Int. n°22: Emmanuelle Walter

UnknownUN FEMINICIDE A BAS BRUIT : 

meurtres et disparitions de femmes autochtones au Canada

par Sporenda

Emmanuelle Walter est journaliste indépendante. Elle a travaillé pour Libération, Arrêt sur images, Le Nouvel Observateur, Arte Radio et Terra Eco. Elle vit à Montréal depuis plusieurs années et son livre « Sœurs volées » , publié en 2014 en Français, vient d’être traduit en Anglais.

S : Quelques chiffres en introduction pour faire comprendre le scandale de ces disparitions de femmes autochtones : 181 femmes autochtones ont « disparu » ou ont été assassinées au Canada durant les 30 dernières années (1017 mortes, 164 disparues). Compte tenu du nombre relativement faible des femmes autochtones dans l’ensemble de la population (4% du nombre total des femmes), cela représente proportionnellement le même pourcentage que si 30 000 femmes canadiennes ou 55 000 femmes françaises avaient été assassinées ou avaient disparu durant la même période. Les femmes autochtones courent 7 fois plus de risques de mourir assassinées que les femmes non-autochtones. Vous parlez d’un « féminicide à bas bruit » et vous évoquez un « double crime », celui des assassins et celui de l’indifférence de l’opinion, des gouvernements et des institutions. Est-ce que tous les partis politiques qui ont exercé le pouvoir au Canada ont fait preuve de la même indifférence vis-à-vis de ces crimes ?

Unknown-1EW : De toute façon, le début des meurtres et des disparitions remonte  à la colonisation. On donne toujours les chiffres qui remontent à 1980, parce que les calculs ont été faits à partir de cette année-là—mais le féminicide commence au XVème siècle. La violence commence avec la prostitution des femmes autochtones, même si au départ, les coureurs des bois et les trappeurs les épousaient plutôt. Et cette indifférence, elle commence avec cette violence. Aucun parti politique ne s’est vraiment occupé de ce problème…

S : Il n’y a vraiment aucune différence entre les partis sur cette question ?

147016_389107_1304517337707EW : On peut quand même dire que le parti Libéral, qui était au pouvoir avant le parti Conservateur, s’est tout de même plus soucié de la question que le parti Conservateur. Sous sa tutelle, il y a eu un Comité parlementaire, qui a produit un rapport, « Un cri dans la nuit », un rapport très juste, excellent mais au moment où le rapport a fait l’objet d’une synthèse, on était passé sous le régime conservateur, et cette synthèse a été complètement vidée de toute la densité du rapport.  Il y a quand même une différence mais c’est une différence qui n’a rien changé à la situation des femmes—sauf que le sujet a fini par émerger médiatiquement à la fin de la rédaction de mon livre.

imagesJe ne m’y attendais pas du tout, car j’ai travaillé dans le noir sur ce livre, et il a émergé médiatiquement à cause de la mort particulièrement choquante d’une jeune fille à Winnipeg, Tina Fontaine, et aussi parce que les militantes autochtones finissent par se faire entendre.  Et depuis cette mort, les partis d’opposition se prononcent très clairement en faveur d’une enquête nationale, reçoivent des femmes autochtones et sont allés voir Rinelle Harper, une parente de la jeune fille qui a survécu à un viol avec violences le long de la rivière Annissiboine à Winnipeg. Thomas  Mulcair  et Justin Trudeau, qui sont les deux leaders de l’opposition à Ottawa, sont très ouvertement en faveur des droits autochtones mais ils sont dans l’opposition. Quand ils seront au pouvoir, j’ai peur qu’on ne fasse comme d’habitude…

S : Vous notez que l’excuse de la police pour ne pas engager immédiatement des recherches après la disparition de ces jeunes filles est que les jeunes filles autochtones sont très fugueuses et qu’elles vont revenir. Pourtant, contrairement à ce que pensent les policiers, les victimologues soulignent que les fugues d’adolescentes sont loin d’être anodines et constituent une fenêtre de vulnérabilité maximale pour elles, puisque c’est justement en essayant de fuir la violence chez elles qu’elles tombent entre les mains des proxénètes qui les attendent dans les gares, les gares de bus et les aéroports. C’est ainsi que les deux semaines cruciales après un crime pendant lesquelles on peut relever des indices et des témoignages « frais » s’écoulent sans que la police réagisse. Vous semblez attribuer ces négligences à un racisme conscient ou inconscient—mais on trouve des lenteurs et des préjugés assez similaires dans les instructions d’affaires de viol en Europe. Qu’en pensez-vous ?

