Interview n°19: Caroline Fourest

fourestFEMEN : LE CORPS EN LUTTE ET SES LIMITES

Par Sporenda

Caroline Fourest est journaliste, éditorialiste, essayiste, scénariste, réalisatrice et co-fondatrice de la revue ProChoix (féministe, antiraciste et laïque), chroniqueuse à France Inter et à France Culture.

Elle a écrit de nombreux essais remarqués sur l’extrême droite, l’intégrisme, le multiculturalisme et l’universalisme : « Tirs Croisés : la laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman », « Frère Tariq : le double discours de Tariq Ramadan », « La tentation obscurantiste », « Le choc des préjugés : l’impasse des postures sécuritaires et victimaires », « La Dernière Utopie : menaces sur l’universalisme », « Libres de le dire » (conversations mécréantes avec Taslima Nasreen) ou encore « Marine Le Pen démasquée » (Grasset, Poche).

Elle a tenu pendant cinq ans une chronique « Sans détour » au sein du journal Le Monde, et enseigné quatre ans sur « Multiculturalisme et universalisme » à Sciences-Po Paris. Elle siège à la Fondation Anna Lindh (pour le dialogue entre les cultures).

innaS - »Utiliser son corps non pas dans un lit avec un homme, mais pour se battre, c’est un acte qui les rend fous » affirme Inna Shevchenko. Femmes chasseresses et non chassées, un renversement des rôles inacceptable? Pourquoi tant de  haine contre les Femen?

CF- Parce qu’elles renversent une iconographie millénaire. Une femme nue, dans nos représentations classiques, c’est soit l’Eve tentatrice qui mène l’humanité à sa perte, soit un objet sexuel expiatoire. Les Femen sont nues mais agressives. Elles utilisent leurs corps pour lutter contre les représentations patriarcales. C’est un péché impardonnable.

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S - Ces réactions violentes aux Femen sont d’autant plus surprenantes que celles-ci ne s’en prennent qu’à des symboles–abattre une croix, taper sur des cloches, démolir un mannequin de cire. Au risque d’être répétitive et parfois illisible, l’action des Femen a semblé être dirigée souvent vers la destruction d’objets symboliques. Y a-t’il des raisons stratégiques derrière l’utilisation de ce procédé ou n’exprime t’-il que l’absence de message ?

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CF- Les Femen ont mené depuis leur création des centaines d’actions, en Ukraine, en Biélorussie, en Russie, dans le monde arabe, aux États-Unis ou en Europe. Certaines sont incroyablement puissantes,  d’autres moins intéressantes. Certaines sont carrément incompréhensibles comme lorsque Femen France a envoyé deux militantes faire semblant de lécher la « bite en plastique » de Poutine, soi-disant pour l’humilier… En dehors de ces ratages, le bilan de leurs provocations est plutôt positif. Avoir réussi à attirer l’attention des médias du monde entier — rien que par des actions symboliques — pour dénoncer la prostitution et le sort des opposants sous Ianoukovitch en Ukraine, la dictature en Biélorussie, le sort des prisonniers politique en Tunisie, l’homophobie et l’extrême droite en France, ce n’est pas donné à tous les mouvements… Mais tous les mouvements doivent aussi se renouveler à un moment. Pour des raisons internes ou qui tiennent à la personnalité d’Inna Shevchenko, Femen n’a pas su se renouveler assez vite après son arrivée en France.

UnknownS - Les Femen montrent leurs seins et sélectionnent apparemment leurs militantes sur des critères de beauté physique. Peut-on voir ça comme une manifestation de radicalité ou au contraire, est-ce que ce n’est pas se conformer à ce que les hommes exigent des femmes depuis des millénaires?

CF – Les Femen ne sélectionnent pas leurs militantes sur leur aspect physique. Au début peut-être, pour jouer des caméras. Les fondatrices ont compris que les plus belles attirent le regard et donc le message. Mais sur les milliers d’actions, des centaines de filles très différentes ont incarné Femen.

Il suffit de voir les photos des actions. Alexandra, l’une des militantes ukrainiennes qui a fait l’action en Biélorussie, fait plus de 100 kilos. A Notre-Dame, il n’y avait que des brunes, dont une toute petite tatouée, et le Figaro a expliqué qu’elles étaient toutes blondes… Les journalistes et les photographes focalisent sur les plus belles. Et surtout, les plus belles filles, sûres de leurs corps, sont celles qui supportent le regard extérieur, souvent très violent et inquisiteur…  Regardez les commentaires sur Internet. Ils sont à vomir mais révèlent bien l’état de la société patriarcale sur le corps des femmes. Les Femen ont aussi servi à ça. A révéler.

imagesS – Vous écrivez à propos d’Inna Shevchenko : « combien de jeunes fanatiques avant toi prétendaient se sacrifier pour les autres et ont fini par tuer l’humanité », vous soulignez aussi que les Brigades rouges sont une référence des Femen. Voyez-vous une sorte de démarche nihiliste chez elles, en continuité avec la tradition des anarchistes russes du XIXème siècle (moins les morts)?

images-7CF – Pas chez toutes les militantes. Chez certaines militantes ukrainiennes, surtout chez Inna quand elle subissait de plein fouet la précarité et la violence des menaces. Elle a ce tempérament slave très romantique et assez excessif. Elle croit que les vrais héros sont ceux qui meurent jeunes au Front. En même temps, elle est aussi d’une génération qui croit à la force de l’action pacifique, comme la « révolution orange », place Tahrir ou Maïdan.

