Charité mon cul!

UnknownJ’emprunte l’esprit de ce titre à Queneau. Zazie, je l’entends d’ici…

« Ronds de jambe et baise main

Robe longue de chez Cardin,

Ce soir c’est le bal mondain,

Pour les gens qui meurent de faim

Un deux trois, Un deux trois,

Un petit four pour le Biafra,

Un whisky pour les Indiens,

Une « religieuse » pour les Vietnamiens…. »

imagesDans les années 70, cette chansonnette engagée (rien à voir avec Queneau) raillait la charité et sa bonne conscience, sur un air de polka. Je me souviens de Simone Signoret racontant comment elle avait pris en horreur les dames patronnesses du Neuilly de son enfance, qui avaient la philantropie démonstrative. Elles tricotaient de la layette pour les enfants pauvres, et à la fois pour que leur geste ne passe pas inaperçu et pour que les petits pauvres ne prennent pas gout aux jolies choses auxquelles leur vie future ne leur donnerait pas accès, utilisaient de la laine kaki. La pauvreté, on la leur frottait sur la figure, aux bébés pauvres, comme à un chiot on met le nez dans son pipi.

Ces temps là semblaient révolus, et les bals caritatifs apparaissaient désormais comme une étrangeté du passé, un vieux truc désaffecté, d’un autre siècle, impropre à un pays civilisé, à ranger dans la même case que les préservatifs, que la pilule avait catapultés dans l’obsolète.

images-1C’est avec les années 80 que réapparaissent ces dinosaures qu’on croyait engloutis.

Le préservatif, pour cause de sida, fait un come back spectaculaire. Finie l’impro. Le sexe passe en mode prémédité.

Et la bonne vieille charité, oubliée, ringarde et humiliante, prend une éclatante revanche, redevient un must, le nec plus ultra de la vertu sociale.

Unknown-2Cette épiphanie fut la conséquence quasi immédiate des méfaits néolibéraux de Reagan et Thatcher, la Team Rocket de la finance sacralisée. Le couple maudit mit en place la machine à détruire les services publics, à privatiser à tour de bras. Lâcha les rênes de l’économie, laissa filer le profit illimité, incontrôlé, mondialisé, faisant feu de tout bois et pognon de toute détresse, tels des cavaliers de l’Apocalyse néolibérale… Mit une fureur gloutonne à privatiser les profits et socialiser les pertes. Les riches se firent encore plus riches et les pauvres toujours plus pauvres.

En France, le processus fut plus lent, plus insidieux, moins immédiatement brutal. Mais ceux qui ont vécu ces années là se souviennent d’un monde qui change de manière perceptible…. Le clochard, figure folklo et peu nombreuse, est remplacé par le SDF, qui commence à se multiplier sur les trottoirs. Apparaissent aussi les Restos du Coeur, nouvelle mouture de la Soupe Populaire, et leur succès est immédiat. Leur fondateur, Coluche, les voyait au début comme temporaires, le temps que les politiques de lutte contre la pauvreté, claironnées par les gouvernements successifs, fassent leur effet. On attend toujours.

UnknownEt c’est en attendant que la charité a remplacé la justice. Dormir sous un toit, manger à sa faim, se faire soigner, éduquer ses enfants sont des droits fondamentaux de la personne humaine. Des DROITS. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la Déclaration Universelle des Droits Humains. On ne mendigote pas pour un droit. On l’impose et on le fait respecter.

La charité, on l’accepte quand on ne peut pas faire autrement. Quand on crève. Quand on a été mis sur le flanc par l’arnaque organisée, le holdup permanent perpétré par cette dérégulation des marchés qui transvase les richesses de tous dans les poches de quelques uns. Ces quelques uns, parasites sociaux et psychopathes de la thune, optimisateurs fiscaux sans scrupules, s’octroient en plus l’autosatisfaction, le trip narcissique ultime, de rendre dans des ventes de charité ou des fondations à leur nom quelques miettes de ce qu’ils ont volé à la collectivité. Ainsi voit-on, dans ce pays sans sécu universelle que sont les USA, l’ouverture de l’hôpital ZUCKERBERG à San Francisco, avec le nom du bienfaiteur en lettres grosses comme ça, manque pas d’air le mec. Mais c’est l’Amérique…

