Interview n°4: Saphia Azzeddine

« CONFIDENCES À ALLAH »,

son premier roman, publié chez Léo Scheer. À lire absolument.


Q-Pourquoi Allah ? En quoi est-ce une référence indispensable pour votre héroïne mais aussi peut-être pour la construction du roman, votre protection personnelle, ou toute autre raison ?

R-Allah fait partie du quotidien des fidèles, il est pour beaucoup une référence absolue et pour Jbara, malgré l’obscurantisme de sa famille, plus qu’une référence, elle l’a choisi comme confident. Au début, Dieu est extérieur à elle et au fil de l’histoire, la relation devient plus intime. Louis Calaferte disait « Dieu n’est peut être que l’extrémité de soi ». Peut être que Jbara n’a fait que se parler tout au long du livre, et elle ne le saura jamais.

Q-Vous avez développé des réflexions d’une lucidité terrible sur l’étendue de la soumission des femmes, l’hypocrisie sociale et religieuse à ce sujet, les inégalités sociales, etc. D’où vous vient une vision du monde aussi précocement clairvoyante ?

R-Je ne sais pas d’où elle me vient mais le principal c’est qu’elle soit là. Jean-Jacques Rousseau disait que l’on ne naît pas en pensant mais que l’on apprend à penser. Et qu’une fois que l’on pense, on ne s’arrête plus jamais. Mes parents m’ont appris à penser, à remettre en cause, à ne pas être d’accord et à transgresser s’il le fallait. Les femmes doivent déverrouiller les dogmes qui les asservissent car leurs statuts ont été fixés en dehors d’elles et ce n’est pas normal. Pourtant je constate qu’au Maroc par exemple, ce sont les femmes qui, d’une certaine façon, entretiennent les réflexes machistes par l’éducation qu’elles transmettent à leurs enfants. Elles doivent prendre leurs responsabilités et changer leurs mentalités vis-à-vis de leurs garçons. C’est entre leurs mains, à elles de donner des chiffons à leurs petits garçons aussi, à elles de leur apprendre à cuisiner, à elles de leur apprendre à changer les couches des plus petits. Personne ne le fera à leur place. Et il faut bannir par exemple les « ne pleure pas comme une fille » car les petits garçons répriment leur part de féminité et deviennent des machos. Enfant, on apprend au garçon qu’il est le plus fort, le plus puissant. Plus tard, dans des pays défavorisés comme nombre de pays musulmans, le petit garçon devenu homme n’est pas toujours fort, pas toujours puissant. Ce qui provoque un décalage terrible entre l’image qu’il se fait de lui-même et ce qu’il est en réalité, à savoir impuissant économiquement. Ce décalage est à la source de beaucoup de violences psychologiques, physiques voire morales et c’est ainsi qu’il exerce son dernier îlot d’autorité sur sa femme.

Q-J’ai eu l’impression que votre personnage accepte en partie le jugement social/religieux condamnant les femmes dans la prostitution, et donc ressent une certaine culpabilité. Il y a certaines règles sociales qu’elle transgresse mais qu’elle ne récuse pas. Vos commentaires ?

R-Jbara ne culpabilise jamais et c’est bien là sa force. La culpabilité rend stérile et nous fait stagner. Elle subit avec dignité, avec fatalisme mais elle n’accepte pas. Et elle ne cesse d’avancer. Pour culpabiliser, il faudrait qu’elle soit jugée or elle ne laisse personne le faire. C’est entre elle et elle. Elle se confie à Dieu mais jamais elle ne se confesse. Et concernant les règles sociales qu’elle transgresse, elle n’a juste pas le choix, c’est une question de survie. Les règles sociales ont de la valeur pour ceux qui font partie de la société. Quand la société vous bannit naturellement, comme c’est le cas de Jbara, on les transgresse ces règles et on avance comme on peut.

Q-Jbara en arrive à accepter, et à commettre, l’inavouable. Est-ce que c’est seulement la logique ’’alimentaire’’ dans laquelle elle s’est engagée qui lui fait accepter qu’on lui fasse du mal et de se dégrader ainsi ? Est-ce qu’il y a selon vous des raisons d’un autre ordre qui expliquent sa/la prostitution ?

