Interview n° 21: Eloïse Bouton

FEMEN : REMETTRE LE FEMINISME DANS LA RUE

Par Sporenda

B-M0wKICMAA65DM.jpg-largeDiplômée de l’Institut français de presse et de la Sorbonne nouvelle, Eloïse Bouton est journaliste freelance, spécialisée en société, culture et musique pour la presse écrite et le web (Brain Magazine, Noisey, Le Parisien magazine, l’Express styles…), traductrice indépendante anglais et militante féministe.

S : C’est la question inévitable que se posent les féministes depuis le début de Femen : la nudité. Vous dites dans votre livre que la nudité des  Femen est politique. Cela signifie-t’il qu’elle soit vraiment perçue comme telle ? Dans une culture pornifiée, la plupart des hommes ne reçoivent-ils pas cette nudité non comme politique mais comme érotique ? Selon les Femen, cette nudité vise à dénoncer, à faire prendre conscience. Le problème est qu’elle semble plutôt susciter l’excitation sexuelle et les commentaires salaces. Est-ce qu’on n’est pas là dans la même approche volontariste qui affirme que la prostitution est féministe, sur la base du postulat qu’une simple affirmation subjective aurait le pouvoir d’annuler la réalité objective ? Est-ce qu’on n’est pas dans une simple rationalisation politiquement correcte de l’adoption de la nudité parce qu’elle permet d’attirer  l’attention des medias ?

femen-feminismeEB : Sur la dernière partie de la question, le fait que les hommes auraient reçu cette nudité comme érotique, je ne le pense pas parce que les réactions suscitées par ces actions portaient vraiment sur le discours ; les fachistes, la fachosphère ont vraiment réagi sur le fond, même s’ils nous traitaient de putes et de salopes  parce qu’on était nues devant tout le monde ; ils nous insultaient au passage mais il y avait un fond qui était entendu. La publicité avec des femmes nues et lascives et cette nudité-là, c’est quand même très différent, je pense que les hommes comprenaient bien qu’il y avait un contenu politique.

Après, je ne sais pas si la nudité des Femen est intellectualisée, je ne sais pas si au départ, elle est réfléchie comme concept. Elle a été construite dans l’action, en même temps que le mouvement a évolué ; au début, c’était essentiellement une stratégie médiatique, puisqu’elles manifestaient habillées en Ukraine et que c’est lorsque elles ont eu affaire aux médias qu’elles ont décidé de laisser tomber le t-shirt. Je ne sais pas si chez elles au départ, ça a été une réflexion, en tout cas, moi de l’extérieur—et c’est pour ça que je les ai rejointes– j’ai vu cette dimension-là.

Unknown-1On sait que dans l’histoire, cette pratique a déjà existé, comme l’évoque l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch dans son livre Les Africaines : Histoire des femmes d’Afrique subsaharienne du XIXe au XXe siècle. Elle raconte qu’à certains moments—en 1929 je crois—il y a eu des femmes du Sud-Ouest du Nigéria qui se déshabillaient pour réclamer un rôle politique dans les instances de pouvoir, qui organisaient des manifestations seins nu voire complètement nues–c’est intéressant de voir qu’un siècle avant les Femen, la nudité était utilisée dans des manifestations, même si c’était beaucoup moins médiatisé et pas dans le même contexte politique. De même, la blogueuse égyptienne  Alia El Madhy qui a publié sur son blog des photos d’elle dévêtue  il y a quelques années, vu le contexte dans son pays, sa nudité a évidemment un contenu politique et n’était pas érotique.

S : L’objection que je ferais à ça, c’est que je suis au courant de cette nudité utilisée comme arme politique en Afrique, mais que le contexte est très différent : il n’y a pas de culture pornifiée comme en Europe. Il n’y a pas cette exigence masculine imposée aux femmes de se montrer nues partout, ces images porno-publicitaires omniprésentes, cette érotisation constante du corps des femmes, elle n’existait pas en Afrique à l’époque que vous citiez.

rtr3dogoEB : Mais par exemple pour moi, PETA, c’est clairement un exemple d’usage de la nudité qui est politique.  Le message est parfaitement clair, c’est pour une cause, et c’est contrôlé. Il y a le côté médiatique aussi qui est inhérent à Femen qui fait que ces questions se posent, et je ne pense pas qu’elles se poseraient pour d’autres mouvements.

