Interview n°10: Kajsa Ekis Ekman

LA MODERNISATION DU « PLUS VIEUX MÉTIER DU MONDE »

par Sporenda

Néolibéralisme :Unknown

Kajsa EKIS EKMAN est née à Stockholm en 1980. Elle a vécu à Colombo au Sri Lanka, à Hanoï au Vietnam, à Paris et à Barcelone. Elle est journaliste et critique au grand quotidien suédois Dagens Nyheter où elle écrit régulièrement sur les questions du marché du travail, des droits des femmes, sur la critique du post-modernisme et sur la situation  au Venezuela.

Elle a publié deux livres, Varat och varan, prostitution, surrogatmödraskap och den delade mäniskan (2010), traduit en France sous le titre L’Etre et la marchandise, prostitution , maternité de substitution et dissociation de soi (éditions M) et Skulden—Eurokrisen sedd fran Aten, sur la crise de l’Euro.

Elle fait partie du comité éditorial du magazine anarchiste Brand et fait partie du CMS, Centre d’études marxistes en Suède. Elle a fondé le groupe d’action pour le climat Klimax et le groupe Feminists Against Surrogacy.

 S : Une des idées principales de votre livre « L’Etre et la marchandise, prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi » est que le discours traditionnel utilisé pour justifier la prostitution au XIXème et XXème siècle a été complètement changé et modernisé : la description de la prostituée comme biologiquement inférieure, faible et stupide, a été remplacée par la notion de la « sex worker » , femme d’affaires avisée et « empowered ».

Cependant, la réalité statistique de la prostitution  mise en lumière par de nombreuses études, c’est que la vaste majorité des prostituées sont trafiquées, contrôlées par des proxénètes, entrent dans la prostitution alors qu’elles sont mineures, ont des taux de décès supérieurs à ceux des drogués et des SDF et voudraient sortir de la prostitution si elles en avaient la possibilité.

Comment expliquez-vous que le conte de fée version « Pretty Woman » de la prostitution occulte complètement la réalité des faits et soit considéré comme véridique par les médias, contre toute évidence?

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 KEE : Dans l’analyse que j’ai développée, les raisons pour lesquelles les gens veulent maintenir le système de la prostitution sont nombreuses. Certaines sont parfaitement évidentes, comme le fait que les bordels, les proxénètes et maintenant aussi les Etats bénéficient économiquement de ce système. Il est aussi évident que les hommes qui achètent du sexe veulent continuer à pouvoir le faire ; pourtant, ces hommes ne sont généralement qu’une minorité, presque jamais la majorité. Même en Allemagne et en Espagne, le nombre d’hommes acheteurs de sexe est d’environ 1 sur 4.

Il est intéressant de se demander pourquoi il y a tellement de gens qui n’ont aucun contact avec le système prostitueur, qui n’en ont aucun besoin et qui pourtant sont outrés à l’idée de son abolition.

Cela est du sans doute aux profondes connotations culturelles attachées à la prostitution dans la société, à l’idée du « plus vieux métier du monde » ou de la « putain » comme archétype culturel. Essayer de la supprimer porte atteinte au  sens de l’ordre de certains : l’archétype de la putain est en fait une version de la mère, celle qui est toujours là pour réconforter et calmer tout homme solitaire et désespéré. Quand il veut, 24 heures sur 24, dans n’importe quelle ville, il y aura toujours une rue ou un club ou un numéro de téléphone qu’il peut appeler, et une femme sera là pour lui. Pour beaucoup d’hommes, leur enlever ça, c’est comme si on leur enlevait leur jouet.

Mais c’est du fantasme ; en réalité si la prostitution disparaissait, très peu de gens le remarqueraient vraiment. En Suède, elle a beaucoup diminué depuis la loi de 1999 : avant cette loi, un Suédois sur 8 achetait du sexe, maintenant c’est 1 sur 12. Ce n’est pas comme si la société allait s’écrouler.

S : Quelle est l’implication des Etats et des gouvernements dans la prostitution légalisée ? Quelle est l’implication des organisations internationales et des partis politiques (les Verts) ? Pourriez-vous donner des exemples concrets de cette implication ?