EW : Je voudrais préciser d’abord une chose, les chiffres communiqués par la Gendarmerie royale du Canada  montrent que le taux de résolution est à peu près dans la moyenne—soit 88%. On peut dire aussi qu’ils n’ont pas tous les chiffres, que le corpus dont ils disposent n’est pas suffisant parce que les corps de police ne relèvent pas systématiquement l’identité ethnique des victimes. L’autre chose à préciser, c’est que 90% des meurtriers de femmes au Canada sont connus de leurs victimes. Et le dernier chiffre qui est sorti et qui a scandalisé le monde autochtone, c’est que 70% des meurtriers sont autochtones. J’ai dit à mes amies autochtones : « évidemment, les meurtriers sont dans l’entourage, c’est la même chose pour les femmes du monde entier, la question n’est pas là »– mais elles ont beaucoup de mal à digérer ce chiffre.

Unknown-2Pourquoi on a un sentiment très fort de laxisme policier mâtiné de sexisme et de racisme ? Parce que les 12% de crimes non résolus correspondent à des crimes difficiles, des crimes commis par des prédateurs, le proxénète, le client, le gars qui passe, des sadiques, des hommes inconnus des victimes. Ce sont des crimes très difficiles à résoudre pour la police. Et la police a les mêmes difficultés à les résoudre quand il s’agit de femmes non autochtones. La différence, c’est que quand ces disparitions concernent des femmes non autochtones—on devrait dire des femmes blanches parce que pour les femmes noires, ça ne doit pas être le cas—alors la police se mobilise. L’opinion aussi se mobilise : il va y avoir des appels à témoin, des battues d’enfer avec toute la communauté locale, infra-rouges, hélicoptères, etc. Lorsqu’il s’agit de femmes autochtones, la réaction –d’après des témoignages—c’est : « t’inquiète, elle va revenir ! ». Donc là, il y a deux poids deux mesures. Le résultat est le même, on ne retrouve pas nécessairement le corps ou le meurtrier.

images-1Mais par contre, la façon dont ces communautés et les familles perçoivent la société qui est censée les prendre en charge est très différente : ça met en évidence que, lorsqu’ il s’agit des filles autochtones, on n’en a  rien à faire, alors que quand il s’agit de filles blanches, on met tout en œuvre. Les chiffres montrent que le pourcentage des crimes résolus est dans la moyenne mais l’énergie policière est bien moindre. Sexisme et racisme, oui évidemment il y a du sexisme mais quand des filles blanches sont assassinées ou disparaissent, la police fait le maximum pour les résoudre. Les hommes autochtones aussi disparaissent et meurent en masse—mais pas pour les mêmes raisons. Il y a un nombre effarant d’hommes autochtones qui meurent de mort violente, assassinés ou disparus. Ils ont  en commun avec les femmes la vulnérabilité sociale, mais ce sont des hommes et ils meurent parce qu’ils se tapent dessus : règlements de compte,  altercations, délinquance, haute délinquance, crime organisé, il y a aussi beaucoup de suicides. Et franchement, la police ne se comporte pas mieux avec les disparitions d’hommes autochtones que de femmes, c’est même pire. Dans les  Prairies, les provinces du Manitoba, du Saskatchewan et Alberta, il est arrivé que lorsque un type autochtone fait des conneries, la police l’emmène à 5 kilomètres de la ville, il fait moins 30 degrés, et elle le laisse en rase campagne—il y a déjà eu des morts. Ils ne font pas ça avec les femmes à ma connaissance. Par contre, en Colombie Britannique, le rapport de Human Rights Watch témoigne de violences faites aux femmes par la police.

