Porc de travers…

Les importations de porc suspendues par crainte de la fièvre porcine en BirmanieJe m’en vais paraphraser cette citation attribuée à Paul Léautaud : « Ne traitez pas cet homme de con, il n’en a ni la profondeur ni l’agrément », pour en faire: « Ne traitez pas cet homme de porc. Il n’en a ni la candeur ni l’innocuité ». Quand le hashtag « Balance ton porc » est apparu, il a été très critiqué: trop violent, limite insultant, too much, quoi. J’étais tout à fait d’accord. Insultant pour les porcs. Les porcs sont des êtres adorables, ils n’ont de comportements violents que quand des humains les contraignent à un confinement qui les rend fous. Et folles, car les truies y ont droit aussi, qu’est ce que vous croyez.

UnknownMais ce n’est pas mon sujet. Mon sujet c’est la confusion entre « Justice » et « Loi ». La Justice est un concept flamboyant. Une ambition, une exigence. La Justice donne son nom à un ministère, et ce ministère a pour fonction de faire appliquer la Loi. Et la Loi, ça fonctionne comme un filet de pêche à mailles larges, mais à l’envers: elle laisse passer les gros et coince les petits. La loi, telle qu’elle s’applique aux justiciables, reste, quelles qu’en soient les intentions affirmées, la loi du plus fort. Celle qui a permis à Balkany de louvoyer pendant des années (et Balkany n’est pas un gros-gros, c’est un moyen-gros) et met vingt minutes à envoyer en prison ferme un voleur de sandwich. Gros et petits, forts et faibles, dominants et dominés ne nagent pas dans la même eau.

imagesRevenons au porc balancé. Sandra Muller, la lanceuse du hashtag dont le succès la surprit elle même, vient d’être condamnée pour diffamation à payer 15 000€ à celui qui l’a agressée. Quinze mille euros!

Unknown-1Au micro du Quotidien, son agresseur Eric Brion, ex patron de Equidia, exprime son point de vue, reconnait  avoir dit : « Tu as des gros seins tu es mon type de femme ». Il ajoute: « Oui je reconnais c’est une drague extrêmement lourde j’en suis conscient et à la fin quand elle me dit bon, stop, je lui ai dit « Je t’AURAIS fait jouir toute la nuit »

Il se scandalise: « Elle dit c’est du harcèlement sexuel à caractère professionnel et elle me compare a Harvey Weinstein ».

Puis il concède: « Ok j’aurais jamais du faire ça ».

Continue son histoire: « On en prend plein la gueule on se fait insulter de partout et puis là je commence à voir mon nom ds les journaux a la radio (…/…) Je décide de porter plainte aussi parce que mon procès s’est déroulé, lui, sur les réseaux sociaux. Et on peut pas se défendre. Je suis comparé a Weinstein, accusé de viol. Moi, c’est une drague lourde dans une soirée… je perds tous les contrats de ma boite, je perds tous mes contacts, je vais perdre ma compagne dans l’histoire… »

On comprend ici clairement que c’est LUI la victime dans cette histoire. Et comme c’est lui la victime, il se permet de conclure en moraliste:  »Ce que j’ai envie de dire à Sandra, parce qu’on se tutoie avec Sandra, on se connait, c’est j’espère que tu peux te regarder dans la glace quand tu repenses a ce que tu as fait et si c’était à refaire est ce que tu le referais?  »

Le monde à l’envers? Non. Le monde tel qu’il est.

C’est le grand luxe des agresseurs: ils peuvent se permettre, en plus, d’accabler la victime.

Pour Eric Brion, il s’agit de “drague lourde”.

Pour Sandra Muller, d’une agression humiliante.

Un même événement, deux mondes. Deux univers, deux champs sémantiques, deux réalités, deux langages. Celui de l’oppresseur et celui de l’opprimée.

images-1On repense à Coluche: « Ah non Monsieur le Juge, je l’ai pas violée, parce que le viol c’est quand on veut pas, et moi, je voulais! » 

Question: qui a conçu les lois? Qui les a rédigées? Qui les a votées? Des assemblées paritaires?  Ou largement, voire exclusivement, masculines, dans un contexte patriarcal historique jamais remis en cause? Les lois se conforment-elles à la perception du monde de Brion, ou à celle de Muller? Utilisent-elles le  langage de Brion, ou celui de Muller?

Quelle langue parlent les tribunaux, même quand ce sont des femmes qui y siègent?