KEE : Quand l’industrie du sexe a recommencé à se développer à la fin des années 70, alors qu’elle avait diminué régulièrement durant le XXème siècle, de nombreux Etats ont compris que cela pouvait constituer un revenu potentiel pour eux– mais non régulée, cette industrie ne rapportait pas d’impôts. Et donc des Etats ont commencé à envisager une régulation, dans un processus qui a culminé à la fin des années 90.

En 1998, l’ILO (International Labor Organization) a recommandé aux Etats d’Asie de légaliser la prostitution et en 1999, la Hollande a légalisé tous les aspects de l’industrie du sexe, de même que les Allemands en 2003. Ce processus a souvent été accompagné d’arguments tels que « le droit au travail du sexe », des « syndicats pour les travailleuses du sexe », « déstigmatiser » etc, et l’impression produite était que la prostitution était une question concernant les femmes.

Dans mon livre, j’ai examiné le lobbying qui a précédé la légalisation. Il s’avère que très souvent, les groupes qui se présentent comme des « syndicats de travailleuses du sexe » sont en fait fondés et subventionnés par l’Etat lui-même (comme en Hollande), ou créés par des entreprises de l’industrie du sexe (comme en Grande-Bretagne), ou par des universitaires ou des travailleurs sociaux comme l’ICRSE (International Committee on the Rights of Sex Workers in Europe).

Certains de ces groupes se sont arrangés pour faire croire aux medias qu’ils sont dirigés par des personnes venant de la prostitution et ils ont acquis ainsi une influence politique.

Si vous examinez les groupes qui sont vraiment menés par des personnes issues de la prostitution, certains sont pour la légalisation mais ils font aussi d’autres propositions telles que de meilleurs programmes de sortie, un soutien psychologique gratuit pour les personnes prostituées et l’élimination du proxénétisme, voyez par exemple le PRIS suédois (Prostitutes Reintegration In Society).

Pour qu’un syndicat soit vraiment un syndicat, il ne devrait inclure que des personnes prostituées et non des proxénètes ou des individus issus de la « société civile ».

 : Une caractéristique frappante du nouveau discours pro-prostitution est qu’il recycle plusieurs arguments ou slogans féministes majeurs, comme « my body my choice ». Si vous écoutez les porte-parole de ce nouveau discours, c’est la prostituée qui est la vraie féministe, et ce sont les féministes qui sont les méchants adversaires de la nouvelle héroïne féministe, la prostituée.

Vous dites que c’est « un discours féministe dirigé contre le féminisme ».

 KEE : C’est un véritable kidnapping du discours féministe où l’on retrouve tous les ingrédients typiques du féminisme : le droit à la sexualité, le droit à disposer de son propre corps, le droit au travail, le droit à s’organiser librement en syndicat … sauf que c’est maintenant aux féministes qu’on a distribué le rôle du patriarcat.

Et donc si vous lisez ce discours en mode survol, vous avez l’impression de lire un manifeste féministe mais le cri de guerre est devenu: «nous voulons plus de prostitution».

C’est très similaire à la façon dont la droite procède, avec Sarkozy qui se présente comme « révolutionnaire » et l’aile droite suédoise qui se rebaptise « parti des travailleurs » : vous kidnappez un discours et vous en changez les protagonistes.

Pour être conscient de ce détournement et ne pas être manipulé, il faut avoir une approche plus analytique et moins « associative »  et apprendre à mieux discerner les connotations suggérées par tel ou tel  article ou groupe. Vous pouvez ainsi voir clairement les intérêts qui sont  vraiment en jeu et dépasser les éléments de langage.

 S : En plus de la notion du sexe comme travail, un autre thème de ce discours est qu’il présente les personnes prostituées comme une minorité opprimée, de pair avec les homosexuels, les travestis et les transexuels.

