Parenthèse

yo-soy-charlieAujourd’hui 7 janvier, je ferme la parenthèse. Je vais éteindre les bougies allumées au soir du 15 décembre. Aujourd’hui, pour tout le monde, c’est Charlie. Pour moi, c’est Charlie ET mon père, mort il y a juste trois ans, à Madrid… Tout à l’heure, nous avons prévu de nous réunir, enfants et petits enfants, pour partager une coupe et une galette en souvenir de lui, qui me manque tant, chaque jour. Je passe un coup de fil à la petite soeur de mon père, Madrilène de toujours et désormais vénérable octogénaire. Un sourire dans la voix, elle me dit:

- N’oubliez pas de chanter l’Internationale!

- En catalan? persiflé-je, car c’est là un sujet d’asticotage entre nous, elle n’est pas totalement indépendantiste, mais très sympathisante de la cause…

- Molt bè ! Tant que c’est l’Inter, comme son nom l’indique…  Trinquez aussi pour moi!

Twist my arm, comme on dit.

th-1Puis j’apprends que le 7 janvier, à partir de maintenant, ça va être Charlie, Papa et… France Gall. Ça me foudroie. France Gall, morte? Les chanteurs populaires ont cette capacité à se lier au plus intime des souvenirs. Avec beaucoup d’autres certes, mais en bonne place, France Gall a accompagné ma vie entière. Elle est si jeune à ses débuts que ses chansons vont grandir avec elle. Avec sa fraîcheur, sa modernité, sa  voix acidulée, ses minijupes ravageuses, son sourire d’enfant, ses bluettes, elle offre une figure d’identification à toute une fournée de gamines. C’est l’époque de « Mes premières vraies vacances« . Puis Gainsbourg, aussi talentueux soit-il, va lui faire vivre avec « Les Sucettes » une de ces expérience que seules vivent les filles. A son âge et à cette époque, elle ne saisit pas le double sens des paroles. Quand elle comprend, elle en reste humiliée. Aujourd’hui on rangerait l’expérience  dans la catégorie harcèlement. Puis elle rencontre Berger, et de Si Maman Si à tout Starmania, j’ai écouté en boucle, j’ai dansé, j’ai rêvé. Je m’adonne à ce genre d’addiction avec discrétion. Aimer la variété est un penchant inavouable en public. En tout cas dans les milieux où j’évolue. Il est plus chic d’aimer les grands classiques Barbara, Moustaki, Gréco, Reggiani, Magny, Ferrat, Nougaro, que je révère tout autant. Mais j’aime aussi Dalida ou Dassin. Je n’ai pas le sens des catégories. Je n’ai que celui de mon bon plaisir.

79183259_oFrance est une madeleine. Elle est cette odeur d’encre et de papier qui saute au narines à l’ouverture d’un vieux livre, ramène instantanément avec une acuité insensée le livre initial, le Rémi de Sans Famille, sa harpe, son chien Capi et les émotions des premiers envols à bord d’un livre. Le coeur se serre. C’est sur sa propre vie qu’on s’émeut. Sur le temps qui passe et nous vole. Qui insidieusement te prend tes gens. Ceux à qui tu tiens le plus, ceux qui t’on faite, ceux dont tu as le plus besoin, ceux qui te font rire, ceux qui disent, écrivent ou chantent ces choses qui aident à vivre. Elle se sert, la camarde. Saharise ton répertoire téléphonique.

th-2Les bougies sont éteintes. Les jours rallongent. On est en 2018, et on va bien en profiter. Que Sanson, Clerc, Chamfort, Souchon prennent bien soin d’eux, j’ai une indigestion de chagrin.

A vous qui lisez ces lignes, que ce que vous souhaitez arrive, que ce que vous redoutez se dissolve, que ce que vous aimez vous submerge. Bonne année.

