Soirée Laurent Baffie

IMG_0355Étrange aventure que je m’en vais vous narrer. Un épisode à inscrire dans une série qui pourrait s’appeler « la vie passionnante d’une féministe au XXIème siècle ».

Le 7 octobre, mon dernier livre « Les vrais hommes sont féministes » est publié chez EHO (Éditions Héloïse d’Ormesson). Le 11, je suis l’invitée téléphonique des Grosses Têtes (RTL) dans la rubrique « le livre du jour » (merci, cher Laurent Ruquier, les amis comme toi se compte sur une main de Maurice Herzog, blague de boomeuse, je sais…). Pendant la séquence, à la question : « Qu’avez-vous à dire à Laurent Baffie (présent ce jour là) ? », je réponds : « Rien. Il est irrécupérable ». Irrécupérable pour la cause féministe, j’entends.

« Irrécupérable » ? Lui ? Il s’insurge ! Parait que j’ai tout faux et qu’irrécupérable il ne l’est point du tout, bien au contraire ! La preuve ? Il vient d’écrire et de mettre en scène une pièce (un show, plutôt), sur quoi, je vous le donne en mille ? Sur la misogynie ! Et toc ! Il ajoute : « Je t’invite, j’ai hâte d’avoir ton avis, je suis très confiant… »

Quelques jours plus tard, il m’appelle pour confirmer : « Je suis tellement sûr de moi que c’en est indécent… ». Mazette.

Soyons claire : je n’avais rien demandé. Mais si on me demande mon avis, je le donne. Ne jamais juger sans savoir, c’est un principe. « Ok, je vais y aller et je ne manquerai pas de dire ce que j’en pense », lui réponds-je.

A quoi s’attendait-il ?

A un brevet de bonne conduite ? A mon approbation ? Mais pourquoi ? Se soucie t-il vraiment de ce que pense une féministe ? S’il s’en soucie, que n’en tient-il compte quand il écrit, quand il parle ? Ou alors est ce que dans sa naïve morgue d’inconscient de ses privilèges, avide de popularité tous azimuts, désire-il le beurre, l’argent du beurre, le cul de la fermière, le sourire du fermier et les félicitations du jury par dessus le marché ?

J’y suis allée. J’ai vu. C’est sur la misogynie, certes.

th-2Sur scène, assises face au public, trois femmes, une intello, une bimbo, une versaillaise, (excellentes comédiennes au demeurant) servent une compil de misogynie sous diverses formes : citations historiques, vieilles pubs hyper méprisantes (comme celle utilisée pour l’affiche du spectacle) chansons récentes ou anciennes, vannes. Nous aurons aussi le commentaire d’un « Guide De La Jeune Épouse » présenté comme américain datant des années 50, mais plus vraisemblablement espagnol et datant de la dictature franquiste en Espagne qui fut particulièrement atroce contre les femmes. À noter que certaines énormités bien dégueulasses sont accueillies avec complaisance, gros rires et même applaudissements dénués de tout supposé « second degré ».

th-3C’est que la misogynie, en terre patriarcale, y’a qu’à se pencher pour en ramasser. Ça regorge… Moi, ce genre d’inventaire me fait l’effet d’une visite de prison, comme si on me montrait les barreaux d’une cellule dans laquelle les femmes, mes semblables, sont depuis la nuit des temps assignées à résidence et dont elles commencent seulement à s’extraire alors que les héritiers et bénéficiaires de la misogynie ambiante chouinent à tous les vents qu’ils ne peuvent plus rien dire…

Soit on rit de soi-même, soit on rit du pouvoir et de ceux qui l’exercent. Quand un dominé se gausse d’un dominant ça peut être drôle. Quand un dominant se moque d’un dominé c’est obscène.

th-5Il faudrait que je rie de ce qui nous écrase ? D’un rire complice qui dirait aux mecs que c’est pas grave, ça fait même pas mal, haha qu’est ce qu’on rigole. Non. Je rigole pas. Je ne vais pas me forcer juste pour te faire plaisir, si ? Je suppose que c’est ce que beaucoup de femmes ont fait pendant longtemps, histoire de ne pas froisser vos égos si friables d’amuseurs patentés, histoire de ne pas être exclues de votre monde..

