Interview n°11: Laurence Noëlle

Que dire de Laurence Noëlle? Que je l’admire. J’admire son courage, sa force, sa grandeur d’être humain. Merci, Laurence, d’avoir accepté cette interview.

DE LA HONTE TOXIQUE À LA HONTE UTILE

par Sporenda

photo de Laurence Noelle

Laurence Noëlle est formatrice professionnelle d’adultes diplômée, spécialisée

en relations humaines et prévention des violences. Elle est l’auteure du livre Renaître de ses hontes  chez Le Passeur éditeur , qui aborde son passage par la prostitution.

Elle anime des actions de formation interactive en milieu carcéral  autour des thèmes liés aux violences et aux difficultés comportementales, relationnelles et sociales des détenus jeunes et adultes à  la demande du Service pénitentiaire d’insertion et de probation et intervient dans le cadre des programmes de prévention de la récidive et la lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT). (Ministère de la justice).

Elle  intervient aussi au pénal  à la demande de la Protection judiciaire de la jeunesse (Ministère de la Justice) et organise des mesures de réparation pénale, des stages de formation civique et de citoyenneté.

 Elle agit également en milieu éducatif pour la prévention des violences et des difficultés des jeunes dans les établissements scolaires et dans un contexte associatif par son engagement dans la lutte contre le trafic et l’exploitation sexuelle dans le cadre du « travail social et prostitution » organisé par le Mouvement du Nid.

imagesS : Vous évoquez l’inceste dont vous avez été victime étant enfant, par votre père (en fait votre beau-père). Y a-t-il un lien direct selon vous entre cet inceste et votre entrée dans la prostitution quelques années plus tard? Si oui, qu’est ce qui, dans l’inceste, prépare à accepter de se  prostituer ?

LN : Oui, il y un lien direct entre l’inceste et la prostitution. D’après les statistiques, entre 50 % et 90% des personnes prostituées ont subi des violences dans leur enfance. Sur le terrain, j’ai entendu des histoires sordides de la part de femmes qui s’en sont sorties et qui restent encore dans l’ombre : une mère qui vendait sa  fille pour un sac de charbon de bois. Des parents qui prostituaient leur fille jusqu’à la puberté, un beau-père médecin qui, pour se venger de la séparation avec la mère, viola l’enfant. Pour ma part, je suis née avec la blessure d’indignité : non désirée par ma mère, rejetée comme un objet puant dans une salle de bain, ignorée ou rabaissée par les paroles humiliantes, la suite est un enchaînement « logique » si j’ose dire.

Si je me crois un objet parce que j’ai été humiliée, il y a de fortes chances que je devienne une poupée. Mon cerveau de petite fille ne pouvait pas comprendre ce que mon beau-père me demandait de faire avec mes mains. Pour donner du sens à l’insupportable, je me suis culpabilisée. J’ai donc, une fois de plus, porté le fardeau de la faute à la place de mon abuseur. Et si je me sens indigne de vivre, je ne peux pas m’autoriser le bonheur. Je me suis donc méprisée et auto-punie. Lorsqu’il y a une problématique d’abus, elle est souvent renforcée par ce que l’on nomme  une répétition événementielle. En quelque sorte on « reproduit » le traumatisme, comme si nous étions sur un disque rayé, pour trouver la solution pour s’en sortir au moment où les abus sexuels se produisent.

S : Vous avez été une adolescente fugueuse, vous avez tenté plusieurs fois de vous échapper d’un milieu familial hostile et dysfonctionnel. Les recherches sur la prostitution mettent en évidence que les adolescentes fugueuses (qui quittent souvent leur famille suite à une situation d’inceste), étant à la dérive, sans argent, isolées et sans endroit ou dormir, sont systématiquement ciblées par les proxénètes. Ceux ci les recueillent, leur procurent une fausse affection et une aide matérielle intéressée pour les mettre ensuite en prostitution. 

A votre connaissance, est-ce un cas typique et fréquent?

LN : A ma connaissance, oui. Par exemple, aux Etats Unis, l’âge moyen pour entrer dans la prostitution est de 14 ans. Il n’est pas rare en Europe de rencontrer sur le trottoir des adolescentes venues des pays de l’est et d’Afrique ou d’ailleurs. C’est plus facile pour les proxénètes de forcer une adolescente vulnérable à cause de son jeune âge, d’où l’intérêt de prévenir les jeunes. Je rappelle également le trafic et la traite des enfants pour le tourisme sexuel dans certains pays d’Asie, par exemple.