S : C’est ce que vous rapportez dans votre livre : il y a un juge qui a été accusé d’abuser sexuellement de femmes autochtones. Et quand des enquêtes sont menées par la police, les questions sont clairement discriminatoires : ces jeunes filles sont systématiquement soupçonnées de se prostituer, de se droguer ; leurs meurtres sont expliqués parce qu’elles choisiraient d’adopter des « conduites à risque ». Pouvez-vous parler de ces conduites à risque et sont-elles vraiment choisies ?

Unknown-3EW : Evidemment non. En fait, ce sont des cheminements qui sont difficiles à comprendre, moi-même j’ai mis un certain temps à comprendre, parce que  si on ne vit pas dans ces milieux, on ne saisit pas: on ne comprend pas comment une fille de 14/17 ans peut se retrouver dans la prostitution. On comprend intellectuellement—mais on ne visualise pas, on ne devine pas le cheminement qui mène à ça. Le parcours « typique »—je mets des guillemets parce que chacun a sa propre logique—de Tina Fontaine illustre très bien ça : elle a 15 ans, son père a été assassiné dans une bagarre d’ivrogne 3 ans avant, sa mère l’a abandonnée quand elle avait 4 ans parce qu’elle est toxicomane, elle a été élevée par sa tante qui fait ce qu’elle peut dans une zone isolée du Manitoba. Et elle décide de quitter sa tante pour rencontrer sa mère biologique à Winnipeg. Elle a 15 ans, elle s’en va, sa tante dit « d’accord mais après, tu reviens ». Il y a le fait inhérent à la communauté autochtone que les filles sont très précoces, elles sont émancipées très tôt, elles sont enceintes très tôt—c’est aussi lié à la pauvreté. Elle va à Winnipeg, elle y retrouve sa mère, qui est complètement toxico et complètement irresponsable. Elle est placée en foyer, finalement elle disparaît, sa tante perd sa trace, elle signale sa disparition. Elle rentre dans la prostitution immédiatement et, au bout de quelques semaines, elle est assassinée. C’est limpide : dans ce parcours, la vulnérabilité commence à la naissance. Et ensuite, ça ne fait que s’accentuer : donc on n’est pas du tout dans des choix—jamais. Oui, on peut dire qu’elle a choisi de de fuguer, de quitter le foyer, qu’il y a là une forme de choix qui joue. A un moment, elle a été récupérée par la police, parce qu’elle s’est évanouie dans une ruelle de WInnipeg, elle a été signalée, ils sont venus la prendre, ils l’ont remise aux services sociaux, et les services sociaux l’ont placée à l’hôtel, parce qu’ils n’ont plus de lieux pour placer. Et les jeunes sont mis en chambre d’hôtel—des chambres d’hôtel à peine surveillées. Et là aussitôt, elle a quitté l’hôtel pour se prostituer.

S : C’est difficile à comprendre que la police ne prenne pas en compte cette extrême vulnérabilité des fugueuses. Si une jeune fugueuse quitte sa famille, c’est souvent parce qu’il y a de la violence ou de l’inceste chez elle. Et si elles quittent les foyers, c’est parce que les foyers sont souvent des endroits où la vie est difficile…

Unknown-4EW : Et c’est souvent dans les foyers que les jeunes filles se passent des tuyaux sur la prostitution. Au sujet de ces comportements à risques, il faut signaler que la police a créé des brigades spéciales. Ce mot de « comportement à risques » a été utilisé comme critère pour déterminer les jeunes femmes qui avaient été assassinées dans des contextes particuliers. Ce qui est intéressant, c’est que  la Gendarmerie royale du Canada et d’autres corps policiers utilisent maintenant le mot de « vulnérabilité ». Dans le rapport de la GRC sur les femmes autochtones de mai 2014, c’est le mot « vulnérabilité sociale » qui revient, ils l’assument et ils veulent l’utiliser parce qu’ils ont compris l’importance de ce concept : la police, dans certains cas, est capable de reconnaître le fondement social d’une situation. Beaucoup plus que le gouvernement conservateur qui est obscurantiste, influencé par des mouvements de type chrétien fondamentaliste et refuse de voir tout le passif social dans ces meurtres. La police est beaucoup plus progressiste et ce rapport est d’une grande qualité, il est juste, mais le gouvernement n’est même pas capable de lire le rapport de sa propre Gendarmerie royale.