R-Ce n’est pas tant une histoire sur prostitution, mais avant tout une histoire sur la misère humaine. Les deux sont intimement liées. Jbara n’accepte jamais le mal qu’on lui fait, elle le subit pour vivre et c’est parce qu’elle a une distance phénoménale avec son corps qu’elle y parvient. Dans les premières pages, le but suprême est de goûter à ce fameux yaourt à la grenadine, peu importe le moyen, seul compte la fin. Donc elle commet cet acte qu’elle sait vaguement « haram » mais peu importe, l’important c’est le yaourt. Sa logique à elle est claire, c’est une logique alimentaire. Du début à la fin.

Q-Vous parlez de tourisme sexuel—Saoudiens, Européens—dans le pays que vous évoquez. Qu’est-ce qui se passe dans ce domaine, est-ce qu’il y a un minimum de volonté politique pour le réprimer, ou est-ce qu’il est de fait toléré voire encouragé comme facteur de développement économique ?

R-Le gouvernement réprime officiellement la prostitution mais la corruption gangrène tout. Et la misère est telle que réprimer ne suffit pas. Et puis c’est bien connu, réprimer sans éduquer, c’est comme pisser dans du sable chaud. Donc le vrai seul moyen préventif, c’est l’éducation et l’amélioration du niveau de vie. Le gouvernement aura beau réprimer ce fléau, tant qu’il y aura de la misère il y aura de la prostitution. Tant qu’il y aura des régions laissées en marge du boom économique que vit le Maroc actuellement, il y aura des Jbara. Ces régions marginalisées, ces ghettos urbains sont des terreaux favorables à la prostitution et/ou à l’islamisme radical. Il y a ceux qui choisissent de se tourner vers Dieu et ceux qui se tournent vers autre chose…

Q-Votre roman est aussi très drôle. Que représente l’humour par rapport à votre personnage, à l’histoire, et à vous-même ?

R-L’humour est l’élégance suprême dans un monde aussi absurde. Jbara est une jeune femme élégante alors parfois elle rit des autres et d’elle même.

Q-Comment comparez-vous la situation des femmes face au machisme ouvert et sans états d’âme de certaines cultures, et face au machisme insidieux et hypocrite existant dans d’autres cultures ?

R-Peu importe l’adjectif que l’on y accole, ça reste du machisme. On dénonce toujours le sort des femmes musulmanes mais toute proportion gardée, ce n’est pas beaucoup mieux ici. En Espagne par exemple, pays connu pour sa longue tradition catholique, 15 femmes meurent tous les mois sous les coups de leurs maris. Je ne vais pas passer en revue tous les pays ou les chiffres parlent d’eux-mêmes, ni faire une compétition entre le pire et le moins pire mais c’est ainsi. Il est toujours délicat de faire parler les chiffres (même si dans ce cas précis c’est indigne, tout simplement) ou de dire des généralités qui servent souvent de lieux communs mais dans ma famille qui est musulmane, c’est mon père le plus grand féministe…

Q-Votre livre est un des réquisitoires les plus terribles que j’aie lu contre la prostitution. Et pourtant, vous ne prêchez pas, vous ne démontrez rien, vous montrez très ’’matter of fact’’ la réalité de la prostitution, qui n’est ni glamour ni sexy mais juste sordide à gerber. Etait-ce votre intention au départ, et quelles intentions ont été au départ de votre livre ?

R-Naguib Mahfouz disait qu’un roman peut dénoncer bien plus que mille pamphlets politiques. Un roman vieillit mieux je trouve. Il n’a pas besoin de prêcher ni de montrer du doigt, il raconte une histoire qui nous touche, on s’identifie à l’héroïne et lorsque quelque chose de grave ou d’injuste lui arrive, on se sent concerné. Au départ, je voulais raconter la vie d’une jeune fille indocile et triviale qui ne culpabilise pas Dieu comme le font quotidiennement des milliers de croyants sous couvert d’Allah est Grand.

Q-Comment expliquez-vous que malgré son réalisme brutal, votre livre ne soit pas du tout désespérant ni déprimant, en fait tout le contraire ? R-Parce que je crois en l’homme surtout si c’est une femme…

Q-Comment votre livre a-t-il été reçu dans ’’le pays que vous ne nommez pas’’ ?

R-C’est encore trop tôt pour vous répondre, j’ai eu trois articles très positifs. Et des réactions d’amis d’amies qui ont beaucoup aimé. Et beaucoup ri. Même mon père qui habite à Figuig la moitié de l’année. Certains de ses copains l’ont lu, ils étaient estomaqués par les mots crus mais arrivés à la fin, ils y ont tous trouvé beaucoup de spiritualité.

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