On ne peut rire que de soi. Rire avec. Pas rire aux dépens. On dit que le ridicule ne tue pas. Oh que si. Il tue. Il massacre. Notre sexualité bafouée, tournée en dérision entre insulte et humiliation, combien de générations de femmes l’ont-elles payé cash en frigidité insurmontable ? Non, décidément, ça ne me fait pas rire. Ça aurait même une certaine tendance à me mettre en rage.

Question : SUR la misogynie, est ce que ça veut dire CONTRE la misogynie ? Non. Ça veut juste dire qu’on instrumentalise la misogynie des autres pour faire rire, et au passage on se donne les gants de dénoncer. Sauf qu’on ne dénonce rien du tout. Répéter une insulte, c’est insulter à nouveau. C’est offrir aux mots qui avilissent un nouveau tour de piste, une brève existence supplémentaire qui viendra sédimenter l’ancestrale bouillasse.

th-4Quand Benoîte Groult, dans les années 90, publie « Cette mâle assurance » (Albin Michel), elle fait précéder son implacable inventaire de la haine machiste (de l’Antiquité à nos jours, des philosophes eux médecins, en passant par les écrivains, les politiques et les autres, sans oublier quelques femmes bien sûr, y’a qu’à se pencher, je vous dis) par un texte de trente pages où elle explique la fonction de cette misogynie.

Rien de tel au théâtre. Rien de tel dans « Miso soup ». Nous sommes dans l’ « humour ». Le second degré, la tape dans le dos, la bonne franche rigolade. Les comédiennes interpellent les spectateurs, dont une femme supposée émettre des odeurs corporelles et immédiatement baptisée La Moufette. Là c’est de la misogynie perso, hein, Laurent, une femme qui pue, tais-toi c’est trop drôle (et nouveau !) je me gondole…

Laurent Baffie, tu pourrais faire un spectacle sur la misogynie rien qu’en te citant toi-même. Tu interpelles tes interlocutrices en les traitant, pour rire, hein, haha, de putes, pipeuses, suceuses et autres salopes, parce qu’à tes yeux c’est très, très, rigolo et complètement « second degré »… Ça ne provoque pas chez moi un enthousiasme délirant. Si de surcroît je me souviens que tu es l’auteur du si irrésistible « Lâcher de Salopes » de ton acolyte Bigard, tu comprendras que mes zygomatiques restent au repos, pas sollicités le moindre. Quand on trempe sa plume dans le rapport de forces entre hommes et femmes, qui provoque tant de violences c’est qu’on n’a pas de scrupules à s’en nourrir, à en profiter.

Alors tu fais bien ce que tu veux, tu gagnes bien ta vie, tu fais rire les blaireaux et le blaireau abonde je ne me fais pas de souci pour toi mais s’il te plait n’insulte pas mon intelligence en attendant de moi que je ne sois bluffée par ta participation à ta lutte supposée contre la misogynie.

Oui, tu es irrécupérable. Mais on ne peut pas dire que j’avais nourri de grands espoirs dans ta participation à la cause. Alors dors tranquille, compte tes sous, tes rires, mesure ton succès et la prochaine fois qu’on se croise, ne m’en veux pas plus de ma franchise que je ne t’en veux d’être un beauf parmi tant d’autres… Sans rancune.

th-2En guise de conclusion, cerise sur le gâteau de cette chronique sur la vie merveilleuse des féministes, j’ajouterai ce que les anglo saxons appellent un easter egg, une découverte inattendue, au sein même du texte de « Miso soup » : une variation sur le mot « pute » et ses diverses acceptions. Il se trouve que j’y reconnais un passage de mon tout premier livre « Et encore, je m’retiens ! », paru en 1995 chez Robert Laffont, passage que voici et que je reprenais dans mon adaptation de ce texte pour la scène (jouée de 2009 à 2015 un peu partout) :