S : Dans ces cas que vous avez évoqués, les 12% de meurtres non résolus, où les enquêtes sont dotées de moyens insuffisants, contrairement à ce qui se passe pour des meurtres concernant des blancs—où il y a déploiement d’hélicos, chiens, caméras thermiques et battues géantes par la police– que font les femmes autochtones pour s’organiser et se faire entendre face à cet abandon ?

Unknown-4EW : Déjà il y a beaucoup de solidarité, une solidarité toute simple, qu’on n’attend pas dans nos sociétés très individualistes. Je suis très frappée de la façon dont elles se confortent les unes les autres via les réseaux sociaux : la maman de Maisy poste un statut disant : « aujourd’hui, j’ai eu une journée très dure ,  je ne suis plus  capable, aujourd’hui je pleure », elle poste une photo de Maisy  et immédiatement il y a 95 personnes qui lui postent des petits cœurs etc. Ce n’est qu’un détail mais je suis frappée du fait que, dans ces communautés qui vont  très mal, avec  de la violence, il y a aussi une grande solidarité.

Unknown-5Il y a aussi, dans toutes les Provinces, des organisations de femmes autochtones de soutien aux familles des femmes disparues. Il n’y a pas une Province où il n’y en ait pas une, ce sont des organisations subventionnées, officielles, toutes celles qui découlent de  « Femmes autochtones du Canada—c’est l’organisme fédéral–dans toutes les provinces, il y a une antenne provinciale ou territoriale de cette organisation. Ce sont des organisations officielles, ça ne veut pas dire qu’elles ne sont pas efficaces ou énergiques ; elles reçoivent de l’argent du gouvernement et on leur a souvent reproché d’avoir une parole un peu amoindrie. On leur reproche par exemple d’être abolitionnistes, les organisations  non officielles   sont moins abolitionnistes, plus réglementaristes. Il y a aussi dans toutes les Provinces des organisations communautaires de soutien non subventionnées. Et dans tous les cas, ce sont des femmes qui sont à leur tête. Elles font beaucoup de « gatherings », c’est très axé sur la médecine traditionnelle et c’est très important. Il faut noter qu’il y a  des foyers d’accueil distincts pour les femmes autochtones, elles ne vont pas dans les foyers lambda, parce qu’elles ont besoin d’un soutien propre à leur culture –en France, ça choquerait beaucoup mais il faut reconnaître que ça marche mieux. A Québec par exemple, il y a un foyer d’accueil,  la maison Missinak, et elles organisent des guérisons traditionnelles. Elles vont dans la forêt, elles chantent, elles se tiennent la main. Aujourd’hui les chercheurs considèrent que ce mode de guérison –« healing » dans leur culture— c’est ce qui marche le mieux pour les femmes qui ont été violentées par des hommes, c’est mieux que de les envoyer chez un psy. Je suis émue aux larmes quand je vois la manière dont elles s’entraident, dont elles arrivent à surmonter des traumas que nous ne pourrions pas surmonter, elles ont une culture de la survie, elles arrivent à poser des gestes, des rituels  qui font qu’elles surmontent…

S : Vous rappelez un épisode de l’histoire canadienne assez méconnu en Europe : l’enlèvement d’enfants autochtones (150 000 au moins) soustraits à leurs familles par la police et placés dans des pensionnats pour « tuer l’indien en eux ». Plus tard, des années 60 aux années 80, il y a eu le placement dans des familles blanches éloignées des réserves. Vous parlez à ce sujet de « transmission intergénérationnelle de traumatismes issus de l’histoire coloniale »  et vous dites que cet épisode des pensionnats joue un rôle dans le niveau très élevé des violences dans les communautés autochtones (8 fois plus de crimes que dans le reste du pays). Par quels processus ces événements passés peuvent-ils être un facteur dans les violences actuelles ?

