Juliette et Salaria

 

C’est la crise, on est moroses, les temps sont durs. Oui, oui, oui… On est plombé-e-s jusqu’aux oreilles. Mais bon. Il y a eu des époques où c’était plus dur encore… Il est bon de s’en souvenir, comme le fait Juliette dans une de ses chansons, « L’étoile rouge » [1]

… Ça aère l’esprit… Écoutez la, et si vous ne ressentez ni chair de poule ni larmes montantes, arrêtez de lire ces lignes, elles ne sont pas pour vous. Juliette Noureddine est une meuf qu’on ne peut qu’aimer autant qu’on l’admire. Une ravageuse, toute en excès. Une artiste, une vraie. Un talent colossal. Un humour sauvage. Une gouaille réjouissante. Et toujours l’émotion qui affleure. Un amour de meuf, quoi. Mon album super-préféré, je l’ai tellement écouté que si c’était un vinyle il aurait l’épaisseur d’un papier à cigarette. Mais sur mon i-pod ou mon ordi, ça ne risque rien, merci la technologie. Mes oreilles s’useront avant les chansons. Mon préféré, donc, c’est « Assassins sans couteaux ». Parce qu’il y a « L’étoile rouge » et « Francisco Alegre ». Francisco Alegre fait partie du répertoire de mes parents que j’ai toujours entendu fredonner, précieuse réminiscence… Et dans l’étoile rouge il y a cette phrase :

« L’avenir est-il si radieux Que l’on oublie celles et ceux Qui l’ont rêvé meilleur ? »

« Celles et ceux qui l’ont rêvé meilleur », celles et ceux que l’on oublie… Merci, Juliette, d’y penser et de nous les faire revivre l’espace d’un refrain. Je surfais sur la toile il y a peu, à la recherche de documentation pour mon prochain roman. Je fouillais dans les sites consacrés au devoir de mémoire de la guerre civile espagnole (1936-1939). Parmi celles que l’on a oublié, SALARIA KEA. Qui connaît Salaria Kea, l’infirmière rouge ? Moi, je ne la connaissais pas. J’ai envie de vous dire qui elle était. Je l’ai découverte, entre autre, sur le site « la verdad.es », d’où sont extraites et traduites les infos qui suivent.

Salaria est née en Géorgie, un État du Sud des USA, en 1917. Après la mort de son père, elle quitte la Géorgie pour l’Ohio avec sa mère et ses frères, et y obtient son diplôme d’infirmière. Elle exerce à Harlem. Dès 1935, elle participe à des campagnes contre la ségrégation raciale et pour la solidarité avec l’Éthiopie envahie par Mussolini.

En 1936, elle se porte volontaire pour secourir les sinistrés des inondations de l’Ohio. La Croix Rouge rejette sa candidature. Pourquoi ? Salaria le révéla, plus tard : « La seule raison, comme on me le fit savoir, était que ma couleur de peau poserait plus de problème que n’en résoudrait ma capacité à aider les autres ». Indignée, elle rentre à Harlem. Elle apprend par la presse « le traitement qu’Hitler infligeait aux Juifs. C’était comme le Ku-Klux-Klan » et elle enrage au sujet des « bombardements d’Hitler contre les civils espagnols ». Sous ces bombardements, mes parents.

En 1937, à vingt ans, elle se porte volontaire dans le Bataillon Lincoln, une des Brigades Internationales qui appuyèrent la République Espagnole pendant la guerre civile. Elle y découvre le dénuement extrême des unités de soin, qui manquaient de tout, pansements et eau chaude, et opéraient à la lueur des lanternes des blessures gravissimes. Sa première destination est Villa Paz, un hôpital de campagne près de Madrid. Les Brigades, je connais. Qu’elles comptaient des femmes, je le savais. Une héroïne comme Salaria, je n’en avais aucune idée. J’aurais adoré connaître cette histoire quand j’avais douze ans et que tous ceux qu’on me donnait à admirer étaient de sexe masculin…

