BHL et Polanski

LE VIOL, PARCE QUE JE LE VAUX BIEN


Sur un site américain, Bernard-Henry Lévy persiste et signe à propos de l’affaire Polanski.

Ce que cette affaire illustre, c’est la persistance de comportements archaïques en matière de viol et le fossé considérable qui existe entre ces comportements et les textes de lois. Tant que tant ces archaïsmes persisteront, les lois ne seront pas appliquées et ne seront qu’un faux-semblant donnant aux femmes l’illusion que le viol est réellement réprimé alors qu’il ne l’est que de façon symbolique. Tant que ces lois ne seront pas appliquées, des victimes de viol confiantes en la justice intenteront des procès traumatisants qui n’aboutiront le plus souvent qu’à des non lieu ou à des condamnations dérisoires.

Rappelons que, dans notre société, le viol est le crime le moins puni : d’après les estimations les plus conservatrices, seul un viol sur 9 aboutit à une condamnation. Et les condamnations réelles sont le plus souvent très inférieures à ce que prévoient les textes de loi : sur le papier, le viol, c’est 15 ans de prison ; dans les cours de justice (et dans les medias), c’est à peine plus sérieux qu’un vol à l’étalage.

Dans son « Histoire du viol », Henri Vigarello souligne que sous l’Ancien Régime, il n’y avait jamais de procès pour viol visant des hommes importants. Parallèlement, les viols de femmes de milieux défavorisés et sans protection socio-familiale avaient des chances quasi-nulles d’aboutir en justice. Le cas Polanski illustre la rémanence de cette règle : dans les plateaux de la balance, les droits des hommes qui violent, s’ils sont importants, continuent à peser beaucoup plus lourd que les droits des femmes violées, si elles sont socialement insignifiantes.

Le fait qu’un Ours d’argent ait été décerné à Roman Polanski lors de la Berlinale (ce dont BHL se félicite dans l’article) envoie un message très clair : un viol sur une mineure de 13 ans n’est pas un crime assez grave pour ruiner le statut social d’un réalisateur consacré, d’un homme riche, célèbre et membre éminent de la jet set. L’Ours signifie : malgré ce viol, vous êtes toujours des nôtres, Mr. Polanski, vous restez un notable et vous avez toujours droit au respect et à la considération de la société et de vos pairs. Contrairement aux atteinte aux propriétés, les agressions sexuelles et violences envers les femmes ne « marquent » pas sur un curriculum vitae. Il est de notoriété publique que certains élus de tel ou tel parti se sont rendus coupables de violences sur leur compagne ou de harcèlement sexuel ; non seulement ils n’ont pas été poursuivis en justice mais la notoriété de ces comportements n’a en rien entravé leur ascension politique ni diminué leur popularité. S’ils s’étaient rendus coupables d’escroquerie ou de vol, comme cela a été allégué dans l’affaire Soumaré, les électeurs ne se seraient pas montrés aussi tolérants. Est-ce que l’Ours aurait été décerné à Roman Polanski s’il avait braqué une banque ou lynché un immigré ? On peut en douter. Le fait que les lois existantes sur le viol soient si mal appliquées est la conséquence directe de l’indulgence sociale dont bénéficient les violeurs. Corollaire du message : si vous commettez un viol et si vous faites partie de la jet set et/ou de l’intelligentsia, la solidarité des membres de votre groupe fera qu’il n’y aura guère de conséquences désagréables pour vous : non seulement, la justice ne vous poursuivra pas, ou mollement, mais grâce au soutien de vos amis hauts placés, vous ne perdrez pas une miette de votre réputation, pas un seul de vos contrats, pas une étoile de votre standing : vous continuerez à être invité partout, vous continuerez à tourner des films et à recevoir des récompenses, vous garderez votre chalet à Gstaad, votre famille vous entourera, vous resterez un pilier de votre communauté estimé de tous, exactement comme avant.