S : C’est d’abord une stratégie médiatique ?

EB : Voilà.

S : Vous dites dans votre livre : « je me déshabille pour empêcher la société patriarcale de le faire à ma place pour m’aliéner… Je suis nue parce que je le choisis ». Considérez-vous que lorsque les femmes acceptent d’être elles-mêmes les agents de l’aliénation patriarcale –que ce soit pour le voile ou la prostitution—au lieu de laisser les hommes s’en charger, ce n’est plus de l’aliénation ?

Unknown-2EB : C’est un très vaste sujet et c’est la question qui divise les féministes depuis longtemps, et ce que vous dites me fait penser au livre de Geneviève Fraisse « Du consentement » qui était très subtil sur ces questions-là. Tout vient de cette question de consentement : est-ce qu’il y a aliénation ou pas, qu’est-ce que le consentement, est ce que c’est une liberté individuelle ? Mais puisque la prostitution et le port du voile impliquent d’autres personnes, du coup ce n’est plus un consentement privé mais public et politique. Je suis abolitionniste, laïque et athée, donc je suis plutôt contre le port du voile et contre la prostitution mais je n’aime pas les schémas binaires où on nous dit : il faut être pour ou contre. Parce que c’est un sujet très complexe, donc il faut qu’il y ait discussion et surtout je ne veux pas  rompre le dialogue avec les gens qui ne pensent pas comme moi, dialoguer avec les personnes qui n’ont pas le même avis que vous  sur ces questions-là, c’est très important.

S : Vous dites qu’il n’y a pas à proprement parler de casting au physique dans Femen mais vous dites aussi que l’impératif de nudité implique presque obligatoirement de n’avoir dans les actions que des femmes jeunes et correspondant à peu près aux standards de « baisabilité » : celles qui n’y correspondent pas ne veulent pas se retrouver nues en public. Est-ce qu’une action féministe qui exclut objectivement de nombreuses femmes sur des critères patriarcaux est vraiment féministe ?

EB : Je ne pense pas que les femmes qui ne correspondent pas à ces standards-là soient exclues   c’est plutôt que, quand le mouvement est arrivé en France, le processus a été plus long, c’est-à-dire qu’il y a eu une phase d’observation, elles ont réfléchi, hésité, ensuite elles ont essayé d’enlever leur t-shirt chez elles, puis dans un petit groupe de filles avant de passer à l’action, alors que pour d’autres femmes qui correspondaient davantage à ces standards-là, ça a été plus facile. Je ne pense pas que ça exclut, c’est un processus différent, et je pense que la question s’est posée à la création de la branche française : en Ukraine, Femen rassemblait  des filles très hétéronormées. C’est une question qui s’est posée à Paris : « moi je suis complexée par ma poitrine, si je dois manifester seins nus, je ne vais pas y arriver… »—et ça créé des  discussions qu’il n’y avait pas eu avant.

S : Femen a fait beaucoup d’actions antichrétiennes, la croix sciée par Irina, Notre-Dame, la Madeleine. Pourquoi cette importance prioritaire donnée par Femen à la lutte antireligieuse et qu’est-ce qui la justifie dans le contexte actuel ?

femen-pussy-riot-2EB : Au départ, les institutions religieuses étaient une des cibles identifiées par Femen, avec les dictatures et l’exploitation sexuelle—c’était ses trois cibles. Parce qu’il y a un lien fort entre le pouvoir et  la religion en Ukraine. En France,  pays laïque,  c’est plus le côté pernicieux et invisible de la religion  qui est en cause, le fait qu’elle représente encore un lieu de pouvoir des hommes d’où les femmes sont exclues, ou qui va dicter des comportements  aux femmes   –comme le pape il n’y a pas longtemps qui s’est opposé à toute évolution sur la contraception, qui refuse le mariage pour tous ou qui a dit que l’adoption des enfants par les homosexuels est une forme de discrimination–toutes ces positions complètement moyenâgeuses. De même que l’implication de l’Eglise dans la loi anti-avortement qui a été proposée  en Espagne. Encore aujourd’hui, il y a des instances politiques qui flirtent avec les religieux, qui les écoutent—ce qui est normal—mais qui après vont intégrer leurs opinions et en faire une norme. Et c’est ainsi que l’athée devient plus discriminé que certaines religions.