EW : En fait, les placements continuent. Il y a une disproportion d’enfants autochtones placés par rapport à leur nombre réel ; c’est en partie normal : les familles vont mal… Mais ils sont aussi placés d’une manière abusive.

S : Je pensais que c’était quelque chose qui avait fortement diminué…Le niveau des placements n’est pas le même que dans les années 60, tout de même ?

5310f0759d6f4EW : Proportionnellement, c’est pareil voire pire que dans les années 60 mais bien sûr  les conditions de placement sont meilleures.   On n’est plus dans le « tuer l’indien en eux », on ne les viole pas, ça n’a rien à voir. Mais par contre, suite à certains facteurs démographiques–la natalité importante–il n’y a pas assez de familles autochtones qui soient jugées capables de les accueillir. Il faudrait assouplir les critères de conditions d’accueil, qui sont très stricts : s’il ne faut pas plus de deux enfants et au moins quatre chambres, etc, laissez tomber ! C’est scandaleux, les Autochtones ont d’énormes problèmes de logement, et on leur dit : « si vous voulez être famille d’accueil, il faut avoir trois chambres pour trois enfants ». On ne permet pas assez aux familles autochtones « saines » d’héberger des enfants, les critères sont beaucoup trop exigeants vu leur situation sociale : c’est la double peine, non seulement on est pauvre mais on ne peut accueillir personne à cause de notre pauvreté. C’est ce qui fait que la situation est dramatique, la plupart des enfants sont placés dans des familles blanches, il n’y a pas beaucoup de ces familles qui ont l’intelligence de les maintenir en contact avec leur culture d’origine…

S : Et vous dites que ce placement dans des familles blanches, cette déculturation, ça explique ce taux de violences plus élevé ?

EW : Ce qui compte surtout ce niveau de violences, c’est ce qu’on appelle le syndrome des pensionnats, la transmission génération après génération des traumatismes dus aux pensionnats …

S : Même après des décennies?

EW : Je parle du fait qu’en 150 ans, il y a eu 150 000 enfants qui ont été traumatisés, sept générations successives ont été concernées. En sortant du pensionnat, ils n’avaient aucune idée de ce que signifient les mots « aimer » ou « être aimé », ils ne savaient pas ce que c’est que d’avoir quelqu’un qui s’occupe de vous, c’est bien plus que de la déculturation, de la destruction culturelle –c’est une déshumanisation totale. Certains ont été moins maltraités physiquement, je connais un de ces hommes passé par un pensionnat : il a été frappé mais il n’a pas été violé. Ces hommes ont un syndrome de détestation de soi et des autres qui s’est transmis de génération en génération, des parents aux enfants, même si les enfants ne sont pas placés. Vous allez avoir par exemple une famille autochtone qui va bien, avec une maman qui est poétesse, qui voyage, qui est reçue en Europe, mais son fils s’est laissé mourir de pneumonie.

S : Vous utilisez l’expression « transmission transgénérationnelle du trauma » …

EW : Oui, cela veut dire que tout à coup, dans une famille, il y en a un qui va être affecté par des événements survenus il y a très longtemps. De génération en génération,  les familles sont incapables d’élever leurs enfants… La  fille n’a pas été élevée par sa mère, qui n’a pas été élevée par sa grand-mère qui n’a pas été élevée par son arrière-grand-mère. Vous avez le cas typique de femmes  qui ont quatre ou cinq enfants et qui partent seules « prendre une brosse » comme on dit, qui boivent et font la fête pendant trois jours—et pendant ce temps, les enfants sont seuls à la maison. Et effectivement, il y a une hyper-violence masculine  qui s’exerce des hommes entre eux, et contre les femmes, et qui de l’avis général, est lié aux pensionnats où ils ont été violés, battus, affamés, il y a eu des enfants qui se sont suicidés devant eux, —il y a eu de l’affamement volontaire, il y a eu des expériences faites sur ces enfants—ça évoque parfois les camps de la Deuxième guerre mondiale.

