Aux vieux, que j’aime tant…

Unknown« …écouter ce que ses pauvres mains racontent »… (Jacques Brel)

 

Je lis un message sur Twitter. Un de ces messages qui font saigner le coeur:   « Expliquez moi comment contenir l’épidémie dans les Ehpad…150 établissements touchés sur les 700… quand il faut créer des unités Covid19 pour isoler et prendre en charge individuellement les résidents…1 infirmière pour 60 personnes.. »  Allo …

Tout est dit du tragique manque de moyens auprès de la population la plus vulnérable. Manque de moyens! Manque de personnel, en particulier. Personnel mal payé et sous estimé. Mais à quoi ça sert d’être le cinquième pays le plus riche, si on ne peut pas prendre soin de nos vieux? Je dis NOS parce que si j’ai perdu les miens, il me reste tous les autres, que je tiens dans la plus haute estime. Respect. Gratitude. J’ai toujours aimé les vieux, aimé les écouter, prendre le temps de faire à leur côté un petit bout du chemin qui leur reste.

Unknown-4Ehpad. Le volapuk est passé par là. Ça a l’air d’un éternuement, mais c’est juste un acronyme pour Etablissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes. Il fut un temps où on disait Asile de Vieux. Ça avait le mérite de l’ambigüité assumée. Asile, ça peut vouloir dire abri, refuge, et c’est joli. Ça peut aussi évoquer la folie, l’hospice. Quant à vieux, ça sonne positif pour le vin, les pierres, le gouda ou le pot des bonnes soupes. Ou bien ça sonne pitoyable pour la peau, le fourneau, les cons des neiges d’antan de Brassens et les cochons de bourgeois de Brel. Bref, on savait que dans un asile de vieux il se passait du bon et du mauvais. Avec Ehpad, plus d’ambiguité: ça ne dit rien. Ça reste planqué, mystérieux, amphigourique et galimatiesque. La première chose qu’on ignore, c’est que certains d’entre eux sont privés, à but lucratif. Constituent des investissements dont ceux qui y mettent des billes attendent quoi? Du profit, de la thune, des dividendes. Faut que le vieux crache du bénèf avant d’avaler son bulletin de naissance. C’est pour ça que c’est très cher, et qu’on y fait des économies sur tout. Pas que dans le privé. On rogne sur tout, partout. Les vieux d’aujourd’hui ne mégotèrent pourtant pas quand ils eurent à reconstruire le pays après une guerre qui avait volé leur adolescence.

images-1Les Ehpad ont été fermés. Plus de visites. Pas plus de personnel pour autant. Ni de masques, de blouses, de respirateurs… On ferme. Finie la famille qui passe faire un calin, apporter des douceurs, veiller au grain. Solitude ultime. Quelle horreur. Les Ehpad sont fermés. Les vieux en meurent. Ne sont même pas comptés. Mais ça fait longtemps qu’ils ne comptent pas. Pas d’accompagnement, pas de cérémonie d’enterrement. Pour les familles, une tragédie se superpose à la douleur. Je mesure ma chance d’avoir pu prendre soin de mes parents jusqu’au bout. Je les ai perdus, l’une et l’autre, à cinq ans d’écart. J’ai pu leur dire adieu. J’ai pu les prendre dans mes bras. J’ai pu poser un baiser sur la froideur de marbre de leur front. Comprendre par ce contact ultime, peau contre peau, que c’est bien fini, irréversible. Étape essentielle. Ce n’est qu’après ça qu’on entre en orphelinat. Et qu’on  sait que c’est pour toujours. Comme la souffrance doit être décuplée quand on ne peut pas faire ces derniers gestes. Ancestraux, essentiels. Comme ça doit être triste. Je pense à toutes celles et tous ceux à qui c’est en train d’arriver. Et je sais ce qui les attend.

Unknown-2Il y a déjà plusieurs semaines, quand la menace paraissait lointaine, on entendait dire, entre autres approximations visant à dédramatiser la situation, que de toutes façons, seuls les vieux étaient vraiment menacés par ce virus inconnu et exotique. Ça avait l’air de dire, en tout cas c’est ce que j’entendais, que c’était en quelque sorte moins grave. Et ça me paraissait en contradiction frontale avec ce que j’ai toujours constaté chez les soignants (oui, il y a quelques exceptions, mais justement, ça reste des exceptions, de celles qui confirment la règle). Les soignants  s’occupent de tout le monde, c’est dans leur culture, leurs valeurs et c’est infiniment réconfortant.

imagesJ’ai envie de partager quelques lignes des deux romans que j’ai écrits, l’un avant la mort de ma mère, l’autre après. Époque de ma vie où j’ai côtoyé des vieilles et des vieux, découvert leur univers, leur courage, leur patience, leur sérénité parfois, leur angoisse toujours. Leur drôlerie, aussi, leur humour, leur distance ultime….

 

Fille de rouge ( EHO, 2009, page 165).

