin de porter plainte contre un mort.

Alors comme ça, il est mort ? C’est vrai.

C’est vraiment vrai. Il a une tombe, quelque part en France, avec des fleurs dessus. Ça fait si longtemps qu’il est là que les fleurs doivent être fanées depuis le temps, voire séchées, voire remplacées par des fleurs en plastique. Il est mort. Il a un cercueil, une place au cimetière, une plaque et tout le tintouin. Il est mort. Je le sais, qu’il est mort. Tout le monde le sait, qu’il est mort. Il est mort.

Il est mort. Mais moi je suis toujours vivante. Vouloir que l’histoire s’achève parce qu’il est mort, c’est nier mon existence à moi. Comment l’histoire pourrait-elle être achevée alors que je suis toujours vivante ? Comment l’histoire pourrait-elle être achevée alors que j’ai toujours mal ? Que c’est toujours là dans ma tête ? Que ce sera toujours là parce que tant que je serai vivante, ce sera là ?

Il est mort. La belle affaire. Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse. Qu’est-ce que vous voulez que ça fasse à ma souffrance ? L’apaiser ? Vous rêvez… Vous cherchez une fin à l’histoire parce que c’est plus facile pour vous d’imaginer que ce genre de chose a une fin. Vous, la société, vous inventez toutes les fins que vous pouvez. La prescription, le deuil, le pardon, la mort de l’agresseur, vous cherchez, vous cherchez… Vous voulez mettre un point final et tourner la page. Pire. Vous voulez que la victime le fasse pour vous. Vous voulez qu’après avoir pris sur nous pendant toutes ces années pour ne pas vous dire la souffrance des agressions, nous prenions à nouveau sur nous pour vous dire une fin qui n’existe que dans votre tête.

Il est mort. Et alors ? J’ai toujours mal. J’ai toujours mal à chaque fois que je marche, que je respire, à chaque fois que je croise un homme dans la rue, et une femme aussi d’ailleurs. J’ai toujours mal. Je fais mon travail, je me reconstruis, je redeviens maîtresse de ma vie, mais tout ça n’enlève pas la douleur. Rien n’enlève la douleur originelle, la douleur qui est là comme une marque au fer rouge, la douleur qui est là pour toujours, la douleur avec laquelle j’apprends à vivre.

Il est mort. Donc je devrais me taire ? Vous voulez dire que non seulement je dois supporter d’avoir mal, mais qu’en plus, je n’ai pas le droit de dire : « Aïe ! » ? Quand on vous fait mal, vous criez. Alors pourquoi n’aurais-je pas le droit de crier, moi aussi ? La moindre des choses, lorsqu’il n’existe pas d’anti-douleur ou de remède, c’est de laisser la personne crier à pleins poumons. Ça ne soigne rien, je suis d’accord, mais ça soulage un peu quand même.

J’ai porté plainte pour crier. J’ai porté plainte pour dire que j’avais mal.

J’ai aussi porté plainte pour me dire à moi-même que j’ai fait le choix de vivre. J’aurais pu m’ouvrir les veines ou m’enfoncer dans les médicaments, mais j’ai choisi de crier, comme un nouveau-né entre dans la vie non pas en souriant mais en pleurant. J’ai porté plainte pour poser une balise sur cette planète, pour poser ma marque, pour qu’un repère existe qui soit là pour toujours, qui me dise pour toujours : « Ce jour-là tu aurais pu faire le choix de mourir mais tu as fait le choix de vivre. »

Quelque part, quelqu’un a lu ma lettre. Je le sais parce que j’ai reçu une réponse du tribunal. Plusieurs mois plus tard, j’ai reçu une lettre m’informant du classement de ma plainte en raison du décès de l’agresseur. Ma plainte est classée ? Ça me frustre ? Bien sûr que non. Evidemment que je ne m’attendais pas à ce qu’ils rouvrent une affaire vieille de vingt ans, une affaire post mortem, une affaire qui concerne un mort. Je ne suis pas naïve. Je n’ai pas écrit en espérant qu’on ferait quelque chose de ma plainte. On ne porte pas plainte contre un mort comme on porte plainte contre un vivant.