Sous la bannière du combat pour les droits des minorités opprimées, l’industrie du sexe et la pornographie sont en train d’essayer d’abattre les quelques barrières qui limitent encore l’expansion illimitée de leurs activités, par exemple  la législation contre la pornographie enfantine. Pourriez vous nous en dire plus sur ce lobbying?

 KEE : L’industrie du sexe, en particulier dans le monde anglo-saxon, fonctionne comme n’importe quelle industrie et cherche à se débarrasser des lois qui limitent ses profits.

Certaines portions de l’industrie du sexe ne veulent pas s’impliquer dans la pornographie enfantine mais des organisations comme la Free Speech Coalition aux Etats-Unis font effectivement du lobbying pour que la pornographie enfantine soit considérée comme une forme de libre expression et ont déjà obtenu que certaines des lois l’interdisant soient « rognées ». Si la pornographie enfantine était légalisée, il ne fait aucun doute qu’il y aurait des entreprises qui en tireraient profit.

Il est préférable toutefois d’éviter les généralisations du genre « l’industrie du sexe veut faire disparaître les barrières interdisant la pornographie enfantine ». Nous devons savoir exactement ce dont nous parlons si nous voulons être crédibles. Parfois, ce n’est pas l’industrie du sexe qui fait du lobbying en faveur de la pornographie enfantine mais les intellectuels, les libertariens et les consommateurs de cette pornographie.

 S : En lisant votre livre, on est frappé par la façon dont l’industrie du sexe essaie de repousser les limites et de justifier ce qui était considéré comme moralement inacceptable jusqu’à récemment.

Certains de ses avocats ont même été jusqu’à présenter les proxénètes comme utiles et la prostitution enfantine—plus précisément le viol collectif d’enfants par des hommes adultes en Thailande—comme acceptable parce que, selon eux, si ces enfants n’étaient pas violés pour de l’argent, ils seraient réduits à faire les poubelles pour manger.

Le discours du XIXème siècle sur la prostitution n’est jamais allé jusqu’à présenter la prostitution comme moralement bonne. On estimait au plus qu’elle était un « mal nécessaire » mais le discours moderne sur la prostitution va plus loin : cette activité est maintenant présentée comme pleinement morale et libératrice.

Comment expliquez-vous cette régression, manifeste par exemple dans le fait que l’ultime insulte dirigée contre les abolitionnistes en Europe est de les traiter de « moralistes ». Est-ce que le terme « éthique » est devenu un gros mot ?

KEE : « Ethique » n’est pas encore devenu un gros mot mais « morale » en est certainement un ! Quand Albert Camus est mort, les medias en ont parlé comme d’un « grand moraliste »–et ces mots étaient alors élogieux. Aujourd’hui, « moraliste » n’a plus que des connotations négatives, on est censé être complètement relativiste—ce qui est  aussi en soi une position moraliste.

Ce changement de discours met en évidence que les défenseurs de la prostitution s’adaptent à la société dans laquelle ils vivent. Au XIXème siècle, cela impliquait qu’on présente la prostitution comme nécessaire à la préservation de la moralité. S’il n’y avait pas de prostituées, soutenait le criminologue Cesare Lombroso, le mariage et la civilisation seraient menacés. La prostitution était une soupape de sécurité pour le péché, et en conséquence la prostituée était vue comme intrinsèquement inférieure.

De nos jours, la prostitution est au contraire présentée comme une activité subversive qui transgresse les normes, les théories queer comme celles de Jeffrey Weeks et Dun Kulick prétendant même qu’elle menace le mariage !

Et pourtant, la prostitution ne change pas. En soi, elle a très peu évolué : c’est toujours principalement les hommes qui achètent , c’est toujours principalement des femmes et des enfants de milieux défavorisés qui sont vendus et « maqués » et les bordels sont très similaires à ce qu’ils étaient il y a 100 ans.

Comment le même phénomène peut il être présenté de façon aussi diamétralement opposée?

S : Un autre argument de ce discours moderne est d’opposer systématiquement « victime » et « sujet ». La prostituée n’est pas une victime, c’est un agent libre faisant des choix libres. Etre une prostituée n’est pas honteux, ce qui est honteux, c’est d’être une victime ou de se voir comme une victime. Ici aussi, « victime » est devenu un mot obscène. Comment expliquez-vous ce refus de voir des victimes nulle part ?