Unknown-3Ici, l’esprit caritatif gagne du terrain, prend des formes bien de chez nous. On a les Zucki qu’on peut, mais on y va! Les gazettes rapportent que Gérald  Darmanin lance un « appel à la solidarité nationale » pour soutenir les entreprises en difficulté en raison de l’épidémie de coronavirus. Carrément. Mettons la main à la poche, nous tous qui croulons sous la thune c’est bien connu. Darmanin, lâche nous. Si vraiment tu veux aider, achète toi de l’imagination, trouve des solutions pour les petites boites qui rament. Récupère l’argent de l’évasion fiscale. Et reviens avec des résultats. Ou ne reviens pas.

Unknown-4Obscénité ultime: quand la télévision donne à voir au peuple ébaubi les fantaisies des milliardaires de l’inutile. Ces reportages avec des coques de téléphone incrustées de diamants, des nuits d’hôtel à vingt smics, des dressings à deux cent paires de groles, et des vuittoneries en peau de couille de zébu pleine fleur gonflées à la bouche par des meilleurs ouvriers de France, tous ces admirables caprices dont on se plait à souligner que les assouvir crée de l’emploi, allez pas faire les jaloux, ça vous profite bande de pègreleux. Ça crée même de l’audience pour les lève-tôt, les laborieux, qui s’encrassent les yeux devant l’écran en se demandant comment ils vont payer leur prochain loyer…

images-2Mais revenons aux Restos du coeur, emblématiques de la charité à la française. Que faudrait-il faire ? Les fermer? Laisser les gens crever? Non, évidemment. Coluche d’abord, Goldman ensuite sont d’une totale légitimité et leur générosité est authentique, au dessus de tout soupçon. De plus, grosse différence avec les bienfaiteurs en carton, ils ne doivent leur argent personnel qu’à leur talent, leur création. Leur art. Nuance avec les capteurs de profits spéculatifs et autres escroqueries légales. Mais qu’on me laisse déplorer que si la France était restée ce qu’elle a décidé d’être en 1945, un pays où personne n’est laissé sur le bas côté, les restos fermeraient d’eux mêmes. Là haut, Coluche aurait enfin le sourire. Gageons que Goldman serait bien content.

Unknown-5Et que ces concerts que les gens adorent n’en disparaitraient pour autant. Ils pourraient continuer, pour le plaisir. Financer des besoins moins immédiats, plus ludiques, plus épicuriens, en attendant que des politiques sociales dignes de ce nom nous rendent le pays rêvé par les Résistants. On verrait naître des colonies de vacances gratuites pour les enfants comme le fait le Secours Populaire. On ouvrirait dans les quartiers pauvres (je n’use pas des euphémismes « difficile » ou « défavorisé » pour qualifier les quartiers en question, c’est du faux respect) des conservatoires de musique et de théâtre et aussi des maisons de retraite qui seraient en même temps des maisons de la Culture recueillant la mémoire vive des anciens, ouvertes sur la vie….

Vive la justice et charité mon cul, merci Zazie.

3 réflexions au sujet de « Charité mon cul! »

  1. Très bien tourné et malheureusement très, trop, réaliste
    Gageons que lorsque cela sera fini, tout recommencera, hélas, comme avant….
    Tant qu’ils ne seront pas mis à terre peu de chance que l’humain passe en priorité

  2. J’apprécie beaucoup Isabelle Alonso, ses origines me rapprochent aussi d’elle. Je suis admirative de sa façon d’écrire. J’ai lu ses livres. L’ai apprécié chez Ruquier . Je l’ai vu à Montalzat un bonheur elle a bien remis les pendules à l’heure. Et son intervention est admirable. Quand j’ai vu cette demande j’étais très en colère devant leur foutage de gueule il n’y a pas d’autre mots aussi MERCI ISABELLE

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