Billy el Niño

th-1« Billy el Niño » est la traduction vers l’espagnol de « Billy the Kid », un mauvais garçon à visage d’enfant qui fut tué par un shérif  à 21 ans et devint une légende de l’Ouest américain et le héros de multiples westerns.

th-2Billy el Niño est aussi le surnom d’un fonctionnaire de police espagnol né en 1946, soit sept ans après la fin de la guerre d’Espagne. De son vrai nom Antonio Gonzàlez Pacheco, il vient de mourir, le 7 mai, à 74 ans, du covid19. S’il devient jamais une légende ça ne pourra être qu’en tant que serviteur zélé de la répression franquiste. Il fut un tortureur sadique des opposants à Franco. Non seulement il n’a jamais été jugé, mais il fut décoré. Pendant la période démocratique, oui, oui.

th-3Tortureur sadique, ça veut dire quoi au juste? Il faut pour le comprendre écouter ses victimes, coupables de ces banalités qui étaient des délits sous le franquisme: appartenance à un syndicat étudiant, à un syndicat ouvrier,  participation à une réunion, distribution de tracts, vous voyez le genre… Des trucs que nous avons tous fait l’esprit tranquille parce que de ce côté-ci des Pyrénées la démocratie est une évidence. De l’autre côté, ça pouvait vous valoir d’être arrêté, mené au commissariat et subir une séance de torture. Dans les années 70, dernières années de la dictature, et pendant les deux années qui suivirent, Billy el Niño montra l’étendue de son talent.

th-4Un exemple parmi (beaucoup) d’autres: le témoignage de José Maria Galante Serrano, alias El Chato, né en 48, arrêté à de multiples reprises et torturé chaque fois. En 1969, trois jours. En 1971, dans une manif, quatorze jours. En 1972 lors d’une permission de son service militaire effectué dans un bataillon disciplinaire. En 1973 dans une cafétéria. Torturé chaque fois. La pire étant la deuxième, en 1971: « Imaginer ma famille présente dans la salle d’interrogatoire était ma seule manière d’endurer les coups de Billy el Niño. Mais l’image des miens s’estompait et je perdais la notion du temps. Ce furent 14 jours qui m’apparurent comme 14 mois« .

Foot_whippingEl Niño, sadique, aimait son travail, jouissait de la terreur provoquée par ses tortures, et avait une prédilection pour la « falanga« , la plus efficace, qui consiste à frapper la plante des pieds, l’onde de choc de la douleur se transmettant alors dans tout le corps jusqu’à l’arrière du crâne. Souffrance maximum, et l’avantage de ne pas causer de blessures visibles.

Billy el Niño a fini sa carrière avec 4 décorations et la retraite maximum possible dans sa catégorie. Il continua à sévir après la mort de Franco. Et c’est là que ça devient rock’n'roll: il bénéficia, lui, de l’amnistie de 1977, dont le dernier alinéa de l’article 2 le mettait à l’abri de toute poursuite pour sa sanglante carrière: y étaient amnistiés « les délits commis par les fonctionnaires et agents de la force publique contre l’exercice des droits des personnes« . (Los delitos cometidos por los funcionarios y agentes del orden público contra el ejercicio de los derechos de las personas). Et hop! Du grand art! Du jamais vu. Nulle part. On notera l’ambiguité du terme « droits des personnes ». Ni droits civils, ni droits humains. Prudence, prudence… On reste dans le flou…  `

Dans un article du Monde diplomatique daté de mars 2007, l’auteur espagnol José Manuel Fajardo,  sous le titre « Une Espagne encore malade de son passé », résumait la situation: « On pourrait dire que la transition (1975-1982) a consisté, en fait, à ce que les vainqueurs de la guerre civile (1936-1939) se résignent à ne plus persécuter les perdants, en échange d’une promesse : que ces derniers abandonnent tout espoir de les voir un jour rendre compte de leurs crimes »

La loi d’amnistie fut saluée en 77 par Santiago Carrillo, leader du Parti Communiste Espagnol, qui l’avait votée, par les termes suivants: « Comment nous, qui nous sommes si longtemps entretués, pourrions nous nous réconcilier si nous n’effaçons pas ce passé une fois pour toutes et pour toujours? »

th-5Je ne crois pas une seule seconde que Carrillo fût naïf au point d’imaginer qu’il suffit de décréter l’oubli pour le faire advenir. Ni qu’il pensait, lui comme les autres, que les crimes du franquisme devaient rester impunis. Non. Sa motivation et celle des autres démocrates porte un nom court et clair: la peur. La peur que puisse revenir la terreur. Quand on fait allusion au franquisme, les gens pensent à la guerre, mais la guerre fut peu de choses comparée aux années de terreur qui suivirent. Il suffit pour comprendre l’état d’esprit ambiant de savoir que des bourreaux comme Gonzalez Pacheco El Niño, continuèrent à sévir jusqu’à l’extrême fin du régime: « Entre février 1971 et septembre 1975, Gonzalez Pacheco aurait soumis au moins 13 prisonniers à des tortures pendant leur détention et à des interrogatoires au siège de la Direction Générale de la Sécurité (DGS). Toutes ses victimes, principalement des étudiants universitaires et des militants arrêtés lors de grèves et de rassemblements, ont décrit des pratiques extrêmement violentes, dépassant souvent le but d’obtenir des informations ou des confessions. Il aurait utilisé des passages à tabacs, des simulations de noyades, des électrochocs et des menaces de mort« .   (Trial International)