 KEE : Occulter la victime vise avant tout à  occulter l’agresseur. S’il n’y a pas de victime, il n’y a pas de crime, personne n’a fait quelque chose de mal. On nous enjoint de nier la victimisation  et de nous croire fortes. Comme si l’un excluait nécessairement l’autre ! Comme vous le soulignez, l’opposé de « sujet » est « objet », l’opposé de « victime » est « agresseur ». Vous pouvez être forte et active, et pourtant être victime de vol, d’abus sexuel ou de proxénètes.

Nous devons abolir le stigma attaché à la victime. C’est dans l’intérêt de l’ordre néo-libéral que personne ne soit reconnu comme victime—ça dispense de se soucier de protection  sociale et d’égalité. On veut nous réduire à une extrême pauvreté mais on exige de nous que nous disions : « je refuse d’être appelée une victime ».

S : Dans votre livre, vous abordez le fait que « la Pute » (slut) est devenue la nouvelle icône culturelle : les  putes sont cool, la mode encourage les femmes à s’habiller comme des prostituées, certains groupes utilisent ce mot de façon positive comme dans « slutwalk ». Est-ce que cette « slutmania », cette glamourisation médiatique de la prostitution contribue à éliminer le stigma qui lui est traditionnellement attaché ?

KEE : Cette « slutmania », comme vous l’appelez, ou le fait de poser la « travailleuse du sexe » comme LA féministe moderne correspond au développement des rôles de genre et de la société en général. La femme au foyer est dévalorisée, la fille « normale » ne consomme pas assez, à sa place vous avez maintenant l’ « escort » ou mieux encore le «top model » comme nouvel idéal. Elles achètent beaucoup et elles se vendent elles-mêmes, elles sont donc parfaitement adaptées à la société de consommation.

Dans toute cette « slutmania », il y a un aspect positif : si la société doit avoir une industrie du sexe, il est sans doute préférable que les femmes y soient respectées, qu’elles soient des figures publiques, écrivent des livres, tiennent des blogs, twittent etc. Comparé au statut de pariah qui était celui des prostituées autrefois, c’est définitivement un pas en avant.

Mais il y a toujours de l’hypocrisie : les prostituées peuvent bénéficier d’une certaine considération, n’importe quel homme pourra admirer Jenna Jameson, mais il ne sera pas d’accord si sa petite amie fait du porno.

« Eliminer le stigma », c’est un combat féministe mais en même temps  nous devons  reconnaître que le stigma n’est pas extérieur à la prostitution, il en fait partie intégrante. Ce qui est excitant dans la prostituée, c’est qu’elle est dégradée, sale, offerte à tout le monde. Même si vous placez l’escort sur un piédestal, c’est toujours à la prostituée de rue de fournir cette excitation liée au stigma.

Pour les défenseurs de la théorie queer, toutes les femmes de l’industrie du sexe sont pareilles, elles sont toutes des « putes » et des« salopes », et c’est ce qui les rend subversives. Mais c’est ignorer le fait que, dans l’industrie du sexe, il y a un système de classe basé sur combien vous vendez de vous même.

Au plus bas de l’échelle, il y a celles qui vendent toutes les parties de leurs corps– et sans préservatif ; au sommet, il y a les femmes qui ne sont pas vraiment des prostituées mais peuvent être mannequin, ou une « show host »   qui montre ses seins sur un plateau  télé.

Et toutes se battent pour leur dignité et pour se vendre aussi peu que possible.

Mais surtout, quand le théoricien queer parle d’ « effacer le stigma » et d’« admirer la pute », ce n’est en fait qu’une autre forme de mépris. C’est la même chose que le « wigger » (white nigger) qui « aime » les noirs ou que le routard qui « aime » le Tiers monde : on ne voit pas l’humanité de l’Autre et on le réduit à des stéréotypes.