S : Vous dites qu’on entre en prostitution de deux façons: en étant piégée ou par la contrainte. Quel est le cas qui était le plus fréquent autour de vous? Quelles sont dans votre expérience, les autres circonstances sociales et personnelles qui mènent typiquement vers la prostitution?

 LN : Je dirais, en résumé, qu’il y a prostitution à chaque fois qu’il y a vulnérabilité : vulnérabilité économique, vulnérabilité psychologique, croyances culturelles, pauvreté, menaces et chantage par les réseaux de proxénétisme, violences et humiliations verbales ou non verbales dès l’enfance,  mépris de soi, syndrome post traumatique du aux abus sexuels vécus durant l’enfance.

S : Vous abordez la réaction de votre mère quand vous lui apprenez que son mari a eu des relations sexuelles avec vous pendant des années. Elle réagit par un déni absurde: elle prétend que vous devez vous être trompée, que ce n’est pas votre beau père mais votre oncle qui vous a violée. Avez vous résolu la question que vous vous posez alors: savait elle, a t’elle fermé les yeux ?

 LN: Non, je n’ai pas résolu la question. De toute façon, aujourd’hui, cela ne change rien pour moi, le mal a été fait et je ne peux pas revenir en arrière. J’ai fait mon deuil d’attendre une quelconque réparation venant de ma mère grâce à la psychothérapie. Je ne peux pas la changer mais je peux me changer moi. Guérir c’est accepter de vivre avec nos blessures afin qu’elles deviennent supportables. Les transformer en un terreau fertile, comme par exemple oser « dire » afin que d’autres se l’autorisent,  prennent conscience et guérissent à leur tour.

S : Et que pensez-vous de la responsabilité de votre mère dans cet inceste? Considérez vous qu’elle était sous l’emprise de votre beau-père et que cela dégage sa responsabilité? Ou au contraire qu’une situation d’emprise ne doit pas effacer la responsabilité d’une mère en ce qui concerne les mauvais traitements infligés à son enfant?

LN: Difficile de répondre à sa place…Elle seule pourrait le faire comme de multiples femmes qui sont dans le déni. Le déni est une stratégie de défense pour ne pas souffrir. Parce que si elles osent voir la réalité en face, elles vont reconnaître du même coup pourquoi elles ont fait cela et donc se réapproprier la souffrance qui l’accompagne (souvent c’est une souffrance subie durant l’enfance). Toujours est-il que d’une manière générale, je dirais que même sous une situation d’emprise, elle a sa part de responsabilité parce que l’on a toujours le choix : celui de dire oui ou de dire non face à ce qui nous arrive ; même face à notre propre mort, on peut la refuser ou l’accepter afin d’être en paix avec soi-même.

Notre rôle d’adulte est de protéger l’enfant qui ne peut encore se défendre. Elle pouvait donc dire « non » à mon beau-père si elle le savait.

UnknownS: Votre entrée dans la prostitution a été prise en main par un réseau mafieux très bien organisé puisque vous racontez que derrière les studios où des prostituées faisaient les 3×8 en ‘cadences infernales », se trouvait une agence immobilière-couverture effectuant le  blanchiment de l’argent des passes. Pouvez nous en dire plus sur la dimension « business » de ce réseau prostitutionnel? D’après vos observations personnelles, quelles sont les autres professions associées avec ces réseaux ou qui leur servent de façade, quelles sont leurs ramifications internationales?

LN: L’agence immobilière ne se trouvait pas à côté de la rue Saint Denis mais en banlieue est de Paris. D’une manière générale je répondrais en évoquant l’affaire DSK qui montre un exemple de la dimension « business » existant dans ce genre de réseau de proxénétisme et le rôle que chacun peut y  jouer.

S: Donner de l’amour et de l’argent à une très jeune fille qui en a manqué, et soudain tout reprendre: votre livre montre que les proxénètes ont développé des stratégies très pointues pour manipuler des gamines à la dérive et utiliser leurs failles psychologiques pour les piéger. Avez-vous observé d’autres exemples de manipulations psychologiques utilisées pour contrôler et « dociliser » les femmes prostituées?

