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Pour toi, Isabelle

Lundi matin, au cimetière du Père Lachaise, il faisait frisquet mais le soleil avait choisi d'être là pour toi, de passer à travers les feuilles tendres de ce début de printemps. C'en était un peu moins triste. Un peu. 

J'ai lu ce que j'avais écrit pour toi. 

"A toi.

Tu m’as prise de vitesse, Isabelle. Je voulais croire, j’ai cru au-delà du raisonnable, que tu trouverais un moyen de rester. Je n’ai pas su, pas voulu, comprendre. Et me voilà devant toi, à essayer de te faire mesurer comme tu nous manques déjà. Comme tu vas nous manquer, nous manquer encore, nous manquer longtemps...

Tu vois, il y a du monde… Personne n’a envie de te quitter. Nous sommes là aujourd’hui, pour toi. Pour partager avec toi.

Je constate, depuis ce sale vendredi où tu as pris la poudre d’escampette à quel point tu es populaire dans tout le pays, à quel point les gens t’aiment, te chérissent. Et chacune de ces évocations me déchire le cœur, tant elle signe ton absence.

Comment veux-tu que je m’en sorte quand chaines de télé et réseaux sociaux affichent ta petite tronche, ta bouille de cartoon, ton minois de parisienne de Kiraz (ça c’est pour les boomers). Ta dégaine de titi sexy, de gavroche bien roulée, ta choucroute, ta casquette, tes croquenots et ta gouaille furent ton sésame pour t’ouvrir le monde. Quiconque en aurait déduit qu’on pouvait te ranger dans la catégorie ravissante idiote, jolie gourde, starlette simplette, aurait commis une lourde erreur. Tu jouais le jeu vaillamment, avec talent et drôlerie. Il faut une force de caractère exceptionnelle, autant de charme que d’intelligence, pour planquer ainsi sa brillance intellectuelle. On pense à Marylin, à Sharon Stone... Et à toi, donc.

Mine de rien, l’air de ne pas y toucher, tu avais réussi à endormir les méfiances et les conservatismes. Tu t’étais glissée dans le paysage restreint des réalisatrices de cinéma. Et un César par là-dessus, pour faire grincher les fâcheux. Délicieuse revanche, que tu savouras avec le sourire, comme la bagarreuse clandestine que tu as toujours été. Ta volonté, ta ténacité, n’étaient pas visibles à l’œil nu. Tu savais les camoufler sous des éclats de rire.

Isabelle, tu n’as jamais rien fait comme tout le monde. Les sentiers battus, les parcours fléchés, les poteaux indicateurs, c’était pas pour toi. Tu n’en as jamais fait qu’à ta tête, joué sur tous les tableaux. Ta fiche wikipedia indique tes qualités d’actrice, réalisatrice, scénariste, dramaturge, chroniqueuse et romancière. Ça fait beaucoup, oui, et tu as tout fait avec la même grâce, la même facilité apparente, le même entêtement dans le travail. Et la même efficacité. Sans que jamais, pas une seule fois, tu ne te sois vantée de tes spectaculaires réussites. Tu avais une sainte horreur des compliments.

Mon admiration pour toi, tu ne m’as jamais laissée te la dire. Tu me voyais venir et tu m’interrompais, je t’entends encore : « Ouhlà, où tu vas, là, allez, viens boire un coup, c’est mieux.. »

Je te la dis quand même. Tu auras été une femme debout, indépendante, libre. Une artiste. Rigolarde et tendre, sensible et moqueuse. Tu n’aimais pas te laisser émouvoir. Une pudeur inexpugnable t’en empêchait. Mais tu savais comme personne ouvrir cet espace d’amitié qui met à l’abri de tout, des trahisons, des mensonges, des compromissions. Là où on peut se contenter d’être, enfin, simplement soi-même. 

Brassens disait « Une femme c’est un cadeau qui vous choisit ». On peut en dire autant de l’amitié. Une amie, c’est un cadeau de la vie. On se prend comme on est. On se désire non pas charnellement, mais humainement, universellement, intégralement. On se voit. On se regarde. On se parle. On se sourit. Et on tombe. Raide dingue. Comme un coup de foudre. Une foudre particulière, gratuite, désintéressée, délectable. On n’a même pas besoin de se voir tous les jours, on se sait. Là, présente, réconfortante. Pas besoin de promesses, de serments, de précautions, de garde-fou. On se sait. C’est tout. Et ça tient chaud par tous les temps. 

J’ai connu avec toi la saison des amitiés sincères, celle dont Françoise Hardy chantait qu’elle est la plus belle des quatre de la Terre.

Il me reste à évoquer un dernier point, puisqu’il faut bien que je conclue ce que je n’ai aucune envie de conclure. Tu n’as jamais appartenu à aucune chapelle Isabelle. Tu es de celles qui marquent le chemin des autres, par la seule force des actes, par l’évidence de leur réalité, loin des slogans et des programmes. Un jour, j’ai réussi à te traîner dans une manif. De solidarité avec les gynécos menacés de disparition par je ne sais plus quelle loi scélérate. Tu étais venue, pas du tout dans ton élément, aussi incongrue qu’un poulpe dans un garage, mais remontée comme une horloge. Et tu avais immédiatement trouvé LE slogan, aussitôt repris par les rangs environnants: « J’é n’y connais rien, mais ma gynéco j’y tiens ! » En un clin d’oeil, tu avais mis tout le monde dans ta poche.

« N’applaudissez pas, c’est mon métier », aurais-tu dit. Mais je vais me gêner ! Bien sûr que j’applaudis. J’applaudis des deux mains à ton parcours de liberté, crâneur, insolent, insolite.

Qui marque, qui persiste, qui inspire.

Et qui restera.

En partie grâce à toi, mine de rien encore, les petites filles d’aujourd’hui disposent d’un modèle supplémentaire, d’une nouvelle figure d’identification. Et parmi elles, ta plus belle fierté, deux adorables petites bonnes femmes présentes aujourd’hui parmi nous, portent pour toujours, en elles, leur part de toi. Comme je la porte moi-même, comme vous la portez tous.

Ce n’est pas un souvenir, c’est un tatouage.

Merci, Isabelle, d’avoir existé".

 

01
Avr 26


Pour toi, Isabelle


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Coline - Le 01/04/2026 à 19:36

Magnifique et tellement vrai !


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