th-8J’avais l’intention de n’utiliser qu’un exemple, celui d’El Chato, mais une autre dimension de la répression doit être mentionnée: celle qui concerne les femmes. Lidia Falcon, écrivaine et militante du PSUC, fut arrêtée et torturée par notre homme: « Tu n’accoucheras plus jamais, espèce de pute« . En conséquence des tortures subies, elle dut être opérée à cinq reprises. Aux agressions corporelles s’ajoutèrent les  menaces contre sa fille, détenue elle aussi dans les sous sols de la DGS.  Nous sommes en 1974, à un an de la mort du dictateur.

Dans le contexte de l’époque, nul, à juste titre, ne pouvait être sûr, qu’une transition pacifique était possible. Chacun avait en mémoire ce dont les franquistes sont capables. Que ceux qui doutent se souviennent de l’assassinat de cinq avocats spécialisés en droit du travail par un commando d’extrême droite le 24 janvier 77, soit treize mois après la mort du dictateur.

th-9Rien ne permettait de penser que l’armée, aux manettes depuis quarante ans, se tiendrait tranquille. On avait même de solides raisons de penser le contraire. C’est alors que la loi fut votée.

José Manuel Galante-El Chato bénéficia de l’amnistie de 1976 qui libéra les détenus politiques. En tout, il avait passé cinq ans en prison

Billy el Niño bénéficia de l’amnistie de 1977.  Intégralement absous de tous ses crimes, comme tous ses complices de quarante ans d’une répression qui ne connut ni pause ni limites.

Dans une vidéo tournée à Madrid en 2018, on voit El Chato désignant un immeuble situé à 400 mètres de son propre domicile. C’est là que vit le tortionnaire. Il déclare: « Me voilà  condamné à vivre dans le voisinage de celui qui me tortura ».

José Maria Galante, alias El Chato, est mort du coronavirus le 28 mars 2020.  Trois semaines avant son tortionnaire. Après une vie d’engagement écologiste et pacifiste. Après avoir participé au documentaire « Le silence des autres » de Almudena Carracedo et Robert Bahar( 2018).  

th-10Carrillo est mort depuis longtemps. L’Espagne reste en état d’amnésie. Le non-dit, dont on sait qu’il n’est jamais une solution pour les individus, ne l’est pas davantage pour les sociétés. Tous les problèmes politiques de l’Espagne d’aujourd’hui s’enracinent dans cet ensevelissement de la mémoire. Dans cette négation de ce qui fut. Et qui ne s’effacera pas par le simple effet d’une loi.

Il ne s’agit ni de vengeance, absurde, ni même de réparation, trop de temps a passé. Il s’agit de vérité. Il s’agit de justice. Il s’agit d’avenir. Poser un couvercle de silence n’a jamais rien résolu. Le non-dit corrode. Le refoulement des traumatismes, individuels ou collectifs, ne se fait pas sans conséquences. On ne fait pas le rapprochement, mais les dégâts sont là. Le pacte de silence ne peut déboucher que sur la reproduction de ce qu’on prétend oublier.

th-11Le franquisme fut un régime d’extrême corruption imposé par la violence la plus immédiate. Aujourd’hui, le seuil de tolérance à la corruption reste très élevé et fausse le fonctionnement des institutions. La monarchie a été transmise directement par le dictateur, suivant un processus parfaitement antidémocratique. Mais comment percevoir comme violent un processus qui n’arrive pas à la cheville de la violence répressive précédente?  Tout est relatif. La violence inscrite dans l’ADN du franquisme est restée dans l’héritage de la démocratie, avec au pouvoir des partis de droite directement issus des franquistes précédents. Où seraient-ils allés chercher le sens le plus élémentaire d’une morale démocratique ? Ils restent imbibés de franquisme et perçoivent toute alternance comme une usurpation de ce qui leur revient de droit.

th-12Sur le site Territoires de mémoire, dans un article intitulé « Travail de mémoire ou retour du refoulé », Julien Paulus, citant Paul Ricoeur, explique qu’il en est du collectif comme de l’individuel: « Transposés à la mémoire collective, les concepts de refoulement et de deuil se rejoignent par leur nécessité commune d’une épreuve de réalité et d’acceptation. Le travail de mémoire représenterait cette épreuve, ce passage obligé que doit emprunter la mémoire collective dans un mouvement de libération vis-à-vis de certains évènements traumatisants du passé. Il représenterait cette tentative d’acceptation du souvenir et de la perte éventuelle causée par cette acceptation : la bonne conscience ou l’orgueil national, par exemple ».

