FEMINISMES, GAUCHE, LAÏCITE…
interview par sporenda
Wassyla Tamzali a été avocate à Alger puis directrice des droits des femmes à l’Unesco à Paris. Aujourd’hui, elle partage son temps entre l’écriture et les actions militantes au sein du mouvement féministe maghrébin et pour un dialogue entre les peuples de la Méditerrannée. Après « Une éducation algérienne », publié en 2007, les éditions Gallimard viennent de sortir son dernier livre, « Une femme en colère, lettre d’Alger aux Européens désabusés ».
S. Vous critiquez l’attitude de certains mouvements de gauche, de certains intellectuels qui légitiment des approches antiféministes par des discours misérabilistes et adoptent des positions de relativisme culturel. A la lumière de ces critiques, que pensez-vous de la présence d’une femme voilée sur les listes électorales d’un mouvement comme le Nouveau Parti Anticapitaliste de Besancenot ?
WT. Inacceptable, cette condamnation est largement partagée, vu les résultats aux élections. Les partis politiques, même d’extrême gauche, sont prêts à s’allier avec le diable, « le bon dieu » faudrait-il dire ici , pour gagner ! Les explications fournies par l’intéressée et par le NPA sont la matière même de mon livre « Une femme en colère », c’est à dire le dialogue de sourd qui s’est installé entre une certaine intelligentsia de gauche qui a pris, hélas, ses distances avec son histoire au point de l’oublier, et des tenants de courants conservateurs voire antiféministes, qui utilisent le même vocable. Ainsi s’il faut croire cette jeune femme qui affiche clairement son appartenance à des courants religieux qui prônent une certaine vision des femmes et défendent un rapport des sexes basé sur la hiérarchisation et la complémentarité, tout en affirmant être féministe et laïque, ce qui veut dire exactement l’inverse.
S. Cette trahison des revendications féministes est traditionnelle à gauche au nom des fameuses priorités politiques plus urgentes, comme l’antiracisme ou l’anticolonialisme. On pouvait espérer que cet argument cousu de fil blanc et depuis longtemps dénoncé par le féminisme n’aurait pas de poids aux yeux de féministes averties, et pourtant il en a. Comment expliquez-vous ces pertes de repères dans le mouvement féministe spécifiquement ? Peut-on vraiment parler de "sanglot de la femme blanche" pour les expliquer ?
WT. Sans doute. D’une manière plus générale, j’y vois un aveuglement pour tout ce qui relève à tort ou à raison de l’Islam. L’islam est le continent noir de la pensée occidentale. À tous les échelons de la société, cette ignorance est le lien entre les politiques, les intellectuels et les quidams. Cela est tellement répandu que j’y vois, sinon du racisme du moins de l’ethnicisme. Ce qui revient au même, sauf qu’avec le deuxième terme, on ménage la sensibilité des gens de gauche qui se sont faits les pourfendeurs de cette plaie qu’est le racisme. N’en étant pas venus à bout après les grandes opérations lancées par la gauche, Touche pas à mon pote, Ni Putes ni soumises, SOS Racisme sous le mitterrandisme, ils se rabattent sur le culturalisme et le différentialisme, pensant ainsi exprimer leur solidarité avec les populations victimes de racisme, racisme ancré dans la société française à l’égard des populations française ou non d’origine maghrébine et issues de culture musulmane. Les derniers chiffres de l’INSEE sont clairs, il y a deux fois plus de discriminations chez les émigrés ou les français d’origine maghrébine.
S. Vous évoquez la starification des femmes voilées en Europe et vous faites à leur propos une comparaison avec la popularité médiatique des prostituées fréquemment invitées sur les plateaux télé pour légitimer la prostitution. Cette analogie entre voile et prostitution n’est-elle pas excessive ? Après tout, le port du voile n’entraîne pas de dangers pour celles qui le portent.
WT. Il ne s’agit pas de faire pour moi une analogie entre les deux. Je suis claire sur ce point. Mais si j’ai choisi cette référence, c’est qu’il me paraît encore plus aisé de dénoncer les attitudes de complaisance à l’égard de celles qui viennent faire la promotion d’une pratique difficilement défendable, au regard du principe « ne fait pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse » et que l’on accepte au nom de la « liberté de choix ». Je voulais souligner dans ce rapprochement que les opinions publiques suivent trop facilement des propos sexistes et en font aisément une règle générale.
S. Selon certain-e-s, le voile pourrait être une sorte de stratagème féministe, une concession toute extérieure qui permettrait aux femmes de certains pays d’accéder à l’éducation et à l’espace public sans susciter d’opposition dans leur environnement ; c’est l’argument de certains défenseurs du "féminisme islamique" en tout cas. Que pensez-vous de cet argument et du féminisme islamique en général ?