Les théoriciens queer qui prétendent être des “putains” utilisent la prostituée comme une sorte d’ornement, comme un bracelet qu’on porte. C’est une façon « coloniale » de s’approprier l’autre, parce qu’en réalité, la plupart d’entre eux n’ont pas la moindre idée de ce que c’est vraiment de n’avoir aucun autre moyen de survivre que de se prostituer jour après jour pendant des années.

S :  Au concept de « travail du sexe » est associé celui de « syndicat de travailleurs du sexe ». Est-ce que ces groupes sont vraiment des syndicats, est ce qu’ils défendent les droits des « travailleurs du sexe » ? Est-ce qu’ils sont parfois en conflit avec les employeurs propriétaires de bordels et plus généralement, qu’est-ce qu’ils recouvrent et est-ce que le concept de syndicat peut être valide dans le contexte de la prostitution ?

KEE : J’ai essayé pendant deux ans de trouver en Europe un syndicat de travailleurs du sexe qui soit vraiment un syndicat. J’ai fait des recherches en Espagne, en Grande Bretagne, en Hollande,  en Allemagne, en Suède et en France et je n’en ai trouvé aucun. Comme je l’ai dit plus haut, certains d’entre eux, comme le Rode Draad en Hollande, ont été fondés par l’Etat et sont toujours subventionnés étatiquement ; ses leaders n’étaient pas issus de la prostitution mais étaient sociologues. Certains d’entres eux, comme le IUSW (International Union of Sex Workers), ont été fondés par des proxénètes, d’autres, comme l’IRCSE, comptent beaucoup d’universitaires.

Les Putes/STRASS en France ont un noyau de personnes issues de la prostitution mais– pour autant que j’ai pu le constater–ne font aucun travail syndical et se consacrent au combat idéologique avec les féministes. Et en Allemagne et en Espagne, les syndicats locaux ont créé des branches pour les prostituées, mais il y en a très peu, ou pas du tout, qui ont adhéré.

Et donc, quand on met  en avant l’argument de syndicats pour les « travailleuses du sexe », il serait très intéressant de savoir 1/ à quel type de syndicat ils réfèrent  2/ qui subventionne le syndicat et qui peut en être membre et 3/ qu’est-ce qu’ils ont accompli et qui sont leurs adversaires. Aucune des organisations que j’ai mentionnées n’a jamais géré un conflit du travail—et ce d’après les informations qu’ils ont eux-mêmes fournies.

 S : Selon vous, comment la pratique de la prostitution moderne est elle affectée par la pornographie ? Nombre d’actes sexuels exigés actuellement par les  clients  étaient inconnus ou exceptionnels il y a 50 ans. Et que pensez-vous d’autres nouvelles formes  de prostitution, comme la GFE (girlfriend experience) ?ekman 3

 KEE : Le fait que de nouvelles pratiques sexuelles soient adoptées n’est pas en soi négatif, je suis sûre que les femmes d’aujourd’hui prennent davantage de plaisir à la sexualité qu’il y a 50 ans.

La prostitution cependant a toujours  été l’endroit où vont les hommes pour réaliser des fantasmes qu’ils ne peuvent demander aux femmes de réaliser gratuitement.

Certains témoignages de personnes prostituées font apparaître que les clients leur demandent ce qui est « in » à ce moment dans la pornographie. Le phénomène de la GFE met en évidence quelque chose de très différent : au fur et à mesure que le porno se développe, il se comporte de plus en plus comme une industrie. Et avec la question du trafic qui fait la une des medias, de nombreux clients demandent maintenant que la prostitution ait l’air « authentique » et « non exploitative ». Ils veulent que la prostitution ne ressemble pas à de la prostitution mais leur donne l’impression d’une vraie relation. Ce qui, pour la prostituée, signifie qu’elle doit vendre toujours plus d’elle-même. Donc, en apparence, ce n’est pas de la prostitution mais en fait, c’est encore plus de la prostitution, parce que tout le temps passé est du temps acheté et que la prostituée ne peut rien refuser, y compris des actes qui étaient habituellement exclus du cahier des charges, comme embrasser.

