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¡ Campeonas!

 

 

 

A priori, le foot je m’en fous pas mal, surtout dans sa dérive gros pognon sauce kataro-saoudienne. Mais quand l’équipe gagnante est une équipe de filles, de surcroît espagnole, je ne peux pas résister, faut que je partage ! L’avantage, quand on est bi-nationale, c’est qu’on mange à tous les râteliers. C’est ma quatrième victoire en coupe du monde de football depuis 98 : deux françaises, 98 et 2022, deux espagnoles, 2010 er 2023. Cerise sur le pompon, la deuxième espagnole est féminine. Nirvana. 

Ce n’est pas que je sois chauvine, je reste internationaliste, mais toute victoire de l’Espagne me fait plaisir par principe. J’ai grandi à l’époque de Franco, des décennies d’humiliation internationale d’une Espagne moyenâgeuse qui ne faisait jamais rien de remarquable. Les enfants d’Espagnols en France savent de quoi je parle. Il m’en est resté une soif de reconnaissance, je suppose. Avec, entre autres, Pau Gasol, Rafa Nadal et Carlos Alcaraz, je suis servie, mais je savoure la victoire des Rojas avec le plaisir particulier que donne le mélange féminisme et hispanité. ¡ Viva !   

Ça ne fait pas plaisir à tout le monde. Le but de la victoire a été marqué par une joueuse gitane. La capitaine, d’origine équato-guinéenne, est noire. De quoi retourner les tripes de l’extrême droite, adepte du « gran reemplazo ». Avoir été considérés comme des métèques par le Nord de l’Europe n’empêche pas ces déficients de classer les humains en catégories. 

La vraie révolution, ce n’est pas que des filles jouent au foot, ni même qu’elles gagnent des compétitions, ni même que ces compétitions existent (pas évident quand on a affaire à la FIFA, concentration de corruption et de machisme). Ce qui change tout, c’est le public masculin. Des mecs qui s’intéressent à ce que font des nanas c’est du jamais vu. Les sportives individuelles ont pu avoir des fans, surtout si elles étaient sexy, mais pour les sports collectifs, les hommes en restaient à une royale condescendance. A leurs yeux, le vrai sport restait d’essence masculine. Ce n’est plus tout à fait vrai pour les jeunes générations. Il aura fallu une coupe du monde, rien que ça, tant les résistances étaient puissantes, pour voir à l’écran des jeunes garçons, au comble de l’excitation, décrire avec enthousiasme et précision les actions des Rojas. Les championnes ibériques ont shooté dans le plafond de verre. La vie sera plus belle dans un monde où les sexes s’admirent mutuellement. 

Évidemment, évidemment, le machisme de base ne pouvait pas se passer d’une séance de marquage de territoire. Le président de la Fédé Espagnole de Football, Luis Rojales, s’en charge personnellement. En pleine cérémonie de remise des médailles, il saisit à pleines mains, tous doigts écartés, le visage de la milieu de terrain Jennifer Hermoso, qui ne lui a rien demandé, et lui plaque un baiser sur la bouche. Ce que tout le monde n’a pas vu, mais qui a vite été révélé, c’est qu’au moment du but, il s’empoigne la braguette en balançant les hanches en avant, dans ce geste bien connu qui signifie « tiens, prends ça », ou quelque chose d’approchant. Il prend aussi une joueuse, Atenea del Castillo, sur son épaule, façon sac à patate. 
 

On entend beaucoup dire qu’après MeToo, rien ne sera plus jamais comme avant, mais voilà. Il reste sur cette planche des tonnes de pain. Ce que Rubiales exprime, peut être de manière inconsciente, mais c’est encore pire dans l’appropriation, c’est que cette coupe gagnée par les filles, c’est sa coupe à lui, lui, lui. L’invisibilisation des filles, c’est comme ça que ça marche, que ça a toujours marché. Quoi qu’elles fassent il se trouve un mec pour ramener la couverture à son sexe tout puissant, empoigné au moment crucial pour signer le but du sceau de la burne triomphante. Elles ont gagné. Il s’approprie leur corps, marque son territoire, pisse au pied de la coupe pour effacer leur gloire à son profit. Oui. Il fait tout ça, sans même s’en rendre compte. Ça lui vient sout seul. Vieil atavisme patriarcal, fixé au fin fond de ses cellules. 

Il ne lui manque pas un bouton de guêtre, au cromagnon du ballon rond. 

Les protestations ont été telles qu’il a fini par se sentir obligé de s’excuser. Sauf qu’il ne connait pas la signification exacte du mot. Il ne s’est excusé en rien. Il ne comprend même pas ce que ça veut dire. Il commence par déclarer qu’il ne faut rien exagérer, qu’il faut être maniaque pour s’arrêter à un tel détail. Puis il prétend que c’est une affaire mutuelle, qu’ils étaient deux, que le baiser était consenti. Puis que le féminisme est la grande plaie de l’Espagne. Puis que de toutes façons, il ne démissionnera pas. Voilà. Saisissante synthèse de la défense habituelle des agresseurs, même quand des dizaines de caméras fixent l’instant précis où ça se passe. 

Bien sûr qu’il doit démissionner. Pour que la leçon porte enfin. S’ils comprennent, tant mieux. S’ils ne comprennent pas, qu’au moins ils aient peur de la sanction. L'histoire n'est pas finie. J'attends les développements et je reviens !

En attendant, personne ne nous gâchera la fête ! 

Les sportives ont plus fait pour la cause des femmes que bien des discours : elles révolutionnent notre image, notre rapport au corps, notre confiance en nous. Elles ouvrent des perspectives inconnues. Elles sont des pionnières et des éclaireuses. Grâce à elles, les gamines s'autorisent à rêver, et à y croire.

Merci les filles !

¡ Gracias, chicas!

 

25
Aoû 23


¡ Campeonas!


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