5688546S : Personnellement, je trouve la position de Femen assez justifiée parce qu’il y a tout de même un retour très offensif des religions en ce moment. Vous le soulignez vous-même, on demande sans arrêt leur avis aux prêtres, aux imams etc. Alors qu’on ne demande pas souvent leur avis aux athées en tant que tels. Il y a là vraiment une discrimination : on voit et on entend les religieux partout, alors que les athées n’ont aucune visibilité médiatique. Je ne vois aucune association laïque/athée qui soit régulièrement invitée par les medias.

L’action à Notre-Dame est une idée d’Inna, qui voyait dans cette cathédrale un « symbole international de religion ». Vous dites que le désaveu et le déclin de Femen datent de là. Est-ce que la plupart des erreurs de stratégie des Femen ne viennent pas de ce décalage culturel entre  les Femen ukrainiennes et les militantes françaises ?

EB : Si, complètement. Je pense que l’erreur de Femen est d’avoir essayé de calquer et d’imposer un mode de fonctionnement qui est propre à son pays et à la genèse du mouvement. En France, le contexte est complètement différent, et ces erreurs sont dues à ce flou, à ce manque de connaissance de notre pays. Il y avait des slogans qui étaient très pertinents en Ukraine mais qui ici n’avaient plus de sens ; et sur certaines actions, il y a eu un travail trop superficiel qui a été fait, ça n’a pas été préparé suffisamment en profondeur. On n’a pas assez évalué les enjeux, le contexte,  on n’a pas assez pris en considération quelles étaient nos cibles, les personnes à qui on s’adressait : est-ce qu’on s’adressait aux médias, est-ce qu’on s‘adressait aux gens en général, aux femmes ? Tout ça n’a pas été assez défini, et aujourd’hui l’action de Notre-Dame, qui me semblait tout à fait pertinente,  me paraît très floue : quand je la revois, je ne comprends plus très bien, il y a différentes choses qui se mélangent, il y a différents slogans : sur la démission du pape, contre l’homophobie, sur les cloches… Aujourd’hui, de l’extérieur, je comprends qu’on ait de la peine à s’y retrouver dans tout ça.

S : Vous qui avez fait partie des Femn, vous dites que vous avez de la peine à comprendre. Alors vous imaginez un peu que les gens qui sont à l’extérieur soient souvent complètement déconcertés. Ce n’est pas  lisible…

Le prêtre de l’église de la Madeleine où vous avez mené une action pro-avortement vous a accusé faussement d’avoir uriné sur l’autel. Autre manifestation des délires suscités par Femen—ici un délire nettement scatologique. Que pensez-vous de la violence des réactions des catholiques à  Femen ? Selon vous, qu’est-ce que ces réactions disent sur  le délit de blasphème en France actuellement et la vision religieuse des femmes ?

Unknown-3EB : Les réactions ont été d’une violence inouïe, j’ai du porter plainte trois ou quatre fois pour injures sur les réseaux sociaux, il y a eu des menaces etc. , c’est allé très loin. C’est quelque chose que je n’aurais jamais soupçonné avant, je pensais que l’on pouvait se faire taper dessus ou gifler mais je ne pensais pas que cela pouvait déclencher des torrents de haine.

Et en toute impunité, parce que les plaintes que j’ai déposées il y a deux ans, je n’en ai jamais eu de nouvelles, ces gens ne sont jamais inquiétés. Il suffit de poster ce genre de discours féministe et anticatholique sur Twitter pour voir ce qui se passe, c’est un déversement d’insultes, c’est très violent.

loi-anti-blasphemeSur le délit de blasphème, je pense que ma condamnation est une condamnation pour blasphème—c’est ainsi que je la perçois. Je trouve incroyable qu’on en soit encore là. Le blasphème n’existe pas pour ceux qui ne croient pas à la réalité blasphémée,  je ne comprends même pas  ce concept. Je suis athée, le blasphème a été supprimé depuis la Révolution française, abrogé puis réinstitué dans les années 1830 ; c’est quelque chose de complètement archaïque et c’est incroyable que l’on parle encore de ça—surtout avec ce qui s’est passé avec Charlie Hebdo. Je trouve ça ahurissant et je suis atterrée qu’en France on en soit encore là.

