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Télescopage spatio-temporel

Alicante, weekend du samedi 18 juillet et dimanche 19 juillet 2026. Par une canicule que seule atténue la proximité de la mer, le calendrier offre les deux finales de la Coupe du Monde de football. La petite, et la grande. La France joue la petite, samedi soir, et l’Espagne joue la grande, dimanche soir. Autant dire que samedi soir je serai française contre les anglais, autant que dimanche je serai espagnole contre les argentins. La double nationalité, ça énerve les imbéciles, mais pour nous autres qui en sommes, c’est super jouissif.

Ça ne s’est pas tout à fait passé comme prévu. Car trois jours avant, le 15 juillet, j’ai reçu d’une amie le mail suivant : « (…/…) as-tu écouté La nuit - remarquable - de France Culture de samedi dernier La guerre d’Espagne, une guerre civile européenne, qui sera prolongée samedi prochain ; mais, plus encore, je te suggère avec force - si ce n’est déjà fait - d’écouter la série d’émissions, encore plus remarquables, intitulée La mémoires des vaincus. Histoires intimes de la guerre d’Espagne (…/…) ».

Rien à voir avec le foot, donc. Cette amie me connait, elle sait mon attachement au devoir de mémoire, elle sait les plaies encore à vif des républicains espagnols, peuple vaillant dont je suis fière d’être issue. Il se trouve que 2026 marque le 90ème anniversaire du début de la guerre d’Espagne. Le 18 juillet 1936, très précisément, des généraux factieux se soulèvent contre la République issue des urnes. C’est le début de 3 ans d’une guerre féroce et de 40 ans de répression sauvage. Et de terreur. La génération de mes parents fut sacrifiée avec acharnement par des vainqueurs cyniques et impitoyables, jamais jugés à ce jour... Je me souviens des étés d’enfance, en vacances à Madrid, où cette date abhorrée était célébrée avec grandiloquence, avec une enflure verbale que nous trouvions grotesque, par les medias du pays, tous franquistes, bien entendu. J’ai appris alors comment on vit en se taisant.

Je ne suis pas friande de ces commémorations, la simple évocation du terrible sort des vaincus me fait souffrir, et me fera souffrir toute ma vie, je suppose. Je ne me résous à écouter les podcasts de France Culture que par antinomie : si je ne le faisais pas j’aurais l’impression de trahir des gens qui le furent déjà tant…

Samedi, donc, je consacre une bonne partie de la journée à écouter ce que je sais déjà. Je découvre, aussi, des témoignages qui, s’ils ne m’apprennent rien, m’arrachent des larmes de pure empathie, d’un chagrin partagé qui ne s’effacera jamais... L’histoire est tellement triste, tellement désespérée, tellement absurde.

Submergée d’émotion, j’aborde le match de samedi soir, Angleterre-France. Très loin du foot. J’ai passé l’après-midi avec les jeunes idéalistes qui se battaient pour une vision du monde, qui y laissèrent leurs espoirs, leurs rêves et souvent leur vie. Une poignée de militaires sans plus de sensibilité qu’un bloc de béton en avait décidé ainsi. Aujourd’hui, 90 ans plus tard, d’autres jeunes, athlétiques et surdoués, idolâtrés par les foules, courent après d’autres rêves. Par-delà le chagrin des morts de cet après-midi, je ressens une joie profonde, vitale, à contempler leurs corps si vivants, si enthousiasmants dans leur fraîcheur, leur virilité joyeuse, leur miraculeuse souplesse, leur époustouflante rapidité. Les hasards de la naissance, c’est ça : la guerre, ou le foot. Mourir, ou jouer. Gouter la vie par chacun de ses pores, la respirer, s’en enivrer. Ou n’en avoir pas le temps, et lui dire adieu en se recroquevillant au fond d’une tranchée. Brandir une Coupe du Monde, au comble de l’excitation, face à la planète entière. Ou se décomposer lentement, jusqu’à l’os, trahi, nié, condamné à l’oubli par des vainqueurs sans dignité et sans respect.

Ce que je vois, moi, m’appartient. Et ce que je vois, c’est La Roja (La Rouge, nom de l’équipe nationale espagnole) succédant à Los Rojos (Les Rouges, nom générique affecté par les fascistes à quiconque ne pensait pas comme eux, nom relevé et assumé par nous autres des générations suivantes). Les Rojos ont perdu. La Roja gagne. Après les vaincus, les vainqueurs. Ce sont les mêmes, à travers le temps.

Des vainqueurs actuels, pacifiques. Ludiques, mais pas légers. Porteurs, aujourd’hui comme hier, d’une vision du monde. Dans les équipiers de La Roja, deux jeunes Noirs, Lamine Yamal et Nico Williams, (comme d’ailleurs, pour la France, Kylian M’Bappé, ce n’est pas parce qu’il n’a pas gagné cette fois-ci que je l’oublie), issus directement de l’immigration, mettent un soin particulier à rappeler leurs origines et à rendre hommage au courage de leurs parents, venus du Ghana, du Maroc, de Guinée Équatoriale. Les voilà champions du monde, pour leur pays d’accueil, l’Espagne. Pays dans lequel ne manquent pas de proliférer les xénophobes, les racistes, dans cette haineuse imbécillité qui sévit un peu partout. Mais on s’en fout, ¡no pasaran !

En mai dernier quand Lamine brandit un drapeau palestinien du haut du bus qui balade les champions d’Espagne à travers Barcelone, il affirme une solidarité qui va bien au-delà du foot, et qui aurait enchanté les soldats sacrifiés de la guerre d’Espagne. Qui les aurait touchés au cœur. Ils sont tous morts aujourd’hui, au combat ou de vieillesse. Mais leur présence était palpable, dimanche soir, pour qui savions la percevoir. Ils étaient là, en filigrane, derrière la joie bondissante des vainqueurs de la Coupe du Monde. Je ne les ai pas imaginés. Je les ai devinés, respirés. Salués. Sentis, vibrant à l’exploit de leurs arrières petits fils. Fiers de leurs petits frères humains qui après eux vivent, et fiers d’avoir semé des valeurs immarcessibles. C’est ça que voulait dire Antonio Machado quand il écrivit en décembre 38, juste avant la catastrophe : « Pour les stratèges, les politiques, les historiens, les choses sont claires : nous avons perdu la guerre. Mais humainement, rien n’est moins sûr… Peut-être l’avons-nous gagnée… » Dimanche soir, à New York, face à l’Argentine de Milei, au cœur des US de Trump, ce sont bien les Rouges et tous les autres damnés de la Terre qui ont gagné. Nous avons gagné.

C’est une dimension que je n’aurais pas perçue sans le télescopage temporel d’un mail amical et de la grande foire mercantile au ballon rond.

Ni l’évidente corruption, ni le gros pognon, ni le racisme hallucinant, ni le virilisme exacerbé (et violent, n’oublions pas que le nombre d’appels aux centres spécialisés dans les violences machistes est démultiplié en cas d’échec, mais aussi de victoire…) aucune de ces indéniables verrues à la face de la FIFA n’arriveront jamais à éteindre ce qu’il y a de beau dans le foot : l’intelligence, le sens collectif, la stratégie, l’amitié, la solidarité, la fulgurance, la belle ouvrage. La fête.

Pardonnez-moi d’ajouter la plastique des joueurs, plus beaux que jamais cette année, des Congolais aux Norvégiens. 

29
Juil 26


Télescopage spatio-temporel


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