S : Est-ce que ces enfants ont subi des expériences médicales ?

Unknown-6EW : Il y en a eu. Et d’après les tout derniers chiffres qui viennent d’être rendus publics par la Commission Vérité et Réconciliation, on estime qu’il y a eu au moins  6 000 enfants qui sont morts dans ces pensionnats, de maladies non soignées, de maltraitance, de froid lors des fugues,  etc. Oui, les hommes autochtones sont très violents avec les femmes—et les femmes aussi, mais la violence des femmes fonctionne différemment : souvent, elle a des raisons immédiates, par exemple elles tuent le mari qui les maltraite. On m’a reproché de faire de l’angélisme dans le livre quand je  suggère qu’avant la colonisation, il y avait une forme d’égalité hommes-femmes dans les communautés. J’ai lu beaucoup de choses, et je m’étais moi-même mise en garde, mais tout ce que j’ai lu allait dans ce sens…

Unknown-7S : Ca dépendait des groupes. Il y avait de grandes différences entre groupes. Les indiens des grandes plaines tels que les Comanches et les Apaches avaient des cultures très virilistes et violentes, ça été noté par les colonisateurs dès leur arrivée. Mais par contre, il semble qu’il n’y ait aucun doute par contre pour ce qui est des Iroquois…

EW : Ou même les Algonquins…

S : D’après mes lectures, les Algonquins ne faisaient pas partie des six nations iroquoises mais leur langue appartenait à la « famille » des langues iroquoises, et leur culture était rattachable à celles des Iroquois …

J’ai lu aussi que, lorsque les colons sont arrivés, il y a eu une adaptation assez rapide des hommes de ces groupes où les femmes jouaient un rôle important, ils semblent avoir compris assez rapidement que le système patriarcal européen présentait des avantages pour eux, et ils l’auraient accepté assez rapidement. Au départ, ils y ont été obligés parce que les Européens souvent n’acceptaient pas de traiter avec des femmes, donc les hommes ont été obligés de se mettre constamment au premier plan dans la gestion des relations avec les Européens…

EW : Pendant la traite des fourrures, les femmes autochtones ont joué un rôle important de guides et de diplomates et d’ « aides à la survie dans la forêt », mais en même temps, il y avait de la prostitution autour des postes de traite et  les hommes étaient souvent complices.

S : Oui mais je crois qu’on peut dire aussi que la prostitution telle qu’elle existait en Europe n’existait pas avant l’arrivée des colons…

Parlons un peu de « l’autoroute des Larmes », la 16, au Nord de la Colombie britannique, où il y a eu 46 meurtres et disparitions de femmes majoritairement autochtones. Il n’y  pas de transports en commun dans ces régions montagneuses isolées : sans voiture ou transports publics adéquats, impossible de trouver du travail. N’ayant pas assez d’argent pour acheter une voiture, les jeunes filles autochtones font du stop et se mettent en danger. Est-ce que l’on peut dire qu’il y a un délaissement libéral/raciste de ces régions qui est un des éléments impactant négativement  la sécurité et les conditions de vie des femmes ?

Unknown-8EW : Il y a une chose à rappeler—qui ne justifie absolument pas le délaissement—c’est l’immensité du territoire. De plus, certaines communautés autochtones sont très isolées. Soit c’est parce qu’elles ont toujours été là, soit c’est parce que l’on les y a mises. Ces groupes autochtones  ont pu être sauvagement déplacés par les blancs parce  qu’ils occupaient un endroit stratégique.  En Colombie britannique, ces communautés sont très isolées et étant donné le libéralisme en vigueur, on ne va pas dépenser des milliards de dollars pour équiper ces communautés en transports parce que ce n’est pas du tout rentable. C’est d’ailleurs un peu la même chose à Montréal, c’est immense et il n’y a pas de densité ; s’ils mettent en place une ligne de bus, ça rendra service aux gens mais ça ne sera pas rentable.