 S : Vous écrivez dans votre livre que la maternité de substitution est similaire à la prostitution de multiples façons. Cela peut surprendre de nombreuses personnes qui ne soutiennent pas la prostitution mais ne sont pas conscientes du niveau d’exploitation présent dans la location d’utérus de femmes du Tiers monde. Pouvez expliquer cette comparaison ?

 KEE : Dans la prostitution, ce qui est vendu, c’est le sexe, le vagin ; dans la maternité de substitution, c’est la reproduction, c’est l’utérus, et aussi l’enfant. C’est la commercialisation de deux droits humains fondamentaux : la sexualité et la reproduction. La maman et la putain- ces deux archétypes féminins – sont maintenant toutes les deux sur le marché.

 S : La prostitution est souvent justifiée par les « besoins sexuels » masculins. Le droit à la satisfaction sexuelle pour les hommes est ce qui sous-tend ces propositions de fournir des « travailleuses du sexe » gratuitement aux invalides mâles. De même, le droit à l’enfant est l’argument invoqué par ceux qui louent l’utérus d’une femme pauvre pour avoir un enfant biologique. Que pensez-vous de ces droits ?

 KEE : Il n’existe aucune Convention internationale déclarant le droit aux rapports sexuels. Il n’y a pas non plus de Convention internationale énonçant le droit d’avoir des enfants. Ce sont des désirs, pas des droits. Il y a par contre une Convention contre le trafic des êtres humains et contre la prostitution (1949) et une Convention des droits de l’enfant, qui énonce clairement que les enfants ont le droit de rester avec leurs parents aussi longtemps que possible. L’industrie du sexe et l’industrie de la maternité de substitution violent toutes les deux les Conventions des Nations-Unies.

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La madone des forums. Avec ses lunettes noires, ses tenues sombres et son perroquet trilingue apprivoisé, elle camperait volontiers une cérébrale cousine rockeuse de Madame Adams. Laissez-lui un clavier et le monde s’éclaire. Rigueur, honnêteté intellectuelle, culture encyclopédique, générosité, elle cumule les qualités que je valorise. Avec, en plus, une qualité exceptionnelle d’attention aux autres.

12 réflexions au sujet de « Interview n°10: Kajsa Ekis Ekman »

  1. Entièrement d’accord avec Kajsa Ekis Ekman
    Suivant les recommandations de l’ONU contre le crime, ou de l’Union Européenne, il faut s’attaquer à la demande en pénalisant l’achat d’acte sexuel.
    « S’ATTAQUER À LA DEMANDE, EST LA CLÉ DE LA LUTTE CONTRE LE TRAFIC DES ÊTRES HUMAINS ». insiste Joy Ngozi Ezeilo, Rapporteur spécial de l’ONU sur le trafic des êtres humain, 2013/05/31. 
    « décourager la demande qui favorise la traite des êtres humains » http://eeas.europa.eu/human_rights/traffic/index_fr.htm

    Le modèle nordique (Suède, Norvège, Islande, et bientôt Irlande, Islande), est un franc succès, la traite et le proxénétisme sont en régression.
    La police suédoise affirme que LA PÉNALISATION DE L’ACHAT D’ACTES SEXUELS « EST DEVENUE LA PRINCIPALE ARME DANS LA LUTTE CONTRE LA TRAITE » confirmé par des écoutes téléphoniques.
    « Pour nous, cette loi est vraiment utile pour enquêter sur les cas de traite » Mats Paulsson, section de lutte contre la traite de Västra götaland,
    « souvent les policiers tombent sur un proxénète, lors de l’arrestation d’un client. » Kajsa Wahlberg, commissaire Conseil national de la police et rapporteuse nationale sur la traite,
    « les clients se portent témoins dans des cas de traite ou de proxénétisme » Zanna Tvilling, police de Stockholm… (Rue 89, 2013/07/05)
    «Nous avons entendu sur écoute des proxénètes dire que la Suède ne les intéressait pas. …leurs décisions ne sont fondées que sur les profits envisagés : c’est simple à comprendre. », Haggstrom, police de Stockholm.                                                                             
    En Suède, les personnes prostituées sont toujours en centre ville, à Stockholm, rue Malmskills Gatan. Elles viennent des pays baltes ou d’Afrique, et ont déjà vendu du sexe dans d’autres pays. Elles disent qu’elles sont beaucoup plus susceptibles d’être victimes de violences dans les pays où la prostitution a été légalisée, qu’en Suède : Une femme prostituée dit : « Les hommes suédois savent qu’ils doivent bien se comporter ou ils peuvent être arrêtés. Ils se retiennent d’être violents. »
    (Joan Smith, The Independent, 2013/03/26).