LN : Les menaces de les frapper, de faire du mal à leurs familles.

S : Vous avez essentiellement travaillé dans la rue, dans des conditions d’abattage : 30 clients par jour, 10 minutes maximum par client. Le vagin douloureux en permanence, la bouche gluante de sperme, la brutalité des clients et des proxénètes, la peur permanente des agressions, la saleté, les odeurs.  Pratiquement toutes les femmes soumises à ce régime d’une inhumanité impensable dans des sociétés dites   »Droits de l’hommistes » doivent se droguer  pour s’anesthésier et supporter l’insupportable.

Qu’avez vous observé en ce qui concerne les la toxicomanie parmi les femmes exerçant ce type de prostitution? Les proxénètes la favorisent-elles?

LN : Les femmes que j’ai pu rencontrer jusqu’à présent ont témoigné d’une anesthésie de leur ressenti corporel et émotionnel pour tenir le coup, tout comme moi : alcool, drogue, médicaments, frigidité, dichotomie psychologique, comme si il y avait deux personnes : celle qui se prostitue et l’autre qui tente d’avoir une vie normale.

Il ne faut pas croire que celles que l’on rencontre dans la rue habillées comme des prostituées sont des prostituées. C’est l’inverse qui se produit lorsque l’on se prostitue. La plupart changent de vêtements pour aller sur le trottoir puis, lorsqu’elles le quittent, elles s’habillent tout à fait normalement. Ce fut mon cas comme beaucoup d’autres dont je me rappelle.

 S : Nombre de clients de la prostitution arguent que leur pratique de la prostitution est morale parce  qu’ils disent n’avoir recours qu’aux « services » de prostituées majeures et non trafiquées. Est-il possible de faire cette distinction et avez vous rencontré des clients qui se sont souciés de le vérifier?

LN : Non, je n’ai pas rencontré de clients qui se souciaient de savoir qui ils avaient en face d’eux. De toute façon, si j’avais pu tomber sur un client soucieux, je lui aurais répondu que j’étais majeure et que tout allait super bien ; trop honte et trop peur de dire, trop peur d’être battue par mon proxénète …La prostitution est un monde d’illusion et de mensonge…

S : Vous soulignez que, durant toutes ces années que vous avez vécues dans la douleur physique, la peur, le désespoir et le brouillard  de l’alcool et de la coke, pas un seul client n’a eu une attitude humaine envers vous et ne s’est inquiété de la détresse manifeste de la gamine mineure et paumée à qui il avait affaire.

Vos commentaires sur cette absolue inhumanité d’hommes par ailleurs « normaux »?

LN : Ils sont dans le déni pour garder leurs bénéfices. En d’autres termes, mieux vaut ne rien voir pour continuer à se soulager les testicules ou à dégazer par la violence verbale ou physique sur une personne prostituée. Ou pour pouvoir absolument réaliser leurs fantasmes, des plus dérisoires aux plus malsains, ou pour continuer à entretenir l’illusion d’une quelconque forme d’amour pour ceux dont l’estime de soi est aussi  détruite. Ou pour nourrir la haine et la peur des femmes en allant voir les prostituées, au lieu d’oser essayer d’être heureux avec une femme.

S : Parmi les mythes de la prostitution dont votre livre met en évidence l’inanité figure celui de: « les prostituées aiment ça ».

Là dessus, je cite une phrase de ce livre qui en dit plus long que des volumes: «avec une trentaine de rapports sexuels par nuit… la notion même de plaisir sexuel est irrémédiablement bannie. Rien qu’en l’écrivant, la simple évocation de l’odeur de leur  transpiration et de leur sexe, parfois nauséabond, me donne envie de vomir. « 

Cet aveuglement prodigieux des clients quant au dégoût qu’ils inspirent aux prostituées, ce mensonge énorme qui fonde la pratique même de la prostitution, on vous le ressort pourtant à chaque fois que l’on aborde ce sujet.

Les hommes croient ils vraiment que les prostituées d’abattage aiment ça? Selon vous, si c’est le cas, qu’est-ce que cette croyance met en jeu pour être ainsi affirmée contre toute évidence? 

