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Ma Mergouillette à moi

C’est dur de mourir au printemps, tu sais….  chantait Brel, lui aussi emporté par le sale crabe. 

Non, Isa, pas ça. Pas ça. C’est too much. Beaucoup plus que je ne peux en supporter. Tu m’as toujours épatée avec ton refus des compromis et ta façon d’aller au bout des choses, mais là tu pousses le bouchon un peu loin. C’est le printemps aujourd’hui, tu la vois, la contradiction ?

Tu serais morte ? Morte ? Allons donc. Ça n’a aucune réalité. Je n’y crois pas. Je sais, je te voyais sur ton lit d’hôpital, si menue, si petite, si fragile, vulnérable, assaillie par ces trucs ignobles qui rongent de l’intérieur, mais comme si la vraie toi allait se redresser et réclamer d’aller s’asseoir dehors, boire un verre, raconter des mistoufles, un mot à toi. 

 Je n’y crois pas et pourtant, le 8 mars, j’ai écrit dans mes notes :

Se me esta muriendo Isabelle. Mi amiga. Desde el año 95, o sea, mas de treinta años de risa, champàn y complicidad…(Mon Isabelle se meurt. Mon amie. Depuis l’année 95, soit plus de trente ans de rire, de champagne et de complicité) 

Donc je la voyais venir, l’autre, avec sa faux. Faux, un mot double qui prête à confusion. Faux, on n’y croit pas. Mais le déni, ça existe. 

En partant de l’hôpital, la dernière fois mais je ne le savais pas, j’ai posé un baiser sur ta joue, un sur ton front, et j’ai murmuré à ton oreille des mots de tendresse en espagnol parce qu’il me semble qu’ils font plus d’effet, même quand on ne les comprend pas. Cariño, te quiero, cuídate mucho.

On s’était rencontrées en 1995, donc, aux Grosses Têtes, époque Bouvard. Trente et un ans. Un bail. Ce qu’on a pu rire, ce qu’on a pu boire, ce qu’on a pu piapiater et refaire le monde, personne ne peut nous l’enlever. Il y a longtemps, dans un bar des Halles, par une nuit de tangage, tu m’as dit que tu aurais voulu être moi. Mais non. Tu te trompais. C’est moi qui aurais voulu être toi. Un brin bourrées, on était, ça fait rêver à haute voix.

Après l’hôpital, la nuit, je rêve que je te sauve… Que je te kidnappe… Qu’on va chez l’esthéticienne-masseuse-coiffeuse qui nous remet à neuf, au goût du jour, on revient toutes lumineuses, et on va boire une coupette ! Et on part dans le sud, ah non, tu n’aimes pas le sud, trop chaud, on part vers l’ouest, j’aime moins mais tu es prioritaire… On se fait un road-trip, on thelma-et-louise, on maraude, on goguette. Et on se marre. Et tout rentre non pas dans l’ordre dont on se fout, mais dans le joyeux désordre. La pagaille, le foutoir. Notre milieu naturel. Tu avais prévu, pour quand on serait vieilles, d’aller ensemble ouvrir une pizzeria en Normandie, avec un coin épilation. Un des nombreux trucs qu’on devait faire, “plus tard”. Et qu’on ne fera pas. 

Oui, tu étais drôle à l’extrême, même sans l’active collaboration de ton précieux chuintement.

Oui, tu étais très jolie, sexy, juvénile, coquette. Et tu adorais en jouer. Tu y mettais une virtuosité réjouissante.

Mais Isabelle tu étais quelqu’un qu’il fallait savoir regarder de plus près. C’est au-delà des apparences que tu avais monté ton petit bivouac existentiel. C’est là que tu cachais tes trésors de sensibilité, de finesse, d’intelligence, de générosité. C’est là que tu t’étais installée, et tu n’en bougeais pas.

Il arrive souvent que dans le discours des bavards médiatiques, des supposés penseurs, on discerne des phrases ronflantes et boursouflées qui ne veulent strictement rien dire. Toi, Isabelle, c’est le contraire. Pour qui y prête attention, sous les bons mots qui te venaient en torrent, se révèlent subtilité, pudeur, simplicité, dérision. Exigence, aussi. C’est ce mélange de drôlerie et de profonde humanité, qui explique ta popularité. Ton succès, si mérité.

Ça m’a paru court, Isa, ces trente et un ans d’amitié. Mais je ne vais pas me plaindre et j’essaie de ne pas pleurer. Merde. Encore raté.

Je veux ne jamais oublier que c’est un privilège de t’avoir connue et d’avoir tant partagé. Et désormais de pouvoir puiser dans un solide stock de savoureux souvenirs de quoi soigner mon désarroi face aux laideurs du monde.

Tu détestais l’attendrissement facile et les faux semblants. Je ne veux pas te saouler. Tu t’en chargeras toute seule. Et j’espère le faire en ta compagnie. L’enfer, tu en sors. On ira donc picoler pour l’éternité au paradis, où la gueule de bois n’est pas de mise.  

 Hasta siempre, bonita. 

21
Mar 26


Ma Mergouillette à moi


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Espace commentaire

Pascal - Le 21/03/2026 à 16:24

Quel magnifique hommage, je suis bouleversé. Je ne m’attendais pas à un premier jour du printemps si dramatique. Je l’ai vu au théâtre où elle excellait, elle va terriblement nous manquer. Pascal


Doris - Le 21/03/2026 à 16:24

Merci beaucoup pour cette article poignant et pétillant - triste et plein d’espoir !


CerKill - Le 21/03/2026 à 17:44

He leído tu carta a Isabelle, la otra Isabelle. Mucho cariño para esta chica estupenda, accesible, inteligente. La vamos a echar de menos pero un montón. Gracias, par ella, para nosotros que no pudimos acompañarla. Otro hispanofrancés.


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