    Karin Sidenvall, travailleuse sociale au Centre de prostitution de Stockholm (un centre spécialisé public et gratuit) estime qu’il n’y a eu AUCUNE détérioration des conditions des personnes prostituées à cause de la pénalisation des clients : « Les personnes qui viennent nous voir ne nous parlent pas de conditions détériorées. Et on ne m’a jamais parlé de clients plus violents depuis la pénalisation. Nous remarquons en revanche qu’elles sentent que la loi est un type de reconnaissance de leur souffrance. Pour elles, cette loi reconnaît que la prostitution est une violence qui leur est faite. » (RUE89, 2013/07/25)

  2. Très intéressant exposé. Le problème, très gros problème, reste la définition de la « Prostitution »! Il est bien évident que si l’on ne parle que des femmes dont le corps n’est qu’un objet au service de proxénètes, on ne peut que s’élever d’indignation et condamner avec la plus grande fermeté une telle pratique.
    Mais les temps ont bien changé. Les formes de prostitution se sont multipliées. Les moeurs ont évolué, pas dans le meilleur sens, d’après moi. On banalise l’acte sexuel comme on banalise la violence ou la criminalité, notamment par le cinéma ou la Télévision. N’oublions pas que CANAL PLUS a dû son essor aux matches de Foot-ball, un peu, mais aussi parce que ce fut, je crois, la première chaîne de télévision à « offrir » régulièrement un film pornographique! Quel rapport entre la pornographie et la prostitution? J’en vois au moins deux: la banalisation, la vulgarisation, devrais-je dire, pourtant si beau lorsqu’il est fait sereinement avec amour et les « actrices » qui, qu’on le veuille ou non, se prostituent, volontairement, j’espère!
    On parle de « la promotion canapé »: est-ce un mythe? Correspond-elle à la seule volonté du « mâle dominant »? Je n’en suis pas sûr, loin de là.
    Autre exemple dramatique, celui-là: la prostitution estudiantine qui se développe. Faute de moyens financiers suffisants pour faire face aux charges sans cesse croissantes, de jeunes filles paient une partie de leurs études ou de leur loyer… avec leur corps. C’est scandaleux, c’est indigne d’une soi-disant grande société, mais c’est une dure réalité!
    La prostitution remonte à la nuit des temps; elle a encore, hélas, de « beaux » jours devant elle, HELAS!

    • Faux, il convient d’abattre les clichés, la prostitution ne date historiquement que de six mille ans. Elle avait une fonction sociale et religieuse. Les prostituées étaient des filles violées dont les familles demandaient une réparation monétaire pour la perte de leur virginité puisqu’elles n’étaient plus aisément mariables. Ou bien des esclaves des temples de la fécondité dont les prêtres faisaient également payer le viol. Le mal causé à ces femmes était censé éloigner les mauvais esprits des « honnêtes femmes » pendant leurs périodes de grossesse et d’accouchement. Voir entre autres les travaux de Françoise Héritier sur la question.

      • Dont acte…. Néanmoins, je continue de penser qu’il faut bien prendre conscience que la prostitution prend des formes très variées, au point, notamment, qu’un Recruteur aisé demander à une candidate: »Jusqu’où seriez-vous prête à aller pour que je ous embauché? » La question était ambiguë…mais elle aère posée quand même!
        D’autre part, les femmes se plaignent souvent et à juste raison de ce lamentable sexisme. Mais pourquoi donc se transforment-elles en objets de tentation en se dénudant pour vanter tel parfum, ou tel »album » comme je l’aigu hier soir, ou en adoptant des tenues assez provocantes? Mesdames, ne coupez surtout pas la trique pour vous faire fouetter!!!