LN : Il est bien plus simple pour eux de croire qu’elles aiment ça. Cela les déculpabilise, ils se mentent à eux-mêmes. Continueraient-ils à venir s’ils prenaient conscience qu’elles font semblant ? Non, cela ne les valoriserait pas… Toutes les femmes que j’ai rencontrées qui connaissent ou ont connu la prostitution affirment qu’elles ne prennent aucun plaisir et que cela les dégoûte. Elles font toutes semblant pour satisfaire le client. Une femme qui aime le sexe, une libertine, refusera de se faire payer car ce qu’elle recherche, c’est le plaisir.

 S : Que pensez-vous de l’argument de la « misère sexuelle » des clients de la prostitution? 

LN : Cela dépend de ce que l’on entend par misère sexuelle. Elle peut être réelle mais il y a bien d’autres personnes qui sont touchées. Des hommes ou des femmes de tous horizons mais pour qui la masturbation est préférable à cautionner la prostitution.

Et puis, il y a la fausse misère sexuelle de ces « pauvres » clients qu’il faut « comprendre » et ce « besoin irrépressible » qu’ils ne peuvent soi disant pas contrôler, mythes qui durent depuis des siècles, bien ancrés dans les mémoires collectives.

Comment font les femmes ? A-t-on réfléchi à pourquoi la prostitution est au service des hommes ? Je précise que les hommes prostitués se prostituent pour des hommes. Je me rappelle avoir vu lors d’un reportage à la TV, un homme ayant pris la décision désespérée de se prostituer pour des femmes. Il ne trouvait pas de travail et n’avait pas de diplômes. Il parcourait les boites de nuits à la recherche de clientes. Il revenait chaque fois bredouille, il a fini par se prostituer non pas pour des femmes mais pour des hommes ! La prostitution est une atteinte  aux droits humains mais peut-on imaginer, en plus de cette violence, ce que c’est lorsque l’on n’a pas de vagin ? Je signale au passage, que fort heureusement,  il y a beaucoup d’hommes qui se respectent, respectent les femmes et savent aimer. Je vis  cet amour avec mon mari depuis 10 ans. C’est aussi ce que je voudrais dire à toutes les femmes qui pensent que le bonheur avec un homme n’est pas possible.

S : Est-ce seulement une recherche d’assouvissement sexuel qui pousse les clients à avoir recours à des prostituées? Sinon, quelles sont leurs autres motivations?

LN : Cette question rejoint mes réponses précédentes. Néanmoins, je rajouterai que toutes ces motivations sont portées par des croyances qui se communiquent entre générations depuis des millénaires…

S : Une autre phrase de votre livre: « la prostitution n’est pas reconnue par la société comme une violence et une atteinte aux droits humains. Pire, elle est souvent assimilée à la liberté et au plaisir. Moi qui l’ai vécue, je l’ai ressentie comme une forme de viol incessant… »

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’il n’y a pas viol, puisqu’il y a paiement?

LN : Le paiement justifie que la femme s’allonge et obéisse au bon vouloir de ces messieurs : « fais ceci, fais cela », lorsque l’on n’entend pas en plus : « salope » ou « chienne », « t’aime ça hein lorsque je te… ».

Dois-je en raconter plus ? Dois-je raconter que certains clients exercent aussi des violences? Si je racontais, ce serait insoutenable pour le lecteur ou la lectrice, il ou elle aurait envie de vomir…

Le client paie alors il exige ; il est en droit de tout demander puisqu’il paie. Ce qu’il oublie, c’est que la prostituée fait semblant pour qu’il soit satisfait. Elle est obligée de répondre à ses exigences les plus folles, alors oui, il y a viol. Je rappelle la définition du viol : «un acte sexuel non consenti ».

Lorsque l’on est forcée à  se prostituer par des proxénètes et que l’on n’ose pas s’enfuir parce qu’on a peur des représailles, quelles qu’elles soient, la prostitution est un viol. La liberté sexuelle, ça consiste à disposer de son corps mais pas de celui des autres. Je rappelle que tous les clients ne sont pas des Brad Pitt et que la prostituée n’a pas le choix  de ne choisir que des Brad Pitt. On n’est malheureusement pas dans « Pretty Woman » avec le beau et ténébreux Richard Gere en prince charmant. Cela n’existe pas. A moins d’un miracle peut-être …

 Unknown-1S : Vous avez témoigné devant la Délégation aux droits des Femmes de l’Assemblée nationale chargée de rédiger le projet de loi sur la prostitution qui va être prochainement débattu, vous avez témoigné devant le Parlement européen et rencontré Najat Valhaud Belkacem. Pourquoi cet engagement dans la lutte contre la prostitution  et quelle impression en retirez vous?