S : Vous semblez être très consciente du fait que souvent le message que souhaitaient faire passer les Femen n’est pas clair du tout. Certains slogans des Femen semblent à première vue en décalage complet avec le sens de l’action—exemple : « Christmas is cancelled » pour une action au Vatican pour défendre l’avortement ? Pourquoi cette difficulté de Femen à faire passer des messages clairs ? Est-ce que cela pourrait venir du fait que les Femen n’interviennent pas à partir d’analyses claires ?

FRANCE-TRIAL-PROSTITUTION-FEMENEB : Oui, je pense que c’est ça,  il y a un manque de clarté parce qu’il y a un manque de corpus de réflexion. Je pense qu’il y a des personnes actuellement dans le mouvement ou qui en ont fait partie,  qui n’ont jamais fait aucune lecture féministe, ne se sont jamais intéressées à ces sujets-là, et à un moment, ça devient un problème. Je comprends très bien que Femen attire des femmes qui se découvrent féministes—c’est génial et c’est ce qui m’attirée aussi au début, le côté populaire qui brasse large et qui touche un peu tout le monde—mais au bout d’un moment, quand on s’engage dans ce genre de mouvement, il faut faire un minimum de travail derrière pour combler ses lacunes. Et c’est un travail qui n’a pas toujours été fait, non seulement individuellement mais à titre collectif. Je trouve que « In gay we trust », utilisé dans  l’action contre Civitas,  était un slogan très clair, ou même   : «  It’s your turn to be fucked » quand elles ont fait l’action contre DSK il y a quelques jours ; c’est très  drôle, c’est le côté un peu mauvais goût , second degré, caustique que j’aimais bien chez elles au début et qui avait beaucoup disparu au fil des actions.  Par contre, des actions comme celle de Notre-Dame mélangent trop de choses : « Bye bye Benoit », « Saved by the bell », « Homophobe dégage », c’est confus, on ne comprend même plus pourquoi on est là.

S : Dans cette action de Notre-Dame, on dirait qu’il n’y a pas de focus, c’est un cocktail de concepts, un patchwork. L’action aurait sans doute été plus efficace si elles l’avaient centrée sur un seul point clair, avec tous les slogans convergeant sur ce point. On avait l’impression d’une espèce de buffet où chacun pouvait se servir comme il voulait,  avec trente-six parfums de glaces différents…Il y avait un  côté éclectique, qui débouchait sur du flou…

Les Femen misent sur la provoc, l’effet médatique, l’image. Selon vous, elles privilégient la forme plutôt que le fond (le matériel, la présentation, etc.) et ne perçoivent pas « l’analyse comme instrument de lutte ». D’où vient cet anti-intellectualisme des Femen ? Est-ce que ce n’est pas la cause de l’épuisement assez rapide du mouvement, une fois le choc de la provocation émoussé ?

EB : Je suis en partie d’accord aussi. Je pense que chez les Femen, il y a l’utilisation des medias comme mode d’existence inhérent au mouvement. On flirte tout le temps avec ça, c’est assez schizophrène. Les shootings pour les magazines m’ont dérangée au bout d’un moment et j’ai arrêté de les faire, on se retrouvait dans un rôle qui était complètement ce qu’on voulait dénoncer. Et l’anti-intellectualisme comme vous dites, ça vient vraiment de leur histoire en Ukraine et d’une sorte de mépris de la bourgeoisie et du confort matériel. Quand Inna est arrivée à Paris, et qu’elle a vu les recrues affluer, elle disait : ce sont des petites bourgeoises, elles n’y connaissent rien, elles n’ont aucun vécu traumatique, elles sont dans un cadre hyperprivilégié.

Après elle s’est adoucie et elle a compris qu’elle était dans un autre pays et dans une autre culture, mais au début, ça lui a vraiment fait un choc, parce que les femmes qui rejoignaient Femen en Ukraine avaient vécu des histoires d’une violence extrême, elles avaient été confrontées à la prostitution etc. Et il y avait chez elles un mépris  pour la bourgeoisie, les pratiques bourgeoises, le féminisme en France, des vieilles femmes poussiéreuses dans des bibliothèques, tous ces clichés. Et  le mouvement s’est construit dans l’opposition à tous ces clichés qu’elles pouvaient avoir. C’est dommage, j’ai essayé un peu de faire le lien avec les autres formes de féminisme mais j’ai vite arrêté; c’est quelque chose qui n’a jamais été intégré, je ne sais pas où elles en sont aujourd’hui là-dessus, mais il y avait au départ un mépris total de la réflexion déjà existante en France.

