Synthèse patriarcale

Vous dites ? Patriarcat ? Pour beaucoup, ce mot évoque un monde antique, disparu, peuplé de vieillards à barbe blanche, en toge, ayant droit de vie et de mort sur leur progéniture. Archaïque en diable. Pourtant, on barbote encore en plein dedans…

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Regardez bien cette photo. Il est rare qu’une seule image synthétise à la fois des milliers d’années d’histoire et un déni collectif. Regardez les personnages. Hilares, contents. Complices et joyeux. C’est la fête! Un ministre en exercice, un président d’une association patronale, hommes de pouvoir, rient aux éclats. Entre eux, tenue à la taille par le ministre de l’économie, une poupée gonflable. Vous savez, cette baudruche pourvue d’orifices soulignés en fluo, histoire de flécher le parcours, ne pas la confondre avec une cuisinière à gaz et la baiser bien dans les clous. C’est un cadeau de Noël! Pour « stimuler l’économie » ! C’est écrit sur le sticker qui lui baillonne la bouche, à la bouée de sauvetage pour libido masculine en perdition ! Youpi ! Qu’est ce qu’on rigole, il est trop drôle ce Bébert! (Roberto Fantuzzi, président de l’Asexma, union de sociétés exportatrices). On se bidonne, on se gondole. Ça se passe aujourd’hui. Dans un pays très cher aux amoureux de la liberté. Le Chili. Mais ça pourrait se passer n’importe où ailleurs. Nous sommes ici dans le planétaire, l’universel.

Quand on négocie, quelque soit le domaine, ça se passe autour d’une table, la très connue « table des négociations ». Mais pour ce qui est d’en célébrer le résultat, à la dite négociation, il est de tradition de faire groupe autour d’un corps féminin, nu et disponible. C’est comme ça.

Ici, des hommes en costume, pour la dignité, cravatés, pour la virilité, communient dans la joie et l’allégresse autour de l’offrande d’un plastique figurant un corps féminin, nu, caricaturé, exhibé. Cette fraîcheur dans l’exposition de leur niveau de conscience dit tout du déni ambiant. Ils sont tellement inconscients de la brutalité de ce qu’ils révèlent qu’ils montrent leur hilarité en toute spontanéité, sans états d’âme. Ils utilisent et reproduisent un système symbolique dont ils ne voient pas la signification. Pas malins, non. Pour faire son chemin dans les affaires du monde, quand on est un homme, il ne faut pas nécessairement être intelligent. Il suffit d’être très sûr de toujours s’en tirer à bon compte.

Ils donnent ici à voir ce qui d’habitude se passe en coulisses. En aparté. Soigneusement caché, en particulier aux yeux des femmes. De toutes les femmes? Non. Aux yeux des épouses, des soeurs, des filles. Mais certaines femmes, hélas, connaissent très bien cette célébration entre mecs. Les prostituées. Elles, elles savent.

On pense à la toute jeune Zaïa, offerte à Ribéry, en cadeau d’anniversaire, par ses potes footballeurs. On pense aux troisièmes mi-temps, à tous ces noms qui clignotent un temps dans les media et disparaissent dans le flux, Clarins, Smalto, Bongo, Effiage, Carlton, DSK, Dodo la saumure… On en rit, c’est vieux comme le monde n’est ce pas. Et oui, justement. Venu tout droit du fond des temps, le corps féminin comme monnaie d’échange, cadeau, butin partagé… Des temps patriarcaux, nous y sommes!

Dans « Prostitution: une guerre contre les femmes » (Syllepse, 2015) l’excellente Claudine Legardinier consacre une partie de son chapitre 5 à ce qu’elle appelle fort justement « L’entre soi masculin »:

« …il s’agit d’abord d’une certaine construction de la masculinité, véhiculée par des sociétés qui voient les femmes comme «des outils servant à confirmer la virilité» et en exhibent les images comme celles d’objets existant «pour la libido des hommes ». Les pulsions ont bon dos. La réalité est infiniment plus complexe et met en jeu des normes sociales, une certaine idée des femmes, des hommes et de la sexualité. Armée, monde sportif, milieux d’affaires… Plus un milieu est étranger et hostile au féminin, plus il célèbre la prostitution. C’est sur l’exploitation sexuelle des femmes, déclinées en objets privilégiés de défoulement, que ces univers traditionnellement masculins continuent d’asseoir leur prestige et leur entre soi. C’est dans la circulation des femmes, transformées en objets sexuels tarifés, que se construisent les liens entre hommes et leurs manifestations de fraternité. La chose était déjà vraie du temps des Croisades. L’enquête menée en France en 2005 montre que la majorité des hommes recourent aux prostituées avec leurs groupes de pairs, dans des circonstances qui dessinent un monde masculin traditionnel: copains, alcool (…), fête, armée, sports, collègues, fins de soirées entre hommes. Plus qu’une recherche de plaisir, et bien loin de l’expression d’une simple «pulsion», aller voir les prostituées entre copains relève du rite d’appartenance, permet l’intégration au groupe, sert de marqueur de l’identité et de la solidarité masculines et d’évaluation de l’image de soi.