J’ai adoré recevoir la réponse du tribunal parce que c’est la preuve que ma lettre a été lue. Pour pouvoir me répondre, il a bien fallu qu’on me lise, il a bien fallu qu’on lise son nom, et le mien, et le récit des faits. Peut-être que ma lettre a été lue à toute allure, en diagonale, par un fonctionnaire pressé qui a haussé les épaules en se disant : « Encore une perte de temps, une plainte sans accusé vivant, il y en a qui n’ont vraiment que ça à faire. » Peut-être que ma lettre a été lue par une personne à l’écoute, qui a été bouleversée par mon histoire, qui a regretté de ne pouvoir rien faire de plus pour moi que me renvoyer le formulaire officiel. Peu m’importe qui a lu ma lettre. L’essentiel, c’est qu’elle ait été lue. C’est que quelqu’un, quelque part, a dû prendre cinq minutes sur son temps pour ouvrir mon courrier, le lire, et me répondre. Ces cinq minutes, ce sont mes cinq minutes. Mes cinq minutes à moi. Mes cinq minutes pendant lesquelles ma souffrance a existé aux yeux de la société puisque, symboliquement, la société a pris cinq minutes sur son temps pour s’occuper d’elle.

Non, on ne porte pas plainte contre un mort comme on porte plainte contre un vivant. Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête d’une personne qui choisit de porter plainte contre un vivant. Mais je sais que la mort de l’agresseur n’arrête rien et surtout pas le droit de la victime à parler. La mort de l’agresseur n’enlève pas la souffrance, la mort de l’agresseur n’enlève donc pas le droit de la dire.

J’ai eu mes cinq minutes. Cinq minutes. Ce n’est pas cher, vraiment. Peut-être même moins. Combien de temps faut-il pour ouvrir une enveloppe, lire une lettre et imprimer un formulaire automatisé en y changeant quelques noms ? Combien de temps ma souffrance aura-t-elle osé réclamer à la société française ?

Et il y en a pour dire que ce petit laps de temps, ce court moment qu’on m’a donné est encore trop long. Il y en a pour dire que je salis sa mémoire, que j’encombre les tribunaux, que je n’ai pas le droit de parler parce qu’il n’est plus là pour se défendre. Ces gens-là sont obscènes. Ces mêmes gens qui sont là pour défendre ce mort, où étaient-ils pour me défendre moi bien vivante lorsqu’il m’a violée ?

J’ai aussi porté plainte pour vous dire à vous la société que vous n’avez pas été là quand j’avais besoin de vous. J’ai réclamé cinq minutes de votre temps comme on réclame cinq mètres de terrain à la mer après une inondation. J’ai pris cinq petites minutes dérisoires de votre attention parce que vous n’avez pas été à l’écoute dix ans durant pendant les agressions.

J’ai porté plainte contre un mort. C’est l’une des choses dont je suis le plus fière. J’ai eu le courage de verbaliser ma souffrance, d’en faire un acte de vie, de demander symboliquement des comptes à la société. Pour faire tout cela, il fallait du temps, il fallait que je sois prête, il fallait que le processus mûrisse à l’intérieur de moi. Voilà nike air max pas cher nike air max 90 pas cher nike air max pas cher pourquoi il s’est écoulé presque vingt ans entre le jour de son décès et le jour de ma parole. Voilà pourquoi vous avez parfois l’impression que nous parlons « à retardement ». A retardement par rapport à qui, par rapport à quoi ? A retardement par rapport à vous. A retardement par rapport à lui. Mais, et par rapport à moi ? Permettez que je mesure le temps à mon échelle et pas à la vôtre, ni à la sienne.

Il est mort, je suis vivante et j’ai porté plainte contre lui.

 

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A propos saratoga

Visage limpide, regard droit, un faible pour le champagne et le chocolat, elle a derrière elle un parcours exceptionnel de surdiplômée cosmopolite et polyvalente. Elle jette sur le monde comme sur elle-même un regard qui analyse, qui déconstruit. Elle met à nu les mécanismes. Il lui arrive de jouer avec des pieuvres et des mille-pattes, elle est comme ça, Saratoga.

13 réflexions au sujet de « Pourquoi j’ai porté plainte contre un mort »

  1. c’est bien mais est ce suffisant? POURQUOI NE PAS METTRE SON NOM osez le denoncer vraiment quitte a faire sortir la douleur qu’elle parte vraiment ou alors ecrire un livre pour que tout le monde sache

    • Je ne suis pas l’auteure de cet article. Il a été écrit par Saratoga. Elle nous parle de ses choix et nous en livre les raisons avec une clarté et une lucidité qui nous font saisir l’incompréhensible. Elle a d’ailleurs écrit un livre magnifique que j’ai lu, que j’ai trouvé remarquable et qu’aucun éditeur n’a finalement publié. « Mettre son nom », dîtes vous? Nous, ça ne nous avancerait à rien, cet homme est mort depuis longtemps et personne ne le connait en dehors de sa famille. Et son choix à elle, c’est ce que vous avez lu. Écoutons-là, elle a beaucoup à nous apprendre. Et gardons nous de lui dire ce qu’elle devrait faire.