S : L’hypothèse que vous avancez sur le background communiste des Femen, et le mépris systématique de la bourgeoisie qui en est la conséquence , c’est très intéressant comme explication.

UnknownEB : Leur livre de référence, c’est Bebel , « La femme et le socialisme ». Inna a un parcours un peu différent, parce qu’elle a fait des études de communication, mais les autres ukrainiennes, Oksanna, Sacha et Anna la fondatrice, baignent dans cette pensée-là, très marxiste, très soviétique, c’est vraiment quelque chose qui les relie à la base.

S : Vous dites que les Femen ont des modes de fonctionnement patriarcaux, alors qu’elles disent vouloir lutter contre le patriarcat. C’est d’ailleurs un problème constant dans les associations féministes. Une association féministe peut-elle fonctionner efficacement sans reproduire des comportements patriarcaux/hiérarchiques ? Les féministes peuvent-elles se débarrasser des modes de fonctionnement ayant cours dans le reste de la société (hostilité horizontale entre femmes par exemple) et en inventer de nouveaux en interne ?

UnknownEB : C’est ce que je souhaite, car  ce type de fonctionnement est un gros problème, et c’est pourquoi  je milite en solo aujourd’hui. Le fait de reproduire les fonctionnements patriarcaux hiérarchiques, les jalousies, l’hostilité entre femmes, c’est usant, ça détruit tout, et c’est impossible d’avancer  comme ça. Pour le moment, ce qui me paraît pas mal, c’est le système du collectif ouvert, où il y des gens qui entrent et qui sortent, qui militent et  font acte de présence  dans les sections et qui ensuite peuvent disparaître pendant un an. Ca me paraît être un mode de fonctionnement assez sain, et pour ce que j’en sais, ça marche plutôt bien. Mais je n’ai pas vraiment de solution.

S : Est-ce qu’il vous a semblé que Femen fonctionnait de façon plus hiérarchique que les autres mouvements féministes,  ou pareil ?

EB : Pareil. Dans la Barbe, c’était les mêmes problèmes, dans OLF aussi du peu que j’y ai été. Sauf qu’à la différence des autres mouvements, les Femen prétendaient qu’il n’y avait pas de hiérarchie. En fait, il y en avait une.

S : Femen est un véritable aimant à fantasmes et à rumeurs : financement sioniste, ou par Soros, complots divers etc. Pourquoi ce mouvement fait-il ainsi délirer les gens ?

EB : Je ne sais pas, c’est un mystère,  je n’ai jamais compris. La nudité fait délirer bien sûr, et aussi le fait qu’elles viennent d’Ukraine.

S : L’exotisme, les prostituées blondes ?

UnknownEB : Et l’amazone aussi, il y a un mélange de tout ça. Il y a aussi un côté tellement spectaculaire dans les actions que les gens se disent : ce n’est pas possible qu’elles fassent ça toutes seules, elles doivent être cadrées, il doit y avoir des gens derrière elles. Et il y a la question de l’argent : « qui les finance ? »–parce qu’on ne peut pas faire ça nous-mêmes et qu’il faut avoir de gros moyens pour faire des opérations aussi spectaculaires. Alors qu’en fait pas du tout, c’est fait avec trois bouts de ficelle…

S : Vous écrivez : « Peu à peu, la valeur des actions est jugée non pas sur leur efficacité à faire passer le message mais sur leur dangerosité ». Il s’agit avant tout d’avoir des couilles pour mériter l’approbation de la cheffe.  Autre intériorisation patriarcale de Femen ? Qu’en pensez-vous ? Est-ce une dérive, ou ce culte très viril de la prise de risque et de l’héroïsme révolutionnaire n’était-il pas présent dès le début—vu la référence des Femen ukrainiennes à Bebel et à un mouvement machiste comme le marxisme ?

EB : C’est une des raisons pour lesquelles je me suis détachée progressivement de Femen ; cette démarche de se réapproprier la virilité ramène à un schéma extrêmement binaire, celui du masculin/féminin, dominant/dominé : pas très intéressant et assez obsolète ; dans la réflexion féministe et même dans l’activisme féministe, on n’en est plus là. Ce culte militaire, c’est l’angoisse absolue  et ça perpétue des  valeurs que je trouve dépassées et contre-productives.