6 réflexions au sujet de « Parenthèse »

  1. Eh oui, Isabelle, cette période est bien plus que difficile. Ces chanteurs qui faisaient partis de nos vies…Une hécatombe. Et le souvenir douloureux de la perte de votre père. La perte de mon grand-père maternel fut comme un coup de massue, curieusement pas sur l’instant, mais sur les années qui se sont écoulées. Le temps passé, sans sa présence, un véritable gouffre, depuis dix-huit années. Après son retour de captivité, d’Allemagne, il est revenu vivre dans son village natal, avec une grande simplicité de vie. Je pense comprendre une partie du manque qui vous trouble. Je souhaite pour vous le meilleur, d’intéressantes rencontres qui ponctueront encore votre vie, de l’inspiration pour vos ouvrages futurs. Une année 2018 qui vous apprendra foule de nouvelles choses sur la compréhension de l’âme humaine. Pour vous, mille baisers, Isabelle.

  2. Ayant moi même perdu mon parent je sais ce que c ‘est que le manque, l’absence, surtout lorsque on n’a pas soi même d’enfants. Ceux qui perdent leurs parents et qui ont des enfants se sentent encore plus parent eux même lords de la perte de leurs parents comme Marc Lavoine en a témoigné avec finesse, . Mais nous,nous nous retrouvons orphelins sans racines et sans prolongement.
    Personne dessus personne dessous.
    D’autant plus que ceux qui ont fondé une famille ont coupé le cordon enfant-parent lorsqu’ils sont devenus eux même parent. Nous n’avons pas coupé ce lien et le décès est d’autant plus douloureux.
    Nous n’avons pas changé le statut de notre Papa en celui de « grand père de nos enfants » et le décès est en conséquence plus douloureux.
    N’ayant pas la responsabilité d’élever et d’éduquer nos propres enfants les liens avec nos parents encore vivant se renforcent avec le temps alors que la prise en charge d’un ou plusieurs enfants demande un temps chronologique et psychologique et affectif qui fait que d’une certaine façon le rapport parent enfant se modifie petit à petit.
    Dans notre cas le rapport Père enfant reste et se renforce et à un age adulte on reste dans les yeux et dans le cœur de notre père un enfant qui n’a jamais grandi.

  3. En réponse à Nicolas,
    Je ne crois pas que le fait d’avoir des enfants ou non atténue ou redouble la douleur de la perte de ses parents… c’est plus la relation, d’affection, d’admiration et de respect que tout un chacun entretenait avec chacun d’eux, qui fait ressentir le manque de façon plus ou moins intense.
    Chacun le vit de manière différente et pour ses propres raisons…. le cordon n’est jamais coupé….
    Bien cordialement
    Angèle

    • Oui, Nicolas, je crois aussi comme Angèle, et je me réfère pour cela à ceux de ma fratrie qui ont des enfants par rapport à nous qui n’en avons pas, que leur chagrin n’a rien à envier au mien… Les traces sont profondes et l’amour de la vie, de la simple existence, décuplé… Abrazo compartido.

  4. Je ne fait pas de « mesure » de la douleur. En effet la perte d’un parent est dans tout les cas douloureuse quelque soit la situation et je ne cherche pas à minimiser celle des uns par rapport aux autres.
    Je pense malgré tout qu’elle se vit différemment. Cela ne veut pas dire mieux ou pire, plus ou moins, de façon plus ou moins facile mais autrement.
    Dans la vie on commence par le statut « enfant de « (pour ceux qui on eu la chance d’avoir un ou deux parents) et on passe ensuite au statut « parent » pour ceux qui ont des enfants.
    Et le deuil ne se vit pas de la même façon selon que l’on ait réalisé cette étape ou pas.
    C’est plus au niveau de la place que l’on se donne dans la vie qui est différente après la perte du parent selon que l’on soit devenu parent soit même ou pas.
    Il me semble aussi selon divers témoignages privés ou public que le rapport que l’on a avec son parent évolue lorsque on le deviens soit même.
    Le regard du parent change aussi lorsque il voit son fils ou sa fille devenir lui même parent.
    Et cela impacte le moment de du deuil.
    On pourrait dire aussi que la perte du parent se vit différemment selon que l ‘on ait eu des frères et sœurs ou que l’on fut enfant unique.
    Mais en relisant mon précédent message je réalise que je me suis mal exprimé,il n’y a aucune raison pour que ce deuil soit plus douloureux dans une situation que dans l’autre.
    Merci Angèle de l’avoir relevé.
    Cdlt

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