LN : Jusqu’à présent, à chacune de mes conférences ou témoignages je n’ai eu que des beaux retours. J’ai été au parlement européen à Bruxelles parler aux euro-députés qui, suite à mon témoignage, ont signé l’appel de Bruxelles.

Si j’ai accepté de témoigner, c’est pour l’intérêt supérieur commun et pas pour moi, car il n’ y a rien de valorisant à être connue et médiatisée parce que j’ai connu ces violences. La prostitution est méprisée depuis 2600 ans et même si j’en suis sortie depuis 28 ans, les gens peuvent être méchants. La prostitution, c’est la honte pour encore plein de personnes! J’ai vécu cachée pendant 28 ans et il y a des moments où je le resterais bien, tellement j’ai  peur pour moi et ma famille.

C’est la sortie de ce livre qui a fait que les événements se sont d’un coup mis en marche de tous les cotés. J’ai eu une explosion de demandes et comme il n’y a pas de hasard, mon livre est sorti au moment où l’on commençait à parler du projet de loi, alors que je ne savais rien de ce projet. Devant tant de sollicitations, j’avais  le choix de dire oui ou non.

Puis au regard de la lecture de mon livre, j’ai noté cette phrase de Victor Franckl : « Et si c’était la vie qui attendait quelque chose de nous ? » Là, c’est bien la vie qui m’y emmène, d’autant plus qu’au même moment, (encore pas de hasard…), à travers le monde, d’autres femmes s’affranchissent de leur honte et osent enfin parler à visage découvert. C’est un réseau international qui se monte appelé Sex Trafficking Survivors United.

Devant tant de « hasards », j’ai dit oui , pour semer ma petite graine en ce monde. Moi qui ai toujours cherché du sens à ma vie, eh bien, le voilà…

J’ai accepté de témoigner pour que d’autres qui vivent dans la honte et la souffrance de la prostitution puissent elles aussi s’autoriser à sortir la parole du silence. Vous savez, c’est comme dans les histoires de viols ou de pédophilie, les enfants violés se taisent. Puis, un jour il y a un enfant qui ose parler… Alors, cela ouvre des portes inespérées à ceux qui souffrent en silence. C’est tous ensemble que nous pouvons changer les choses et non pas chacune seule dans son coin. C’est pour cela que je suis avec les associations qui luttent contre l’exploitation sexuelle. A moi, toute seule je ne peux pas porter le fardeau du poids de la honte de toutes ces générations. Je suis avec une autre femme survivante, Rosen, et nous nous soutenons toutes les deux en attendant que d’autres viennent nous rejoindre.

Comme je vous le disais ci-dessus, pour l’instant j’ai de très beaux retours, et c’est cela qui me permet de faire un autre pas en avant,  parce qu’il y a bien des fois où j’ai envie de tout arrêter pour beaucoup de raisons.  Lorsque l’on me dit qu’un député à signé en faveur de la loi parce que j’ai parlé, cela me soutient, je fais alors un petit pas de plus.

Ma règle d’or : œuvrer sans s’attacher au résultat. Parce que le regard sociétal sur la prostitution ne va pas changer en un mois! Il faudra des décennies, voire des siècles avant que cela ne change; tout comme l’abolition de l’esclavage ou la maltraitance des enfants ou la peine de mort…

Nous avons tous à poser notre pierre en ce monde et si chacun la pose, c’est le monde qui se construit autrement pour un avenir meilleur.

 

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A propos sporenda

La madone des forums. Avec ses lunettes noires, ses tenues sombres et son perroquet trilingue apprivoisé, elle camperait volontiers une cérébrale cousine rockeuse de Madame Adams. Laissez-lui un clavier et le monde s’éclaire. Rigueur, honnêteté intellectuelle, culture encyclopédique, générosité, elle cumule les qualités que je valorise. Avec, en plus, une qualité exceptionnelle d’attention aux autres.