L’agresseur porte plainte. Pourquoi? Parce qu’il le sait, que la loi est de son côté. La justice, non, mais la loi, oui. Il gagne. Il n’est pas le premier, c’est même monnaie courante. Être un mec, c’est la vie en Rolls. Être une femme, la vie en rollers. Pas le même confort (mais plus de dynamisme!). Comme ce doit être apaisant, agréable, d’entendre un verdict qui te donne raison, qui te dit ne t’en fais pas, la société te soutient, elle t’épaule, c’est toi qui as raison, mon pauvre chéri.

Pour nous ce n’est pas la même musique. Un type se permet non pas de te parler, mais de parler à tes seins. On a toutes connu ça. Le mec qui se donne ce droit. Qui t’informe de ton privilège: tu as eu l’heur de lui plaire. Ou plutôt tes seins ont eu cette chance, parce qu’ils sont gros et que donc, bingo, tu es « son type de femme ». Résumons: il a un « type de femme »,  et tu as la veine d’y correspondre! Et le droit de t’en sentir flattée.

images-2Moi, Sandra, je comprends très bien ce qu’elle a ressenti à ce moment là. L’envie de l’envoyer promener, de lui dire qu’adresser la parole sans regarder en face, en fixant le regard sur le décolleté, est une manière de dépersonnaliser, de ramener à ce statut de sexe sur pattes dans lequel les femmes sont encore enfermées même si les barreaux de cette prison là vont en s’écartant. Je connais cette sensation d’impuissance face à un crétin autosatisfait qui s’arroge le droit de parler à une femme comme si elle était à sa disposition. Bien sûr qu’on peut l’envoyer péter. Et on ne se gêne pas pour le faire. Mais attention: pour peu que vous ayez la langue bien pendue et sachiez lui envoyer dans les gencives la réplique qui lui ratatinera l’ego, (ego masculin, matière plus friable qu’une gaufrette extra fine, plus fragile que du cristal de Bohême, plus délicate que de la dentelle de Calais) vous prenez le risque de prendre un coup de poing dans la figure. J’en parle parce que ça m’est arrivé. Plusieurs fois. Puis j’ai arrêté d’exercer ma verve, de peur d’y laisser trois dents…

J’imagine le sentiment de rage quand, en plus du reste, il faut se manger une décision de « justice » qui n’est en fait qu’une application de la loi. La loi n’est pas une abstraction. C’est une réalité tangible. Ce sont des textes, des écrits, qui régissent nos vies.

Unknown-2Chacune de ces lois est le résultat d’un rapport de forces social, à un moment donné. Celles auxquelles nous obéissons aujourd’hui sont issues du code Napoléon qui faisait des femmes des mineures à vie. Bien sur, elles ont changé. Mais pas sur le fond, à l’issue de ce qui aurait pu résulter d’une remise à plat et d’une reconstruction anti-patriarcale. Non. Une telle remise à plat n’a jamais eu lieu. Les lois ont changé à la manière de ces chaussettes d’autrefois ravaudées par nos grand-mères, encore et encore, du talon à l’orteil, qui finissaient par être couvertes de reprises sans que la fibre originelle ait cessé d’en constituer la matière première et la structure. Le patriarcat est une vieille chaussette  qui remplit parfaitement son office.Unknown-4

Combien d’hommes ont-ils jamais eu à faire face à une « drague lourde »? Combien ont ressenti ce sentiment d’impuissance, ou de rage, ou de dégout face à un goujat, sagouin, mufle, soudard, trouduc, sac à merde? Je cherchais un substitut au mot « porc ». Pas facile. La langue française semble infiniment plus riche en mots misogynes qu’en termes péjoratifs destinés à la gent masculine. Ceux qui figurent ci dessus m’ont été suggérés après consultation par quelques sympathisant-e-s de la cause consulté-e-s au téléphone. Si vous en trouvez d’autres….

Ces sentiments qui nous sont si familiers, ne font pas partie de l’expérience de vie des hommes, quels qu’ils soient. Qu’on se souvienne de la définition du viol, si différente entre celle des violeurs (« rapport normal, elle était consentante, donc pas viol ») et celle des violées (« je me suis sentie niée, en danger de mort, j’y pense encore, très longtemps après »), que ça a pris des années d’arriver à un texte qui n’est encore satisfaisant ni par sa rédaction, ni par son application?

Unknown#MeeToo a ouvert une brèche dans le silence.

Pourtant, ici, en France, la première condamnation post balance-ton-fumier (ah! encore un vocable qui n’insulte pas les groin-groin!)  est pour une femme agressée.

Unknown-6Pourtant, l’agresseur reconnait les faits mais se sent encore assez à l’aise pour interpeler sa victime.

It’s a long way…

Une réflexion au sujet de « Porc de travers… »

  1. Merci pour ce texte, si sensible et juste . Pour les substituts à « porc » , il y aussi « couillard », « sac à foutre », « bitard »

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