et encore, je m’retiens ! : extrait 1

Petites sœurs




Moi ça fait un moment que je suis là. On ne peut pas dire que j’aie tout accepté, mais je me suis habituée à ma vie de femme chez les hommes. Je suis une femme parmi les femmes, c’est-à-dire une femme qui, comme toutes les autres, vit chez les hommes. Car le monde appartient aux hommes. Aux hommes avec un grand H. Il n’y a pas de femmes avec un grand F. Je suis d’une espèce domestique, d’un peuple sans Histoire, sans héros, sans aventures et sans légendes. Je suis d’un peuple qui n’a pas découvert l’Amérique, qui n’a pas inventé le moteur à explosion, qui n’a pas écrit de symphonies. Je suis du peuple qui a porté dans ses flancs les auteurs de toutes ces merveilles humaines. Je suis du peuple qui leur a fait à manger, a lavé leur linge, soigné leurs plaies. Nous sommes des fabriques de génies, mais jamais nous n’avons pu être des génies nous-mêmes. Nous les avons mis au monde, nous les avons nourris du lait de nos poitrines, nous leur avons chanté des berceuses. Nous avons répété les mêmes gestes pendant des millénaires, et on peut imaginer qu’une femme de l’âge de pierre trouverait un langage commun avec une femme du xxe siècle, américaine ou papoue, parce que certains gestes n’ont pas changé. Parce que les gestes éternels de soins aux nourrissons sont restés au long des siècles le carcan qui délimitait nos journées, et donner le jour notre destin figé. Joli parfois, triste souvent. Il fut un temps où la mortalité maternelle décimait les filles de vingt ans. La grossesse était un risque mortel, et la grossesse, c’était tout le temps. Nos aïeules étaient en danger de mort permanent.

Croyez-vous que ça leur ait valu la moindre solidarité de la part de ceux à qui elles faisaient l’amour ? Non. Au contraire. La loi de la jungle ne concerne pas que les animaux. Malheur aux perdantes. Les vainqueurs ne nous ont laissé faire que ce qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient faire eux-mêmes et ont inventé que ça nous faisait plaisir. De notre souffrance ils ont fait un destin. Celles qui se sont aventurées à protester ont été, par la force et la violence, réduites au grand silence des peuples vaincus. Je regarde les petites d’aujourd’hui, mes petites sœurs, les héritières de siècles de servitude absolue, et je ne voudrais pas qu’elles se fassent avoir par tous les vieux trucs qui nous ont fait marcher du pied gauche dans l’Histoire depuis toujours. Je pense à vous les petites sœurs et mon cœur fond. Je voudrais vous protéger, vous mettre à l’abri. Nous revenons de si loin, nous avons gagné tant de terrain, la route est encore si longue. Vous avez cinq, huit, douze ou quinze ans, vous allez avoir affaire pendant de longues années à un rapport de forces défavorable. Vous allez naviguer vent debout, face à la logique masculine. Qui est par la même occasion celle du système. Faut vous y faire. Mais faut pas vous laisser faire. C’est pas facile. J’aimerais vous aider, vous tendre la main. Par solidarité. La solidarité entre filles, ça s’appelle la sororité. Et la sororité, si on nous laisse jamais le loisir de l’exprimer, c’est aussi beau que la fraternité.

Bonne chance les filles, la planète est un peu pourrie pour nous autres, mais c’est la seule qu’on a et rappelez-vous toujours qu’on a du bol quand même, ça aurait pû être pire, bien pire. Quand vous sortirez des jupes de vos mères, des jupes qui vous ont tenu chaud jusqu’à maintenant, n’oubliez pas que dehors c’est le monde des hommes. Un monde qui n’est pas et n’a jamais été fait pour vous. C’est dur ? Dangereux ? Oui, mais c’est aussi votre chance, une chance inouïe. Les hommes se plaignent souvent que le monde moderne ne leur offre plus d’aventure avec un grand A, plus d’Amérique, plus de frisson. C’est vrai pour eux, car les enfants trop gâtés n’ont plus de désirs. Mais pour vous, la vie, la simple vie, est encore une conquête, une aventure, une vraie. Parce que vous êtes des femmes. Et qu’à l’aube du troisième millénaire vous êtes encore des pionnières, avec devant vous mille bastions, mille conquêtes, mille défis. Vous verrez, ça vaut le coup, la vie, quand on la vit comme on la rêve, comme l’ont rêvée nos aïeules quand elles n’avaient ni leur corps à elles, ni leur chambre à elles, ni leur nom à elles... Je vous salue, les petites, vous êtes les plus belles du monde, vous méritez et je vous souhaite tous les bonheurs. À vous !