Et il y a là aussi quelque chose d’adolescent : au début, ça m’amusait parce que j’avais l’impression que c’était du second degré, mais plus le temps passait, plus j’ai réalisé que c’était du premier degré : des filles qui y croient à fond,  je trouve ça inquiétant. Mais je ne sais pas s’il y a vraiment une réflexion derrière : si c’est juste un désir un peu adolescent–« on est une bande de copines, on rigole, on joue un peu à l’armée »– ou si  ce sont vraiment des convictions personnelles : « c’est comme ça qu’il faut faire, il faut reproduire ces codes-là, il faut se les approprier pour avancer ».

S : Justement, est-ce que Femen n’est pas un mouvement très post-moderne, très post-féministe ? On a l’impression que vu l’échec du féminisme « radical » Seconde vague, elles ont tiré les conclusions de cet échec par une sorte d’adaptation aux normes patriarcales pour arriver à faire passer un message,  assortie d’une espèce de renonciation. Est-ce qu’elles ne  sont pas en pointe pour certaines choses tout en ayant aussi complètement abandonné certaines revendications qui maintenant paraissent du féminisme radical mais ne l’étaient pas à l’époque (d’après ce que j’en sais en tout cas )?

EB : Je suis assez d’accord, surtout sur certains sujets. Sur la religion, elles sont très pertinentes, mais sur d’autres, c’est trop intégré, il y a une forme de renonciation. Il y a une volonté d’absorber, de s’adapter, mais qui va sûrement parfois trop loin.

S : On a même l’impression qu’elles compensent, qu’elles occultent cette renonciation au niveau théorique par des méthodes d’action qui cassent la baraque…

Vous notez qu’il y a un important turnover à Femen et que beaucoup de militantes partent vite parce qu’elles ne se sentent pas respectées et n’arrivent pas à trouver leur place. Vous dites que l’association fonctionne en instrumentalisant un certain masochisme féminin. Ce besoin de servir les autres et de se sacrifier n’est-il pas systématiquement instrumentalisé par le patriarcat parce qu’indispensable à sa survie ? Est-ce que ce n’est pas de nouveau une intériorisation de schémas patriarcaux de la part de Femen ?

Unknown-1EB : C’est comme ça que je l’ai perçu, comme le symptôme d’un schéma patriarcal perpétué. Parce qu’il y a ce côté : « je me victimise », le fait que lors des actions, c’était la course aux coups reçus, celle qui se faisait le plus taper était la meilleure activiste, celle qui avait le mieux réussi l’action. Pour moi, c’est catastrophique de raisonner comme ça : une action réussie, ce n’est pas avoir des jambes cassées et deux semaines à l’hôpital, je ne vois pas l’intérêt. Il y a un côté très victimaire, très sacrificiel et très romantique : la mort peut être le triomphe absolu du message, il y a cet idéal de mourir en pleine action…

S : C’est un peu l’héritage des anarchistes russes et de leur style kamikaze : se faire sauter pour sauver la société, il y a une filiation…

EB : C’est quelque chose que je concevais très bien de la part des Ukrainiennes : vu leur contexte et leur histoire, je comprenais parfaitement cet absolutisme qu’elles pouvaient défendre, mais de la part de Françaises, de femmes qui ne s’étaient jamais engagées avant, c’était très surprenant.

S : Des membres de Femen ont amené leur copain dans l’association, et certains ont essayé ensuite d’y jouer ensuite un rôle dirigeant voire de se hisser au rôle de gourou, comme le fameux Viktor, « cerveau » des Femen. Que pensez-vous de cette place parfois problématique des hommes dans Femen, et pourquoi certains hommes cherchent-il à jouer les éminences grises dans cette association ?

EB : Viktor, je ne l’ai pas du tout connu, je l’ai vu un peu sur Skype à certains moments, au tout début quand Inna est arrivée à Paris. C’est quelque chose dont elle n’a jamais parlé, que j’ai découvert comme tout le monde avec le film de Kitty Green qui avait révélé cette histoire.  Elle ne s’en est jamais vraiment expliquée, elle s’est plutôt présentée comme une victime manipulée par quelqu’un qui ne leur laissait pas vraiment le choix.