17 réflexions au sujet de « Interview n°11: Laurence Noëlle »

  1. Témoignage bouleversant qui devrait inciter à la réflexion certains de ces machos qui croient, ou feignent de croire, que les prostituées prennent du plaisir en essayant de combler leurs fantasmes. Je me demande même si ces « mâles dominants » n’ont pas la triste prétention d’être les seuls à faire jouir une prostituée!
    Je suis bien convaincu de ce que le passage à la Prostitution est le résultat d’une grande détresse: financière, souvent, morale ou l’aboutissement d’une enfance au cours de laquelle l’intéressée a subi les pires horreurs? A ce propos, le parcours de Laurence Noëlle me rappelle celui d’une personne devenue Amie qui a été violée par son beau-père sous les yeux et avec le consentement, voire, la complicité de sa « propre » Mère (Je me permets d’insister sur le fait que, ici, l’adjectif « propre » est de la Famille de Propriété, non pas, surtout pas, de « Propreté!) Non content de lui infliger des rapports incestueux, le Couple la livrait véritablement pâture aux « Notabilités » de la Ville dans laquelle elle demeurait. Rédigeant ce commentaire sans l’avoir consultée auparavant, je me limiterai à ces quelques éléments. Nous nous sommes liés d’amitié parce que je me suis battu pour elle, pour que ses bourreaux du sexe soient poursuivis et punis, sachant qu’elle a continué à être violée bien après sa majorité. Malheureusement, la prescription n’a pu être évitée. J’ai saisi un grand nombre de nos Parlementaires pour obtenir que de tels actes ne puissent bénéficier de la moindre forme de prescription: bien évidemment, « je me suis cassé les dents »!
    Dans un précédent commentaire, j’ai tenté de m’expliquer sur le fait que, sauf erreur d’appréciation de ma part, la prostitution revêt bien des formes et, parfois, bien des motivations. La condamnation des Clients sera-t-elle la solution? Je ne le crois pas, hélas! Par contre, la chasse sans merci contre les proxénètes doit être menée avec une grande détermination.
    Avant d’en terminer, je voudrais narrer une très récente anecdote vécue par nos Enfants qui rentrent de THAILANDE ce soir (étrange coïncidence!). Dans l’un des messages qu’ils nous envoyaient quotidiennement, ils nous disaient que le spectacle de la rue de l’endroit où ils séjournaient était tellement insoutenable qu’ils allaient quitter la ville plus tôt que prévu! La vue d’Européens, bien gras, bien grisonnants, se promenant dans la rue en enlaçant des fillettes n’ayant pas encore atteint la puberté est un affligeant spectacle!

  2. Difficile de reprendre ses esprits après un tel témoignage, aussi bouleversant qu’intelligent… Merci, Isabelle, de l’avoir publié ici, et peut-être faudrait-il l’imprimer en 19 exemplaires…

    HP

  3. Une phrase me titille dans ce poignant témoignage : « Ma règle d’or : œuvrer sans s’attacher au résultat. » En France, environ 80 % des prostituées sont des étrangères sous la contrainte de réseaux criminels, selon un rapport parlementaire de 2011. A l’heure où l’on en est à se demander s’il serait judicieux ou non de poster un flic derrière chaque client, ne pensez pas que tous les efforts devraient être surtout déployés massivement pour cerner et démanteler ces réseaux criminels ? Serait-ce si difficile, en regard de ce qu’on a déjà été capable de réaliser, ne serait-ce qu’en matière de lutte contre le terrorisme international ? Est-ce un problème de volonté politique ? Dans quelles poches vont les centaines de milliards de dollars générés par la prostitution mondiale chaque année ? Comme disaient nos grands-mères : « Si tu veux comprendre le pourquoi du comment, regarde d’abord à qui profite le crime ! »

    En tout cas, merci pour ce témoignage dont on mesure bien les difficultés surmontées pour parvenir à le délivrer, et merci à Isabelle qui nous a permis de mieux vous comprendre et vous connaître.

  4. J’admire la force de Laurence Noëlle qui a su trouver l’énergie pour survivre à tout cela. Cela ne fait plus aucun doute, la prostitution est une solution à la détresse qui laisse des séquelles physiques et psychologiques à vie. Enlevons les oeillères à ceux qui prétendent le contraire.