À partir du moment où elle a posé un pied sur le sol français, toute mon énergie a été d’essayer de lui faire comprendre qu’elle devait adapter ce mode d’action né en Ukraine au contexte démocratique et laïque.  Nous nous sommes beaucoup disputées à ce sujet et parfois haïes à cause de ce fossé philosophique et culturel. Mais je crois qu’elle a fini par s’acclimater à la vie française. Je l’espère. Je ne la vois plus beaucoup mais elle semble enfin comprendre un peu mieux le fonctionnement démocratique et commencer, enfin, à parler le Français.

S - Le portrait que vous faites d’Inna Shevchenko est d’autant plus intéressant que les failles que vous discernez dans sa personnalité  semblent correspondre aux carences reprochées par certaines féministes aux Femen: fuite en avant, activisme, pas d’analyses pour guider leurs actions, qui sont de ce fait de purs happenings sans  revendications ni objectifs clairs, absence de stratégie. Vous les qualifiez de « novices en féminisme ». Mais cela fait des années qu’elles sont novices, elles auraient pu progresser et se familiariser avec les analyses du féminisme seconde vague. Or elles disent mépriser les féministes « classiques » et semblent considérer que le féminisme commence avec elles. Comment expliquez-vous ce refus apparent de la réflexion et cet anti-intellectualisme des Femen?

inna-shevchenko-47957_w1000CF – Toutes ne sont pas aussi anti-intellectuelles qu’Inna, qui lit pourtant beaucoup. Anna, l’une des fondatrices, ou Viktor qui a beaucoup conseillé le mouvement à ses débuts, sont des adeptes de Bebel (qui a écrit un livre majeur et avant-gardiste sur le féminisme). Le premier groupe de fondatrices de Femen vient d’un marxisme assez élaboré et dogmatique. C’est en partie pour s’en libérer, par esprit de revanche contre les fondateurs, qu’Inna a tout recentré sur l’action pure. Parce qu’elle se sent plus à l’aise dans le rôle du leader charismatique. C’est ce qui permet à Femen d’être rafraîchissant, de remettre le féminisme dans la rue, mais c’est aussi sa limite. Son incapacité à résonner au-delà de la provocation et de l’image si d’autres féministes ne le font pas pour elles. Je l’ai fait un temps, d’autres le feront peut-être. Mais je ne crois pas qu’il faille opposer les deux démarches. Femen m’a parfois déçue sur le plan stratégique et humain, mais je ne regrette rien des combats que nous avons menés ensemble contre Ianoukovitch, Civitas ou les islamistes tunisiens. D’ailleurs si vous regardez bien, à peu près tous les adversaires de Femen ont perdu.

images-8S – Vous mentionnez dans votre livre que vous étiez opposée à l’action des Femen à Notre-Dame, une des plus contestées, parce que vous considérez que la France est un pays laïc. Mais vous dites vous-même que les catholiques ont rompu le pacte laïc quand ils se sont opposés au mariage pour tous et vous évoquez « l’intérêt démocratique du blasphème ». Certains reprochent cependant aux Femen de ne blasphémer que contre les catholiques. Ce reproche vous semble-t’il fondé?

images-6CF – Elles ont aussi mené de nombreuses actions blasphématrices envers l’Islam, mais quand elles le font, on les accuse d’être « islamophobes » et de ne pas faire la même chose envers le christianisme… Chez les opposants au féminisme, on va dire que chacun prêche pour sa paroisse et ne voit que ce qui l’arrange.

Face à une telle mauvaise foi, le blasphème est très sain. Pour la santé et l’équilibre des libertés. Je n’ai jamais reproché aux Femen d’avoir blasphémé. Je pense simplement que rentrer à l’intérieur des églises devait être réservé à des pays non laïques comme la Russie ou l’Ukraine, où l’Eglise rentre dans nos vies à travers la loi… Je crois aux actions radicales maîtrisées et à la riposte graduée. Les Femen sont plus « gauchistes ». Elles ne comprennent pas toujours la différence entre l’homophobie encouragée par l’Eglise dans la rue et l’homophobie religieuse d’Etat, entre la rue et la loi, entre le rapport de force à l’intérieur d’une société civile et le cadre légal. Elles sont gauchistes et… très jeunes. Mais ceci dit, elles ont quand même mis le doigt sur un vrai problème : la montée d’une extrême droite religieuse totalement hystérique dans notre pays.