Unknown-2Et dans le mouvement, on a souvent eu des hommes qui venaient aux réunions et voulaient nous « protéger ». Ca, c’était vraiment leur souci, en plus de nous contrôler ou de réfléchir et de mettre en place des actions à notre place : « ah mais c’est très dangereux ce que vous faites, moi je peux faire la sécurité pendant les actions »… Certains hommes nous ont proposé ça,  être notre service de sécurité rapprochée, nous défendre, aller taper sur des contre-manifestants—tout ça est  hypermachiste. Et cela nous réduisait à chaque fois à notre statut de femme, comme si le discours politique n’existait pas : on était juste des petites filles fragiles torse nu qui risquaient d’attraper froid. Certains hommes pro-féministes,  ça leur faisait peur : à chaque action, les plus inquiets, c’était eux. Quand ils voyaient que les actions pouvaient être assez violentes, que les CRS ou les forces de sécurité pouvaient être brutales, ils paniquaient.

imagesS : On a l’impression qu’ils considéraient toutes les femmes comme des petites fleurs fragiles, non ?

EB : C’est exactement ça. Ce qui du coup, peut permettre de reprendre une place dominante, en reproduisant les vieux schémas et sans réfléchir à ce qu’on est en train de faire dans cette association.

S : Ca leur permet aussi d’être entourés de femmes souvent très jolies et jeunes et de taper d’autres mecs : c’est vraiment la réalisation du rêve macho archétypique : taper sur des mecs, être entouré de filles jolies et jeunes : le paradis,  les 72 vierges…

EB : Complètement. Il y a ce côté : « je frime avec ma bande de copines jolies, torse nu… » Il y avait aussi des gays qui ont rejoint le mouvement et qui étaient dans ce même fonctionnement.

S : Est-ce que des  Femen françaises ont amené leur copain et est-ce que ça a posé  des problèmes ?

EB : Non, je n’ai jamais vu ça en France. Les hommes qui ont rejoint Femen, c’était des hommes seuls qui sont venus d’eux-mêmes parce qu’ils avaient vu qu’on recherchait des gens sur Facebook et qui venaient à nos réunions.

S : Le bilan de Femen est-il positif selon vous ? Qu’est-ce qu’elles ont produit concrètement en termes d’avancées du féminisme ?

Unknown-3EB : Je crois qu’elles ont fait avancer les choses dans le sens où elles ont ouvert des débats. Sur la religion, il n’y avait pas de groupe féministe en France qui disait ouvertement : « la religion opprime les femmes, c’est un instrument du patriarcat ». Et elles ont remis l’activisme au goût du jour, elles ont fait redescendre le féminisme dans la rue, alors qu’avant il était plutôt dans des réunions, dans des universités, dans des livres. La dimension pop du mouvement, je pense que c’est aussi un vrai apport. Et détourner les clichés patriarcaux, utiliser les mêmes armes que le patriarcat pour faire passer un message inverse, c’est intéressant.

S : C’est le schéma de la réappropriation : les féministes de « Reclaim the Night » qui défilent en s’appropriant le terme de « slut ».  Merci pour vos réponses.

 

 

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La madone des forums. Avec ses lunettes noires, ses tenues sombres et son perroquet trilingue apprivoisé, elle camperait volontiers une cérébrale cousine rockeuse de Madame Adams. Laissez-lui un clavier et le monde s’éclaire. Rigueur, honnêteté intellectuelle, culture encyclopédique, générosité, elle cumule les qualités que je valorise. Avec, en plus, une qualité exceptionnelle d’attention aux autres.

2 réflexions au sujet de « Interview n° 21: Eloïse Bouton »

  1. Je crois que les jeunes féministes ont enterré le féminisme radical un peu vite et préféré August Bebel ou d’autres penseurs marxistes aux grandes théoriciennes du féminisme. C’est un défaut des jeunes de penser réinventer le monde car elles se privent d’une expertise considérable. Une de mes citations préférées en est une de Tristan Bernard, écrivain aussi comme vous: «L’humanité qui a 6,000 d’âge retombe en enfance à chaque génération». Surtout je dirais chez les femmes qui manquant de confiance en elles, sont férues de mode et d’originalité et se gargarisent d’un post-modernisme plus que douteux et même carrément antiféministe.

  2. Ce qui m’a choqué dans le documentaire sur les femen c’est que l’auteur tout comme le philosophe ont commencé à critiquer le mouvement quand il s’en est pris à l’islam. Le philosophe Benoît Goetz pour discréditer leur action en Tunisie est allé jusqu’à dire que la Tunisie a donné le droit de vote aux femmes avant la France ce qui est totalement faux.

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