Confinitude

images-1A cette époque de l’année la Terre se met à pencher différemment et la soleil levant dispose d’une fenêtre de tir pour m’arriver droit dans l’oeil quand je suis dans mon lit à cette heure là. Les autres années, je pense à baisser la persienne le soir, histoire de lui barrer la route et l’empêcher de me réveiller en fanfare lumineuse. Pas cette année. Cette année c’est différent. Cette année tout est différent. Cette année j’ai besoin de me sentir vivante, de sentir que dehors le cycle continue, que le printemps s’installe. Qu’il me chauffe le visage à travers la fenêtre m’inscrit dans le processus. Je fais partie du paysage. Je savoure l’instant.

Unknown-3Le confinement est en train de nous apprendre à gouter les tout petits moments insignifiants, précieux par leur banalité même. Je me surprends à regarder avec bienveillance une espèce de bestiole volante qui est entrée par la fenêtre et que j’aurais chassée d’un geste sans y penser. Je prends le temps de l’observer dans sa petite vie bourdonnante et erratique.

images-2Je fais ma vaisselle à la main, je n’ai pas de quoi remplir la machine, je n’aime pas stocker du sale, la mousse sent l’amande amère, l’eau me coule sur les mains, c’est un geste ancestral et soigneux, familier à ces générations de femmes d’intérieur au destin de qui je suis si heureuse d’avoir échappé. Je salue mentalement leur multitude dévouée, engloutie par le temps, leur force vive qui entretient l’humanité entière. Pour nous les femmes le quotidien est une leçon d’Histoire, une mémoire vive qui tisse notre rapport au monde même quand nous avons eu la chance de choisir notre vie.

Unknown-4Les lavandières me viennent à l’esprit, Gervaises laborieuses des lavoirs villageois, mais aussi citadins. J’ai entendu à la radio l’autre jour (la radio, remarquable compagne de confinement..Le 22, France Inter .Du vent dans les synapses, passionnant) qu’au XVIIIème siècle,  à Paris, sur la Seine, des files de péniches amarrées à la queue-leu-leu le long des quais, accueillaient des centaines de lavandières, penchées sur l’eau, se cassant le dos pour que le linge soit propre et frais. Pour elles, pas de sécu, pas de retraite, une vie à frotter, taper, porter et livrer leurs très lourds paniers… Il me semble les entendre dans le silence nouveau qui s’est posé sur la ville. Chantaient-elles? Surement. On chantait beaucoup avant la musique en boite…

Unknown-7De fil en aiguille, je pense à ma tante, qui adore chanter et écouter de l’opéra, et chanter en écoutant de l’opéra, ça sert à ça aussi la solitude, personne pour se plaindre de vocalises approximatives…. Octogénaire, elle vit dans un Madrid que le coronavirus est en train de dévaster. Elle s’est installée chez son fils la semaine dernière, pour confiner en famille, et je me fais un peu moins de sang d’encre… J’ai dîné avec elle  il y a dix jours, quand le grand chambardement ne faisait que s’enclencher, quand l’avalanche en était à ses prémisses. Elle m’a parlé d’avant, de l’après-guerre, de sa jeunesse par vents contraires, et j’ai bu ses paroles en même temps que mon vermut de grifo, l’apéro le plus madrilène.

L’avalanche. Hier, Lucia Bosé et Lucien Sève. Aujourd’hui Manu Dibango et Albert Uderzo. Les rubriques nécrologiques affichent complet et ça ne fait que commencer j’imagine. Au moment où je tape ces lignes, Coline Serreau crache une belle rage sur France Inter, Ali Rebeihi échoue  à l’arrêter, grand moment!

Unknown-5Car c’est aux vivants qu’on pense le plus. Aux moins chanceux, aux plus faibles, aux plus démunis, aux plus vulnérables, pour qui les chose sont mille fois plus dures. Aux vivantes, donc, plutôt plus nombreuses dans la catégorie. En particulier les mères solitaires et fauchées, qui confinent avec leurs gosses dans des tout petits apparts et vont y laisser leurs nerfs. Si j’étais présidente, j’organiserais des navettes gratuites et aménagées antivirus pour les emmener au vert, dans les parcs interdits, avec leur marmaille, laisser les petits respirer les petites fleurs et shooter dans les cailloux, pendant qu’elles s’oxygèneraient le corps et la tête. Peut être les maires et la ratp peuvent coopérer et accomplir cet acte de salut public?

Unknown-6Ce soir à vingt heures je taperai dans mes mains le plus fort possible. À force, j’ai remarqué que c’est un exercice redoutable pour se muscler les bras et les pecs. Si en plus on gaine abdos et jambes, mise en forme assurée…

J’espère!

2 réflexions au sujet de « Confinitude »

  1. Bonsoir Isabelle!
    Décidément, quel plaisir de butiner dans vos pages: que du miel! (« la soleil », c’est une coquille? et « les chose » aussi…) Qui dit « coquille » dit « plage » dit « voyage » que du plaisir donc et que l’on nous interdit. Alors que, vous avez bien raison, vos idées en tant que présidente seraient d’excellentes initiatives, des transports gratuits et aménagés anti-covid pour les enfants et leurs mères en pleine nature. Et puis, comme vous avez dit ailleurs, libérer les prisons des personnes qui ne se sont pas attaquées aux personnes mais seulement aux biens. Très bien, pensons donc programme politique en ces temps inattendus!
    A part ça, la vaisselle à la main c’est mon truc aussi mais pas parce que je ne veux pas de vaisselle entassée, ça, ça ne me dérange pas. C’est juste parce que ça me permet d’avoir chaud aux mains en hiver et de me les laver de temps en temps en même temps que la vaisselle.
    Autant dire qu’avec les nouvelles injonctions de se laver les mains le plus souvent possible, ma vaisselle en profite. Et mon évier n’a jamais été si peu chargé. Il en est tout étonné. Et moi donc!
    Si bien qu’à la fin du confinement je risque d’y être habituée et de vous rejoindre dans le déplaisir pour l’entassement. D’ici là, on verra…

    Merci pour votre billet!

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