  5. Merci pour toutes ces interviews par Sporenda… Je les trouve toujours très très intéressantes et réussies !

    J’ai lu le livre de Laurence Noëlle… il est vraiment bouleversant. J’ai pleuré en le lisant (ce qui m’arrive très rarement quand même à la lecture d’un livre). Bravo pour son courage.

  6. Excellente interview !
    J’ai retenu particulièrement ce passage :
    « Je dirais, en résumé, qu’il y a prostitution à chaque fois qu’il y a vulnérabilité : vulnérabilité économique, vulnérabilité psychologique, croyances culturelles, pauvreté, menaces et chantage par les réseaux de proxénétisme, violences et humiliations verbales ou non verbales dès l’enfance, mépris de soi, syndrome post traumatique du aux abus sexuels vécus durant l’enfance ».
    C’est pourquoi cette « liberté » de pratiquer les « métiers du sexe » doit avoir comme préalable le droit à un Revenu de Base Inconditionnel (RBI), ceci pour évacuer l’une des principales causes de vulnérabilité : la pauvreté dont sont victimes les femmes seules, les migrantes qui sont des proies faciles pour des proxénètes…
    Ce serait simplement l’application de l’article 25 des Droits de l’homme.
    Le RBI fait actuellement l’objet d’une Initiative Citoyenne Européenne (ICE) qui a besoin d’un million de signatures (on en est loin) : http://basicincome2013.eu/ubi/fr/signer-initiative/

    • Excellente suggestion, mais les Proxénètes accepteraient-ils de « jouer le jeu »? Et, plus simplement, l’argent est-il de nature à régler tous les problèmes, à effacer toutes les souffrances? J’en doute, hélas!

      • Heu, les proxénètes, « jouer le jeu »? Les proxénètes sont des criminels et ne jouent que leur jeu à eux. L’argent n’efface pas tout mais sans argent on n’échappe à rien.

  7. REÇU D’UNE INTERNAUTE SOUHAITANT RESTER ANONYME ET DONC PUBLIÉ SOUS MON NOM:
    Je suis une femme et je suis bien évidemment extrêmement sensible à la maltraitance et aux souffrances infligées aux femmes prostituées, mais j’essaye depuis qqs tps de comprendre ce que ressentent les clients de prostituées. j’ai bcp de mal à trouver des témoignages de la part des hommes-clients (bien sûr!), mais je ne vois pratiquement jamais d’analyse sérieuse sur la psychologie du client. En fait, il est très rapidement évacué comme étant une brute qui réifie les femmes y punto ! J’ai trouvé ds cet entretien un début de questionnement sur ce sujet. « Que pensent-ils? Que ressentent-ils devant une femme qu’ils SAVENT au mieux ne pas les désirer et au pire les dégoûter? La réponse qui consiste à dire « déni » de leur part pour pouvoir jouir de ce qu’ils ont acheté et recommencer et continuer est très certainement tt à ft correcte, mais pour moi, elle n’explique pas VRAIMENT ce qui se passe dans la tête et dans le coeur d’un homme quand il est en face d’une femme pour laquelle il n’a pas de respect mais aussi en face d’une femme qui n’a aucun respect pour lui et en plus qui n’a (contrairement à lui pour elle) AUCUN désir de lui. Je n’arrive pas à comprendre comment ts ces hommes, « normaux » ds leur grande majorité, ne perdent pas instantanément tt désir pour cette femme qui simule du début à la fin. Comment font-ils pour ne pas mourir de HONTE? Comment font-ils pour zapper ce qu’ils font et rentrer chez eux vers leur femme et leurs enfants comme de si rien n’était? Comment fonctionnent-ils vraiment? Je ne vois quasiment jamais cette question abordée, ou bien très superficiellement . Mariée moi-même à un (ex?) prostitueur (10 ans au moins de service!), je ne comprends rien à ce qui lui a permis pendant si longtemps de mener cette double vie avec autant de facilité. je n’ai vraiment JAMAIS rien soupçonné. Cest un homme doux, intelligent, sensible (d’une certaine façon), j’aurais mis ma tête sur le billot que c’était tt à ft impossible, et sans crainte, en riant même, si qqun m’avait dit qu’il était client de prostituées…

  8.  » ds leur grande majorité, ne perdent pas instantanément tt désir pour cette femme qui simule du début à la fin »