WT. Il y a deux questions. À celle qui portent volontairement le voile pour exprimer tout autre chose que la soumission à un ordre culturel basé sur la domination des femmes, je dirais avec la preuve de l’histoire à l’appui que l’on ne peut utiliser impunément des symboles antiféministes sans produire de l’anti féminisme. Le féminisme islamique comporte par nature ses propres limites. C’est dans la légitimité coranique, interprétée, réinterprétée certes, que les féministes islamiques vont chercher leurs droits. Mais quel que soit le bout par lequel on les prend, les religions, celle là et les autres, ne sont pas basées sur la liberté de l’individu mais sur sa soumission à un ordre divin. C’est la racine même de la liberté qui est en cause ici et qui ne peut être atteinte à travers la religion. Pour ceux qui optent pour les politiques de petits pas, disons que c’est un progrès mais qui ne trouvera son aboutissement que dans la rupture avec la religion, au moins en ce qui concerne certains commandements, et par l’avènement de la laïcité.
S Lorsque s’est posée la question de l’interdiction du voile à l’école, vous dites qu’on a eu tort d’aborder le problème par l’angle de la laïcité et que cette approche a servi les fondamentalistes. Pour ce qui est de contrer l’influence du fondamentalisme au lycée, on peut plutôt penser que l’angle de la laïcité est l’approche la plus "rassembleuse". Qu’est-ce que ça aurait changé de ce point de vue qu’on l’aborde par l’angle des droits des femmes ?
WT. Les islamistes se sont glissés dans la laïcité ouverte, comme l’on dit maintenant ; c’est une laïcité qui a oublié qu’elle était fondée sur la liberté de conscience, et ils ont eu beau jeu de défendre ce qu’ils appellent « le respect des traditions ». Si la loi avait été prise contre tous les signes sexistes à l’école, nous avions du champ pour débattre, pour avoir très vite une réelle légitimité au regard des engagements de la France, sur le plan international, européen, et national, d’éradiquer tout ce qui pouvait porter atteinte au principe de l’égalité des sexes et toutes les pratiques sexistes. Au lieu d’avoir un débat ridicule en France sur les sens des versets et des conduites du prophète, nous aurions débattu de ce qui est ou non sexiste. Vous voyez très clairement l’utilité de cette approche, non ? Au lieu de voir les députés français devenus des exégèses du texte coranique. Quand il s’agit de questions de femmes, le ridicule ne tue pas !
S. Vous dites que les féministes du Maghreb dérangent et qu’elles sont en pointe par rapport aux féministes du Moyen Orient, souvent engagées dans un "féminisme islamique". Pourquoi à votre avis cette position plus avancée ?
WT. Il ne faut pas confondre avec le féminisme islamique qui est aujourd’hui un courant très organisé, géré à partir de l’Europe et dont Barcelone est un centre important. Ce courant a de gros moyens, il est animé par des converties. Ce que j’appelle dans mon livre le féminisme musulman est un mouvement qui ne se définit pas comme musulman mais qui est porté par des femmes musulmanes qui, sans sortir du giron de l’islam, revendiquent l’égalité à tout prix, même au prix de refuser d’appliquer une règle coranique. C’est un mouvement très, très différent du féminisme islamique. Sommes nous à la pointe, nous les féministes laïques maghrébines ? Les conditions actuelles m’empêchent tout triomphalisme. Mais je pense que l’on ne peut faire l’économie d’une révolution laïque qui seule peut véritablement inverser les rapports de domination en jeu dans nos sociétés où les pouvoirs en place utilisent la religion comme contrôle non plus seulement social mais comme contrôle politique.
S. Selon vous, les avancées obtenues par les femmes dans les pays du Maghreb ne sont qu’un "réaménagement du système patriarcal". Est-ce qu’on ne peut pas dire cela aussi dans une certaine mesure des avancées du féminisme dans les pays européens ? Au Maroc, j’ai entendu des femmes dire que le féminisme n’avait abouti qu’à doubler la charge de travail des femmes en les forçant à assumer les responsabilités des hommes en plus des leurs.
WT. Le féminisme européen est né de l’effervescence de 68 ; certains groupes ont posé la question « qu’est-ce qu’une femme ? » pour échapper aux définitions et assignations patriarcales. Ce courant, on pourrait l’appeler identitaire si ce mot n’avait aujourd’hui des connotations négatives, autant ici chez vous que chez moi en Algérie où bons nombre de problèmes sont nés de pathologies identitaires. Ce féminisme « identitaire » que j’ai rencontré avec bonheur en Italie où les efforts de briser le patriarcat étaient concentrés sur la place dans la famille— « ni mère, ni putain », souvenez vous de ce slogan italien— a très peu fait d’adeptes au sud de la méditerranée. Le féminisme maghrébin a centré ses efforts de lutte sur la conquête des droits mais pas sur la conquête de la liberté identitaire. Nous étions sans doute trop prises par nos familles. Alors c’est vrai que, dans ces conditions, les conquêtes ont été des responsabilités supplémentaires sans contreparties apportées par la recherche de la liberté et du bonheur. Une des mes amies italiennes dit que les femmes, à travers le féminisme, ont conquis le droit d’être heureuse. En Europe, pas dans nos pays. Ce n’est sans doute pas le meilleur moment de poser cette question devant la violence et la force des mouvements islamistes. Mais en y réfléchissant, c’est peut être la seule manière de les combattre. Plus l’opposition et les enjeux sont grands et plus l’opposition doit être radicale. C’est parce que nous avons déserté le champ de l’identité que les islamistes ont occupé la place.
propos recueillis par Sporenda