« Les vieilles personnes ne perdent pas la tête. Elles anticipent. S’installent à pas menus dans un monde où le temps n’a pas d’importance. Elles ne perdent pas la mémoire, elles la jettent aux orties. Les souvenirs sont bagage inutile quand on voyage au pays d’anachronie avec ceux qui restent et tous ceux qui ont disparu. Les précipités, les urgents, les efficaces qui vrombissent et tourbillonnent n’ont que répulsion pour ce peuple de contemplation et de lenteur qui les mit pourtant au monde et veilla sur leur fragilité première. Les surdoués du millésime, les plus jeunes et les plus vigoureux, casseraient leurs dents encore pointues et leur moral de vainqueur sur l’épreuve qu’affrontent au quotidien ceux qu’ils voient comme une coûteuse nuisance, un troupeau d’inutiles. La disparition progressive de tout qui a fait leur univers depuis toujours, parents, paysages, amis, voisins, cheveux, rues, muscles, artistes, dents, présidents… Précision, acuité, équilibre, tout se fait la malle, sur quoi on s’appuyait pour tenir debout. Evidemment qu’on prend une canne, on voudrait bien vous y voir. Mais on prend aussi la poudre d’escampette vers un ailleurs sans passé, ni présent ni futur. Ils reculeraient les blanc-becs,  n’auraient pas la force ni l’opiniâtreté de ceux à qui le temps a presque tout volé, qui s’en débrouillent avec les moyens du bord et une dignité qui serre le coeur.  »

Maman. (EHO, 2010, page 127)

« Les démographes annoncent la couleur depuis des décennies. Il y a, il va y avoir, surproduction de vieux. Et les vieux, à plus ou moins long terme, c’est chacun de nous, mais nous regardons par la fenetre. Ils sont nos Indiens. Parqués dans des réserves fermant à clé dès 20 heures, surveillés nuit et jour pour leur bien, ils sont soumis à une discipline de vie qui donnerait envie de se pendre à Woody Woodpecker, el Pájaro Loco, le préféré de maman, en personne. Bien que menacés d’extinction à court terme, ils prolifèrent. Au prétexte que le temps a émoussé leurs sens, on leur sert des tambouilles insipides qui doivent rappeler à certains d’entre eux les pensions d’autrefois. On leur parle comme s’ils avaient cinq ans et un coefficient intellectuel de douze. On les enferme en oubliant que nous devons notre prospérité d’aujourd’hui à leur courage, à leur travail, à leur naïve foi en l’avenir. Et parce qu’on ne peut justifier une maltraitance qu’en mettant les victimes en accusation, on fustige leur égoïsme. C’est qu’ils coutent cher à la Sécu ! Ils profitent sans vergogne des largesses de la retraite, il ne restera rien à ceux qui suivent ! Ils sucent le sang du système! Ils ne produisent rien et ralentissent tout! Ils parasitent la société! Honte sur eux! Et la tribu pathétique de prisonniers malades, fragiles, résignés s’excuse d’être encore là, d’encombrer, de peser sur les enfants qu’ils ont mis au monde. Controlés, pesés, calibrés comme des poulets de batterie, ils se recroquevillent de tristesse pendant que les statistiques d’espérance de vie boursouflent la fierté nationale. On n’est pas n’importe qui, on a grillé Gibraltar et la Suède, on sera bientôt sur le podium! Mais dans ces décimales gagnées à force d’acharnement thérapeutique sans compensation morale, où est la vie? Où est l’espérance?

Ils en font quoi, de leurs parents, les décideurs ? Bien sûr, l’argent ne fait pas le bonheur. Mais il vaseline le malheur. Si on peut financer, à domicile, le relais de personnes compétentes et bien disposées parce que payées correctement, le stress et le désespoir doivent suffisamment s’atténuer pour que la tragédie des autres perde de sa réalité.

Mais rêvons, pour tous, de nouveaux hussards de la République, fiers d’accomplir une tâche sacrée parce que notre regard sur les aînés, et donc sur nous-mêmes, aura changé. Ce jour-là, les camps de concentration pour vieux, connus sous le nom de maisons de retraite, disparaîtront. Le temps sera venu des Escales des Âges, qui accueilleront ensemble les très jeunes et les très vieux. Ils ont tant à se dire, tant à échanger. Et nous tant à apprendre. »

Salut les vieilles, salut les vieux.  Je vous ❤️.

Une réflexion au sujet de « Aux vieux, que j’aime tant… »

  1. Isabelle, comme on dit ici en stéphanie; j’ai » les gonfles » …pour dire j’ai les sanglots qui montent dans la gorge…. après la lecture de cette chronique… C’est terrible ce qui se passe dans ces lieux et la détresse des familles n’a d’égale que la détresse des soignants.. c’est poignant…. merci de nous rappeler combien la société leur doit et comment nous les en remercions… une pensée pour toutes et tous….
    Abrazo

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