        • Mille excuses aux lectrices et lecteurs! J’ai tapé un peu rapidement sur ma tablette le commentaire ci-dessus et, faute impardonnable pour un ancien Enseignant, je ne l’ai pas relu avant son envoi. Je me rends compte que, avec cette écriture « intelligente » qu’elle maîtrise…. à sa guise, elle a transformé certains de mes propos. D’autre part, j’ai fait au moins une faute impardonnable. Mille excuses une nouvelle fois à toutes et à tous!

  3. « . Mais pourquoi donc se transforment-elles en objets de tentation en se dénudant pour vanter tel parfum, ou tel »album » comme je l’aigu hier soir, ou en adoptant des tenues assez provocantes? »

    Bonne question.
    C’est parce que ce genre de travail est un de ceux (rares) où les femmes sont mieux payées que les hommes.
    Les hommes reprochent souvent aux femmes d’utiliser ce genre de stratégies typiquement féminines.
    Quand les femmes auront les mêmes opportunités que les hommes, professionnellement, financièrement, elles n’auront plus besoin d’y recourir pour parvenir à leurs fins.
    Et tant qu’elles n’auront de valeur que par leur physique, elles se serviront de leur physique pour être valorisées.

    • Tout à fait d’accord avec ce commentaire. Mais, en se dénudant au prétexte que travail rapporte (plus que pour les hommes, bien sûr), ne se prostituent-elles pas!
      Encore une fois, la prostitution revêt des formes multiples, même sans qu’il n’y ait forcément le moindre rapport sexuel!
      Je partage à 200 % votre analyse sur la différence entre les opportunités offertes aux femmes par rapport à celles dont bénéficient les hommes, encore qu’un PETIT progrès soit à noter. N’a-t-on pas vu une Femme être la Patronne des Patrons ? Et ce ne sont pas ses atouts physiques qui ont pu lui valoir cette promotion à la tête d’un Syndicat hyper-machiste!!!
      Sur un site d’information, je voyais le défilé d’actrices telles Mathilde Seignerou Sharon Stone s’afficher avec de très jolies robes, certes, mais taillées dans le but évident de montrer leurs poitrines au maximum, voir également leurs jambes jusqu’au haut de la cuisse. Leurs morphologies leur permettent ce genre de « tenues » pour notre plus grand plaisir, c’est certain. Mais elles n’ont nullement besoin d’étaler leurs atours pour assurer leurs carrières! C’est bien ce en quoi je pense qu’elles transforment leurs corps en objets suscitant le désir, comme les bijoux dans leurs écrins!!’´

  4. « Mais elles n’ont nullement besoin d’étaler leurs atours pour assurer leurs carrières! »

    Bien sûr que si. Vous croyez vraiment que Sharon Stone aurait fait la carrière qu’elle a faite si elle avait porté des vêtements de nonne et refusé LA scène porno soft de « Basic Instinct »?
    Etre belle et sexy, attirer le regard des hommes par un comportement sexuellement provoquant, c’est le fond de commerce des actrices.
    Elles le font pratiquement toutes, du moins au début, pour être remarquées–voyez Miley Cyrus.

    • Et ? Les femmes belles n’ont pas le droit d’exister ? Vous n’avez qu’à être belle dans ce cas là.

    • C’est bien ce que je dis: dès lors que la Femme « donne son corps  » an pâture pour assurer son avenir, même si ce n’est que relativement ponctuel, elle se livre à un acte de prostitution, qu’elle s’appelle Sharon STONE, ou autre!
      Le phénomène s’inversera-t-il un jour? J’en doute. Mais tant que cet acte répond à une volonté délibérée et bien que le principe puisse être contestable, il m’inquiète moins que les trafics de femmes qui, elles, sont contraintes à la prostitution par des réseaux qu’il faut faire disparaître à tout prix.

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