Je reste plus choquée par la réaction à leur action que par leur action elle-même. Au fond, qu’est-ce qu’elles ont fait ? Elles sont entrées seins nus et ont sonné les cloches dans la nef… La belle affaire. Pensez que les hommes de l’église ont failli s’évanouir, ont hurlé au sacrilège, puis ont éteint les lumières pour les tabasser ! C’est quand même autrement plus choquant. C’est pareil pour l’affaire des caricatures de Mahomet. Dessiner un prophète, pour certains, c’est choquant. A mes yeux, ce qui est choquant, c’est qu’on veuille tuer des dessinateurs pour si peu.

imagesS – Personne–même certains de leurs adversaires–ne nie que les Femen soient courageuses jusqu’à la témérité, certains ont même utilisé à leur égard le terme de « féminisme suicidaire ». Les Femen mettent-elles vraiment  leurs militantes en danger de façon irresponsable?

CF – J’ai eu parfois vraiment peur pour elles. Quand Inna et deux autres militantes sont allées protester seins nus sous les fenêtres du KGB en Biélorussie, quand elles sont allées soutenir Amina en Tunisie, défier Civitas ou plus récemment tenir tête à une manifestation pro-russe en Crimée, c’est très courageux et très fort. Il y a dans ce mouvement des jeunes femmes qui croient si fort en leurs idées qu’elles prennent des risques, c’est admirable. Bien sûr, le jour où elles prendront des risques pour une action qui n’a pas de sens ou si elles mettaient les autres en danger, ce ne serait plus admirable mais inacceptable.

S - Vous mentionnez dans votre livre le fait que les militantes Femen sont conscientes qu’il faut forger des alliances avec les femmes arabes ou musulmanes. Est-ce que l’affaire Amina Sboui (et le retournement de celle-ci, lâchant les Femen parce qu’elle les voit comme « islamophobes » et « financées par Israël » avant de mentir sur une agression qu’elle aurait subi) a servi cet objectif ?

amina_femenCF – Nous savions toutes, même si nous le ressentons comme une trahison, qu’Amina était une jeune femme (19 ans) à la fois impressionnante de courage et de détermination, mais capable aussi de s’égarer. Elle aura joué un rôle historique en Tunisie en tenant tête aux salafistes et au gouvernement de coalition avec les islamistes, et elle a reconnu avoir menti sur son agression à Paris, ce qui demande un certain courage. Je n’avais pas écrit d’article sur cette agression, alors que je l’ai beaucoup soutenue dans le passé, car je n’étais plus sûre d’elle et de sa parole. Je connais une liste très longue de militants très courageux qui ont fini par se brûler dans ces combats très exposés, où l’on vit avec la peur au ventre d’être agressé, au point que l’on finit par devenir parano et un peu fou.

images-3Mais là aussi, je ne regrette pas de m’être intéressée à cette alliance, très forte, entre des féministes ukrainiennes et des femmes arabes comme Amina ou avant elle , Aliaa El Mahdy ou des anciennes militantes de Ni putes ni soumises. C’est ce qui m’a plu dans cet activisme : l’union de leurs corps nus contre les islamistes et les proxénètes, cette alliance entre déçues du printemps arabe et du printemps ukrainien, qui — à l’heure où nous parlons — ont pris leur revanche. Puisque les islamistes ont perdu les élections en Tunisie et que Ianoukovitch a dû fuir…

C’est de ce combat que parle mon livre, « INNA ». J’espère qu’il sera lu, dans quelques années, comme le récit de cette génération. Celle qui est descendue place Tharir et  celle qui allait descendre à Maïdan.

images-1Les Femen ont été une avant-garde et un trait d’union entre ces révolutions. Maintenant le plus dur commence. Reconstruire un monde sans intégristes et sans mafieux. Il faudra des intellectuels et des activistes qui prennent leurs responsabilités pour cela. Des bâtisseurs et des bâtisseuses. C’est avec eux que je travaille, en Tunisie ou en Ukraine. Chaque cycle a ses héros et ses héroïnes. L’histoire est un livre qui s’écrit page après page. Je me sens très privilégiée de pouvoir rencontrer autant de gens engagés et vivants, inspirants, qui écrivent ces pages. Je me sens aussi libre de les tourner quand il faut écrire un autre chapitre.

Sporenda.

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A propos sporenda

La madone des forums. Avec ses lunettes noires, ses tenues sombres et son perroquet trilingue apprivoisé, elle camperait volontiers une cérébrale cousine rockeuse de Madame Adams. Laissez-lui un clavier et le monde s’éclaire. Rigueur, honnêteté intellectuelle, culture encyclopédique, générosité, elle cumule les qualités que je valorise. Avec, en plus, une qualité exceptionnelle d’attention aux autres.

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