Pour l’autoroute des Larmes, et les deux autres autoroutes connexes sur lesquelles il y a eu des meurtres de femmes, il y a un facteur supplémentaire, c’est l’hyper-pauvreté des communautés—dans des zones mal desservies, les gens normalement s’achètent une voiture.  Donc le cercle vicieux, c’est : je suis dans ma réserve, qui est pourrie, qui n’est pas du tout un bon milieu de vie où je peux m’épanouir, ni trouver du travail et où il y a de la violence. Je n’ai pas de travail et j’ai envie de bouger. Elles ne bougent pas seulement pour trouver du travail, elles bougent pour aller voir des copines, leur tante,  leur mère, aller dans une autre réserve. Au Canada, les autochtones bougent beaucoup, ils font énormément de déplacements, c’est ce qui reste du nomadisme. Elles sont capables de faire 1 000 km pour aller voir une copine—et dans des conditions extrêmes parce qu’elles  n’ont pas d’argent. Donc elles veulent se déplacer, mais elles n’ont pas de voiture, parce qu’elles sont pauvres. Et comme elles n’ont pas de voiture, ça les empêche d’avoir un boulot–vous voyez le cercle vicieux—donc elles font du stop. Mais les assassinats sur l’autoroute des Larmes, ce n’est pas juste des histoires d’auto-stop. Et en plus, le bus, le Greyhound passe, mais c’est trop cher pour elles.

Une chercheuse m’a envoyé un mail hallucinant où elle raconte qu’elle a pris des filles autochtones en stop  Ces jeunes filles lui ont dit : « on vient de Vancouver et on va dans notre communauté dans le Nord mais on n’a pas peur parce que dans la communauté, c’est pire ». Elles  n’ont pas d’argent, donc quand elles se déplacent, elles se mettent en danger. Et c’est des endroits hyper-isolés donc si des agressions se produisent, il n’y a aucun témoin.

S : Vous notez que la démarche des féministes autochtones est différente de celle des féministes non autochtones : pour ces dernières, le féminisme est un projet d’émancipation des femmes censé se réaliser dans le futur. Pour les féministes autochtones, il s’agirait plutôt d’un retour en arrière, de retrouver l’équilibre de pouvoir entre hommes et femmes qui existait dans le passé chez les Premières nations. Est-ce un rejet complet du féminisme moderne et n’y-a-t-il pas une part d’idéalisation rétrospective dans cette conception ?

EW : C’est plus compliqué que ça. Parce que oui, elles disent qu’avant la colonisation, c’était mieux pour les femmes, et elles ont raison, mais ce ne sont pas des réactionnaires…

S : Donc elles feraient une sorte de synthèse ?

Unknown-1EW : Je cite dans mon livre des noms de féministes autochtones qui ont des discours très affirmés, sont assez radicales, vraiment elles n’ont peur de rien. Elles ne sont pas proches du féminisme blanc « bourgeois », l’égalité salariale dans les entreprises, ça ne les concerne pas Le partage des tâches domestiques, ce n’est pas  leur préoccupation numéro un—quoique chez elles, il est possible que ça soit débattu. Elles sont critiques sur le fait que les féministes blanches ont ignoré leurs difficultés spécifiques, alors que le féminisme est très présent au Canada, on est très imprégné de ça : au Québec, tous les jours dans les medias, il est question de féminisme. On m’a interviewée avec trois autres auteures comme les auteures des quatre  essais féministes de l’année, j’en suis contente mais je n’avais pas perçu mon livre comme spécifiquement féministe, juste parlant des femmes autochtones.