Les victimes de viol, elles, ne peuvent pas en dire autant ; souvent, c’est toute leur vie qui est dévastée : leur famille est traumatisée ou les rejette, leur milieu les stigmatise, leur équilibre psychologique est compromis, ce qui amène éventuellement la perte de leur travail, et ne parlons pas des ravages sur leur vie affective et leur sexualité. Une victime de viol sur 5 tente de se suicider ; les auteurs de viol, eux n’attentent pas à leur vie—parce que, contrairement à leurs victimes, ils en ont encore une. Contre toute évidence, BHL a le front d’affirmer que la célébrité de Polanski ne l’a pas protégé mais desservi dans cette affaire. Et il ajoute l’ignominie au mensonge en insultant ceux qui ont osé rappeler que les lois doivent s’appliquer aux privilégiés comme aux gens ordinaires et qu’il est anormal qu’un homme qui s’est rendu coupable de viol sur mineure s’en tire avec quelques semaines de prison préventive : d’après BHL, ces individu sont des salauds (« bastards »), rien de moins.

L’inversion de culpabilité est un procédé classique dans le discours justificatif des violences masculines : pour BHL, les salauds sont ceux qui dénoncent l’impunité des auteurs de viol, et la victime, c’est Roman Polanski, un grand artiste persécuté, un homme courageux qui a « refusé de se laisser intimider par la plèbe ». L’indécence qu’il y a à présenter un auteur de viol sur une mineure comme un homme exemplaire, un modèle de force morale et de dignité, un martyr de la liberté face à une populace vindicative échappe manifestement à BHL.

Dont le choix de mots malheureux (« mob ») trahit la conscience arrogante qu’il a de sa supériorité sociale : pour lui, il y a d’un côté la plèbe, la masse indistincte des gens ordinaires qui persistent à vouloir que le viol soit effectivement traité comme un crime et que justice soit rendue ; de l’autre, les êtres d’exception parmi lesquels il est transparent qu’il se range, de pair avec celui qu’il défend. Et faire partie des êtres d’exception, à ses yeux cela confère certaines prérogatives : la création d’une grande oeuvre, l’épanouissement du génie n’autorisent-t’ils pas à casser quelques oeufs, à abimer quelques vies (préférablement féminines) ? Est-ce que le fait d’avoir peint Guernica n’excuse pas, voire ne requiert pas, le comportement cruel de Picasso envers ses compagnes ? Que pèsent quelques femmes sans importance sacrifiées à l’accomplissement du grand homme ? Et BHL conclut : « finalement, c’est l’artiste et non la plèbe qui a le dernier mot ». Et en effet, on dirait bien que c’est l’artiste (quand il est riche et célèbre) qui aura le dernier mot : plus le temps passe, plus la possibilité d’un procès s’éloigne et plus il est clair que ce viol n’aura finalement guère eu d’impact sur l’existence (confortable) et le standing (élevé) de Polanski. Pour lui, non seulement tout continuera exactement comme avant, mais avec le détachant miracle BHL qui fait disparaître toutes les taches, ça sera comme si ce viol n’avait jamais existé.

Hommes respectables et importants, vous n’avez aucune raison de réfréner votre goût pour les très jeunes filles et/ou pour les rapports sexuels forcés par souci de votre position sociale : le viol sur mineure, c’est facile, c’est sans risque et ça peut même vous rapporter une certaine considération, comme chaud lapin et vrai mâle.

(Im)moralité : le viol, parce que je le vaux bien ! Nonobstant ses gesticulations humanitaires et ses postures de champion des opprimés, en défendant Roman Polanski, BHL a choisi son camp, et c’est celui des prédateurs. Chez lui, le copinage entre individus du même monde parle plus fort que l’éthique et le respect des femmes. Protégé par son statut privilégié, il pense sans doute que ces sordides histoires de viols ne le concernent pas. Pourtant il a une fille qui, paraît-il, lui est chère. Aurait-il soutenu Polanski si c’est sa fille que celui-ci avait violée ?

Sporenda

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A propos sporenda

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Une réflexion au sujet de « BHL et Polanski »

  1. Il me semble pourtant qu’il a perdu beaucoup de son ascendant, ces derniers temps. Cet air prétentieux et terriblement sérieux m’ont toujours rebuté Moi aussi, j’ai le droit d’être superficiel et snob. Mais dans ce cas, c’est de l’intuition.

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