    • …parce que l’affaire n’ayant jamais été jugée, ce mort est présumé innocent et que l’accuser de viol publiquement peut – et sera surement – considéré comme de la diffamation. Remarquez que même si le fait avait été jugé et l’accusé reconnu coupable, le fait d’étaler sa culpabilité en public peut être considéré également comme de la calomnie. Et je suppose que l’auteur n’a pas envie de cumuler un procès en diffamation à ses souffrances intimes.

  2. Nous partageons profondément votre mal,ce que nous ressentons en ce qui nous concerne c’est le même mal qui nous ronge.
    Et les conséquences de l’enfer que l’on nous a fait vivre,nous laisse détruit au fond de nous même

  3. cette lettre pourrait être écrite par des millions de femmes. Peut-être pourront-elles un jour faire baisser l’intensité d leur douleur en écrivant à leur tour. Il est toujours temps.

  4. j’ai subis un viol et des attouchements par mon père lorsque j’avais 5 ou 6 ans et jusqu’à mes 17 ans quand j’ai fuit la maison . Je n’ai jamais parle de cela à personne jusqu’à il y a deux ans ou j’ai commencé à en parler a une amie .Il y a une semaine j’ai appris que mon père que je n’avais plus revu depuis près de 40 ans, est décédé .Il ne m’a jamais demandé pardon et n’a jamais été inquiété .Aujourd’hui j’ai décidé de porter plainte contre personne décédée comme l’a fait Isabelle Alonso .J’ignorais que c’était possible . Alors même si cela ne sert à rien je veux le faire pour pouvoir qui sait avoir moins mal .

    • Merci pour ton message, Daniele.Il faut que tu saches que l’article auquel tu fais allusion: »Pourquoi j’ai porté plainte contre un mort » n’a pas été écrit par moi mais par Saratoga, qui participe à ce site et qui y a publié d’autres textes. C’est Saratoga et non pas moi qui a eu l’immense courage de mettre des mots et des actes sur sa souffrance. C’est elle qui a lutté et lutte encore avec non seulement du courage mais beaucoup d’intelligence, de force, de sensibilité et aussi d’humour.

  5. bonjour Isabelle .Oui j’avais compris que c’était Saratoga qui avait subit ces faits de maltraitance . C’est bien de pouvoir l’exprimer et d’avoir un lieu pour ça .
    Merci
    Daniele

  6. J’ai subi des abus sexuels dans mon enfance durant des années par ce grand-père paternel (je déteste écrire mon).
    Il est décédé il y a presque 20 ans. Ca fait seulement 6 ans que je suis sortie du déni. J’ai 35 ans, et s’il était encore vivant, j’aurais encore le droit de porter contre lui, mais voilà, il est mort et ce pervers a été enterré aux yeux de tous comme un homme bon. Ca me révolte. J’ai envie de salir sa mémoire comme il m’a sali. Ce qui m’agace le plus, c’est que ce n’est pas moi qui ait pu l’arrêter, c’est la mort. Je dois continuer à vivre avec ces images d’horreur, avec de lourdes conséquences sur mon état de santé et la société ne peut rien faire pour moi car il est mort. J’aurais aimé ne pas connaître le déni et pouvoir parler pendant qu’il était encore temps. Je pense beaucoup à écrire un livre mais je n’ai pas des compétences d’auteure.
    Nathalie

  7. J’aurais pu écrire ceci… 5 ans pour me dire que c’était moi la victime… et 5 ans encore pour le crier… merci d’avoir exprimer ce que je ressens encore au fond de moi… en espérant ainsi être comprise… enfin…

  8. Victime de viols durant 20 ans par mon père celui-ci est décédé en 1999. J’ai été très affectée par ce que j’ai subie et depuis cette date, je suis sous antidépresseurs et le corps médical m’aide au mieux. Victime de deux viols par mon fils, qui est bien vivant lui, cela n’a fait qu’aggravé mon état de santé. Au bout de 7 ans, mon entourage à mis son grain de sel et veulent que je minimise les faits. Des viols ne s’oublies pas et la présence d’un homme me fait énormément peur à ce jour. Après des années de honte, j’ai apprise que j’étais une victime et pas fière de l’être alors j’ai publié sur les réseaux sociaux, ma souffrance, mes phobies et un nom. Mon nom pour l’état civil que je déteste rpononcé. Et je suis fière de l’avoir fait même si ma santé morale ne s’arrange pas. Merci beaucoup, Isabelle, Je vous embrasse comme vous le méritez. Eliane.