« …pute, c’est un métier de femme, un peu comme président de la République est un métier d’homme. Et le cul reste notre ghetto à nous, qui nous limite et nous définit. Résultat ?   L’honneur d’un homme concerne sa dignité. L’honneur d’une femme sa petite culotte. /   Un homme fort est un homme puissant. Une femme forte est une femme grosse. /   Une femme qui a un maître écoute son enseignement. Un homme qui a une maîtresse la saute. /   Un entraîneur travaille à améliorer les résultats d’une équipe sportive. Une entraîneuse travaille dans un bar à putes. /  Un coureur fait du sport. Une coureuse est une saute au paf. /    Un expert est un scientifique. Une experte s’y connaît au plumard. /    Un professionnel est un mec compétent. Une professionnelle est une pute.  /  Un homme public est un homme connu. Une femme publique est une pute.  /  Un courtisan est un flatteur. Une courtisane est une pute. /   Un péripatéticien est un philosophe. Une péripatéticienne est une pute. /  Un homme de mauvaise vie, ça se dit pas. Une femme de mauvaise vie est une pute. /   Un homme qui fait le trottoir est un maçon. Une femme qui fait le trottoir est une pute. /   Un gagneur est un performant qui gagne. Une gagneuse est une pute qui rapporte. (…/…)     

J’en passe et des meilleures. Notre vocabulaire quotidien marque les limites du champ qui nous est imparti. Nous avons beau gagner du terrain, le langage, encore lui, exprime ce que nous sommes : un corps à disposition de l’autre sexe. Le message passe parfaitement. Allez après tout ça encourager des vocations féminines. Étonnez-vous que les femmes aient d’elles-mêmes une image dévalorisée ! Qu’elles manquent de confiance en elles !

Une seule solution, les filles : quand on vous traite de salopes, soyez flattées ! Soyez des salopes ! Des vraies ! Une vraie salope, qui fait ce qu’elle veut avec son cul, vit sa vie et dit merde aux préjugés… »

Laurent Baffie n’est pas le premier. Avant lui, d’autres gens se sont inspirés de ce texte sans jamais me citer :

Michael Youn en 2008 : https://www.youtube.com/watch?v=GqqCgtxWf0E

Catherine Arditi en 2017 :  https://www.youtube.com/watch?v=mRgF5UC_fhU

Je lui fais part de cet emprunt, et je le remercie de cet hommage, si discret qu’il ne prend pas la peine de citer mon nom. Il me répond ne pas être au courant, qu’en ce qui le concerne, il l’a relevé dans un livre de Jean Loup Chifflet. Qui ne me cite pas davantage. Vous avez entendu parler de l’invisibilisation des femmes, de leur effacement ? Ça marche comme ça ! Ni vu ni connu je te pille !  Ravie de savoir que Chifflet et Baffie vont toucher une fraction de droits d’auteur offerte par ma personne. Quand je vous dis que le quotidien d’une féministe c’est l’aventure, la surprise, le suspense, le rebondissement! !

th-3C’est le moment de citer Beaumarchais, à qui nous devons l’invention des droits d’auteur et de la reconnaissance qui va avec :

« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer… »

9 réflexions au sujet de « Soirée Laurent Baffie »

  1. Bonsoir ,
    Comme quoi, on peut être de gauche, aimer la nature et les animaux, faire rire en disant n »importe quoi et avec sur certains sujets des similitudes attribuées à ceux que l’on déteste.
    Comme un Zemmour qui porte le nom dans la langue berbère d’un olivier , quelle drôle d’olive il fait ….

  2. Bravo Isabelle ! Nous nous étions rencontrées il y a quelques années, à Borredon, c’est vous qui m’aviez conseillé la lecture d’Almuneda Grandes, que j’ai adorée, alors depuis, je vous suis…et je vous aime.
    amicalement
    Simone

  3. Je ne connaissais pas votre texte, mais je m’y suis tellement retrouvée. 10 ans que je suis travailleur social. Travailleur oui alors qu’évidemment je suis travailleuse mais travailleuse sociale ça fait tellement pute au rabais que voilà 10 ans que je suis travailleur social. Les choses avancent il y a maintenant des autrices, des cheffes d’entreprises mais des travailleuses sociales on est pas prêtes d’en voir de sitôt.

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