Le féminisme est très puissant au Canada, et pour autant ces féministes ont ignoré pendant des années les souffrances des femmes autochtones. Aujourd’hui, il y a un grand changement : la Fédération des femmes du Québec (FFQ)  est dirigée par Alexa Conradi et elle appartient à la Troisième vague qui est concernée par les questions d’intersectionnalité. Ca a complètement changé la donne : j’ai vu Alexa tenir la main de Viviane Michel , la présidente des Femmes autochtones dans les manifs, c’est une décision politique et elles sont vraiment proches. Et le féminisme autochtone ne se réduit pas au « c’était mieux avant ». Aujourd’hui, il  embrasse des champs beaucoup plus variés que ça, mais je ne le connais pas assez pour en parler bien.

PC_141101_rq17a_dezo-femmes-autoctone-_sn635S : Vous montrez dans votre livre à quel point la situation des femmes autochtones est difficile : 70% d’entre elles sont victimes d’abus sexuels (Etude sur l’abus sexuel dans les Premières nations du Québec, 2005), on évalue la proportion de jeunes filles autochtones parmi les prostituées mineures à 90% , espérance de vie de 5 à  10 ans plus courte, trois fois plus victimes de violences conjugales, deux fois plus souvent en situation monoparentale etc. Vous dites que ces jeunes femmes cumulent toutes les violences : violences familiales, violences sexuelles, violences racistes, violences de la rue. Et pourtant le gouvernement a refusé la création d’une commission d’enquête et d’un plan d’action national contre les violences envers les femmes autochtones. Y-a-t-il une évolution de cette situation de blocage depuis la parution du livre ?

EW : A ma grande surprise, ce livre a provoqué beaucoup de réactions au Québec, il y a  eu une médiatisation intense, c’était un sujet qui était très peu abordé…

S : Vous avez été la première à aborder ce sujet ?

EW : Il y a eu beaucoup d’articles ces derniers temps mais je suis la première à avoir écrit un livre global sur la question ; il y a eu des livres consacrés à des tueurs en série de femmes autochtones à Vancouver et à Saskatoon , mais c’était de la fiction. Et les gens au Québec étaient encore moins informés qu’ailleurs…

S : Vous dites que les gens au Québec considèrent  que ça se passe loin, sur l’autre côte…

EW : Il y a moins d’Autochtones ici, et il y a plus de métissage, donc il se peut qu’il y ait beaucoup d’autochtones qui s’ignorent mais il y a moins d’Autochtones déclarés. Et en plus les communautés autochtones sont éloignées des centres urbains alors que dans les Prairies par exemple, les autochtones sont en centre-ville et ils font la manche. Au Québec, c’est particulièrement invisible, donc mon livre a eu un effet de révélation.

UnknownMais par contre, dans l’Ouest, il y a eu un éveil médiatique généralisé, mais pas suite à mon livre—parce qu’il n’avait pas encore été traduit en anglais. Ca a été tellement loin que la chaîne CBC a  décidé de faire une enquête au long cours, une enquête qui est permanente sur ces faits. Ils ont créé « CBC Aboriginal », qui est animé essentiellement par des journalistes autochtones, avec un site etc. Ils ont enquêté sur ces disparitions, ils sont allés voir 110 familles, leur ont demandé comment ça s’était passé pour elles, etc. Ce qui a fait resurgir des tas d’histoires. Et en faisant resurgir des tas d’histoires, ils ont fait avancer des enquêtes. Ils ont découvert des faits nouveaux dans des enquêtes que la police avait abandonnées. Les deux bonnes nouvelles pour l’avenir, c’est donc qu’il y a eu un éveil médiatique et un réveil politique—parce que maintenant, c’est devenu un enjeu électoral, lors des élections fédérales, ça fait partie des sujets. Ce qui est moins positif, c’est que sur le fond, rien ne change. La police fait un peu mieux son travail, ils sont plus attentifs aux familles autochtones, et il pourrait y avoir une baisse des chiffres des disparitions- il faut reconnaître que la société canadienne, quand elle prend conscience d’un problème, est capable de réagir. En France, c’est plus lent. Mais ça reste très dur…

S : De toute façon, les évolutions  ne seront pas instantanées… Merci pour cet interview.

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