Je traduis une illustration de la personnalité de Salaria : « Il fallait sauver un soldat très grièvement blessé, ce qui n’avait rien d’inhabituel. Rien d’inhabituel non plus à ce qu’il n’y ait plus de bandes et plus une goutte d’eau dans les tuyaux. Un des chirurgiens demanda à Salaria, avec la circonspection qu’exigeait le caractère ombrageux de l’infirmière, qu’elle emplisse des poches d’eau chaude. Elle courut dans des couloirs aussi sombres que sa peau. Constatant qu’il n’y avait plus d’approvisionnement en eau et que la seule source de chaleur était une soupe sur un réchaud, elle n’hésita pas à remplir les poches de soupe. Le soldat survécut, et ses petits enfants ignorent probablement aujourd’hui qui était Salaria ».

Une expo a rendu hommage, à New York, en 2007, à cette enfant de la Grosse Pomme, capturée par les franquistes, témoin d’innombrables exécutions et réussissant à s’évader. Elle repartit à New York, revint en Europe pendant la guerre mondiale, épousa un Irlandais. Celle qui fut décrite par ses compagnons comme « une mince jeune fille couleur chocolat » mourut dans sa ville natale, en 1990.

Elle fit partie de ces rouges passés de mode qui traversèrent la moitié de la planète pour tenter de sauver la république et leur espoir d’un monde meilleur : allemands, tchèques, hongrois, italiens, américains noirs et blancs, éthiopiens, finlandais et autres… Elle risqua sa vie pour sauver celle des autres, et, au passage, ses idées. Qui se souvient de leur grandeur ? De leur courage ? De ce que nous leur devons. Qui se souvient qu’une frêle jeune fille, rejetée dans son propre pays pour cause d’épiderme, s’en vint tendre la main à d’autres écrasés, d’une autre couleur, d’une autre terre. Mais d’un même rouge et d’une même Terre. D’un même espoir en l’humanité.

iA !

 

[1] « L’étoile rouge

Au bar de l’Étoile rouge,

Il y a bien longtemps,

Je servais des canons de rouge

Aux potes à Maman.

Ça s’enivrait à la gloire

Du kir et des communards,

Rêvant du Grand Soir.

…/…

Gais rossignols,

Cerises et carmagnoles,

Quels choeurs, quels luths

Rechanteront ces luttes,

Pour ressusciter les Rouges

Du bar de l’Étoile rouge ?

.

C’est en Trente-Six que Pablo

S’en alla bâtir

L’avenir et des châteaux

Sur le Guadalquivir.

Il tomba sous la mitraille

En braillant à plein poitrail :

« Ay Carmela ay ! »

Puis Anna chez Benito

A fait changer le tempo.

0 bella ciao ciao ciao.

L’hymne eut raison de l’idole.

Bottes en l’air et nez au sol

Mais toutes ces cabrioles

Rendirent Anna folle

.

Et mon index

Trempé dans le Jerez,

Sur le mur blanc,

Traça : « No Pasaran »

En hommage à tous les Rouges

Du bar de l’Étoile rouge.

.

Au bar de l’Étoile rouge,

Reste plus que moi,

Une vieille que les canons de rouge

Ne mettent plus en joie.

Il y a toujours sur le mur

Écrit le cri des purs et durs

Mais chacun s’en moque.

« No Pasaran, c’est du passé. »

Me disent des clients pressés.

Faut changer d’époque

.

Mais même si ce goût de goulag,

Dans mon verre en cristal de Prague,

M’a tiré des pleurs,

L’avenir est-il si radieux

Que l’on oublie celles et ceux

Qui l’ont rêvé meilleur ?

.

Anna, Pablo,

Vassiliev, de là-haut,

De tout là-haut,

Prévenez vos petits frères

Que le Bar,

Même tard,

Restera ouvert… »

Une réflexion au sujet de « Juliette et Salaria »

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