th-13Ça ne va pas être facile…  »En décembre 2006, le juge d’instruction espagnol Baltasar Garzón a ouvert une enquête sur des allégations de crimes contre l’humanité commis sous la dictature de Franco. En octobre 2008, il a jugé que la loi espagnole de 1977 accordant l’amnistie pour les crimes commis pendant la dictature de Franco ne s’appliquait pas en raison de la nature des crimes. Cependant, la Cour suprême a annulé cette décision, alors que le juge Baltasar Garzón était jugé pour prévarication pour son interprétation prétendument injuste de la loi d’amnistie. Il a finalement été acquitté mais la loi d’amnistie reste applicable, et les crimes commis par la dictature de Franco ne peuvent faire l’objet d’une enquête ni de poursuites en Espagne ». (site TRIAL)

En mars 18, José Maria Galante déclarait: « Regardez la crise économique, mais aussi institutionnelle et identitaire dans laquelle l’Espagne est plongée… Tout cela tire en partie son origine de cette transition démocratique qu’on avait présentée à l’époque comme exemplaire mais qui, en vérité, n’a rien réglé ».

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Je salue la nouvelle génération qui n’a pas l’air de vouloir s’en laisser conter et qui porte notre espoir d’aujourd’hui: que la vérité soit dite. Que le passé soit connu, enseigné. Que les morts reposent enfin. Que leur héritage vive en nous. Que le pays entier puisse se reconnaitre dans des valeurs communes. Que la démocratie repose sur des bases solides. Que les enfants d’aujourd’hui grandissent dans un pays en paix avec son histoire. Qu’ils puissent se sentir fiers de ce qu’ils sont.

10 réflexions au sujet de « Billy el Niño »

  1. Je viens de lire le texte d’Isabelle Alonso, au sujet de la mort de Billy the Kid, celui de la police de Franco, un tortureur sadique absolument redoutable. À cette occasion, Isabelle fait le point sur le nécessaire travail de mémoire sur tout le refoulé du franquisme. En effet, ça reste une absolue nécessité qu’enfin les Espagnols travaillent tous leurs non-dits, et les expriment enfin au grand jour !
    Un exemple cocasse de retour du refoulé politique collectif, en Allemagne : après leur réunification, tous les services des deux Allemagnes ont été fusionnés. Mais que faire de l’épouvantable Stasi de l’Allemagne de l’Est ? Liquidée, mais ils en ont gardé les cadres, à l’expérience trop précieuse, et ont surtout trouvé un nouveau nom. Au lieu de cette sinistre STASI, pour Staatssicherheit (sécurité de l’État), ils allaient avoir une rassurante sécurité nationale, une Nazionalsicherheit : la NASI !!!

    • Felipe? Le roi? Je crois qu’il a la conscience politique d’une huitre… C’est le premier roi muni d’un titre universitaire, mais ça ne suffit pas. Je serais très surprise qu’il s’intéresse à la mémoire historique.

  2. Les espagnols n’ont pas fait le deuil de cette guerre d’Espagne dite guerre civile.

    A qui la faute ?

    Franco a instauré une chape de plomb sur la société espagnole avec l’allégeance de l’église. Éducation ciblée, répression implacable, etc…

    Ensuite la loi ……d’amnésie. C’est trop ! Les espagnols comme « El Chato », tous les torturés et les familles n’en peuvent plus de cette impunité.

    Les associations mémorielles commencent à donner de la voix. Il faut faire confiance à cette jeunesse, mais ce n’est pas gagné avec la société espagnole encore de droite et qui manque d’éducation politique.

    Aujourd’hui, j’aurais dû être à Mauthausen avec mes sœurs et frères des associations espagnoles et françaises, pour le 75 ème anniversaire de la libération du camp.

    C’était en l’honneur de ceux qui ont souffert de l’ignominie nazie, ce que, ces espagnols fascistes et pas qu’eux, veulent oublier.

    La cérémonie virtuelle a été digne.

    Un cariñoso abrazo

  3. Merci Isabelle por ce rappel. Nous, nous n’oublions pas, nous n’oublierons jamais ! Les mexicains disent : ils voulaient nous enterrer, ils ignoraient qu’en le faisant ils plantaient des graines! Alors nous transmettons, toujours et toujours, à qui transmettra à son tour… Lo decian los abuelos: « Transmitir y compartir son verbos republicanos. » Nous sommes de la levure et, quoiqu’ils fassent, ! Venceremos!

    • Merci. C’est exactement ce que je pense. De toutes façons je ne sais pas faire autrement… Oui, j’ai le sentiment, depuis toujours, d’être une des graines qu’ils ont semées. Nous sommes nombreux.

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