    Je ne prétends pas donner une réponse unique et définitive sur ce point, il y a des cas de figure différents, mais cette personne qui poste son témoignage répond en partie à sa propre question: double vie, compartementalisation, cloisons étanches entre ce qui est montré et ce qui est caché, Dr Jekyll et Mr Hyde.
    Quand la police arrête des meurtriers, leurs amis et leur famille disent généralement: « pas lui, c’est impossible, il est si gentil, si serviable etc. »
    Il peut y avoir une jouissance, pour certains hommes, à tromper leur monde, à avoir une vie secrète glauque en opposition à une vie publique hyper-rangée et respectable–plus l’attrait du risque et le frisson de l’interdit qu’incarnent les prostituées:
    celles ci rapportent que près d’un client sur 2–des hommes en couple souvent–jouent à la roulette russe et demandent des rapports sans préservatif.

    Et pour ne pas voir qu’il dégoûte la prostituée qu’il paye, il suffit que le client adhère au grand mythe de la prostitution: les prostituées sont des nymphomanes qui adorent le sexe, même avec des mecs vieux, sales et moches.
    Récemment, j’ai encore discuté sur un forum avec un client d’escorts qui prétendait absurdement qu’il faisait jouir toutes les femmes qu’il payait.

    Souvent les femmes vivant en couple ne connaissent pas vraiment les hommes avec qui elles vivent, ces hommes ont des secrets qu’elles ne découvrent que lors de circonstances fortuites, ou après leur mort; il y a toute une face cachée de la virilité (une certaine virilité) que seules les personnes prostituées connaissent.

    • Merci, oui je reconnais bien certains comportements, mais c’est à un niveau plus profond de la psychologie et de la sexualité du client que perds pied, que ça n’entre plus ds ce qui fait sens pour moi…pour un …humain…je ne peux pas le quitter pour des raisons compliquées…et vivre avec lui me détruit…3 ans et demi…mais c’est un autre sujet…

  9. PS: il a fait de moi…une pute…même s’il ne me touchera plus jamais…je fais semblant que la vie continue (strict minimum et encore ! ), il est très gentil avec moi si je prétends que tout est normal, il m’écrit des mots d’amour, me prépare à manger, je suis une femme intelligente, j’analyse et je parle, il déteste que je parle parce qu’alors je ne suis plus une pute, je le contredis, il peut être violent…

  10. J’ai moi aussi lu les forums de clients d’escortes (j’y ai trouvé mon mari sous un pseudo évident). C’est une des choses qui m’a le plus choquée, ces types pensent vraiment que c’est un jeu pour tout le monde, que les filles « mouillent » (merci les ovules! quels imbéciles), qu’elles se déchainent de passion avec eux…
    ah et puis la texture de la peau de la poupée qui dit oui les boutons, les cicatrices, les BLEUS dont ils ne veulent surtout pas comprendre la cause (même mon gentil mari!), les notes, les appréciations qu’ils donnent, ce qu’ils racontent sur ce qu’ils ont fait…Pour moi, ces hommes sont sortis de l’humanité telle que je la comprenait (enfin celle des gens que je croyais proches de moi). Qd on peut se comporter comme ça avec des êtres humains, on sort de l’humanité… Je voudrais tellement partir…

  11. Merci, Isabelle, de nous avoir transmis ce témoignage. Comme celui de Rosen Hicher, il est essentiel pour tous ceux qui veulent cesser d’être dans le déni face à la violence de la prostitution. Elle met aussi brillamment en évidence, par l’analyse lucide de son parcours, comment on est prise dans ce piège… Ce que certains prennent avec délectation comme du « consentement » n’est que contraintes. Sous diverses formes.
    (Bien sûr, tu sais que cela rejoint mon livre dont j’espère tu parleras aussi bientôt.)
    Merci en tout cas !

  12. témoignage fort et bouleversant ; ma Grand-Mère aurait été heureuse de lire ce chemin de vie, cette volonté de s’en sortir. Elle a travaillé au mouvement du nid pendant des années et luttait quotidiennement en faveur de filles et de femmes qui vivaient ce genre de calvaire, pour les aider à s’en sortir et à vivre sans honte une vie plus respectueuse d’elles-mêmes. J’espère que votre témoignage apportera la force à des femmes dans une situation de souffrance.