Cette fonction de renforcement de l’identité, de la solidarité et de la connivence masculines, flagrante au stade, n’est jamais plus forte qu’au bordel ».

Allez, une autre prise de vue, plus panoramique, du même événement. Irrésistible, non?

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Question, au delà de cette pauvre mascarade : c’est quoi cette « sexualité »? Comment ça marche dans la tête et le caleçon de ceux qui ont recours à ce type de pratiques? Quelle dose de mépris pour les femmes, quelle dose de soumission à des normes imbéciles doit-on cumuler pour se contenter, voire se satisfaire, de cette indigence ? Mettre sur le marché des ersatz de femmes, se contenter d’une bouée à orifices, en payer des vraies ? Se contenter de faux semblants, de mensonges, de spasmes frelatés ? De quel bois sont faits ceux à qui leur bite sert de GPS ? De télécommande ? Ceux qui ont besoin de payer, de se sentir supérieurs, de maltraiter, de violenter, en vrai ou pour de faux, pour bander ?Ceux qui baisent non pas avec les femmes mais à leurs dépens ? Ceux qui ne désirent que celles qu’ils méprisent et sont incapables de désirer celles qu’ils aiment ?

Le patriarcat, c’est la culture du viol.

Le patriarcat, on vit dedans. Aujourd’hui, et tous les jours. Mais, tels les poissons qui n’ont pas idée de l’eau, on n’en a pas conscience. On baigne dedans comme si ça n’existait pas. Parfois, de manière inattendue, une image surgit du magma ambiant et illustre cette réalité si familière qu’elle en devient invisible, si évidente qu’elle crève les yeux.

En conclusion, partageons une autre vision de la féminité, saisie sur un flanc de minibus,  au hasard d’une place de stationnement, il y a quelques jours. Pas au Chili. Ici, en France, en pub pour une rôtisserie de volaille…. Bon app à ceux qui aiment les poulets en bikini !

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Comme toujours, avant de mettre un texte en ligne, je demande leur avis à des personnes de mon entourage. J’ai reçu celui-ci, un avis masculin, donc, sur la question. Juste pour souligner qu’il ne faut pas désespérer! Le voici, donc:

« J’ai n’ai rien à ajouter, ou à enlever. C’est vrai et en même temps tellement incroyable que ça semble faux, exagéré, biaisé, mais non. Un point central, important, consiste à différencier la pulsion, l’envie, l’élan, de toute l’attirail social qui encadre les manifestations du principe « homme implique gros baiseur ». Le plus impressionnant c’est que je vis ça de l’extérieur. Au niveau intime, mes excitations et mes élans ne sont jamais passés par de la violence, de l’agression, du mépris. De même que je ne suis excité ni par les petites filles ni par les petits garçons. De la pure chance. Mais des types tout ce qu’il y a de « normaux », qui admettent que pour être excités, pour bander vraiment, pour s’éclater, ils ont besoin d’une certaine violence, et de ne pas aimer, y’en a plein, j’en connais. Pourquoi ne suis je pas comme eux ? Je n’en sais rien. La chance, les circonstances, une sexualité réciproque avec mes partenaires, toutes perçues comme des êtres-humains-filles, une perception des femmes valorisée à travers ma mère, mes soeurs, mes tantes, mes amies, mes amours, une époque de liberté sexuelle ne me conduisant pas dans les bordels?  Va savoir. Je n’ai jamais été pris dans la dichotomie toutes-des-putes-sauf-maman. La sexualité elle-même est tellement complexe, variée, variable, qu’elle ne devrait pas être enfermée dans des stéréotypes et dans des rôles sociaux sexuels. Mais elle l’est! Être un mec c’est aimer beaucoup la baise, et baiser beaucoup. Comme, en d’autres temps, être un homme c’était avoir un solide appétit, manger beaucoup, boire beaucoup, tenir l’alcool. Il est désormais possible d’être un homme sans manger comme quatre. Bien des hommes, en fait, n’aiment pas ça plus que ça, la baise, et font semblant d’avoir un grand appétit. Et puis il y a cette dimension effarante, incompréhensible, du mépris pour « celles que l’on baise »!!! Le connard de ministre, donne le change en s’esclaffant, et c’est ça le plus terrible, car on voit que par ailleurs il ne s’en sert que pour pisser. Mais voilà, c’est là. Ton analyse, ce que tu dis, ce que dit celle que tu cites, tout ça est vrai, quelque honte que l’on en éprouve, quelque incrédulité que l’on ressente ».

11 réflexions au sujet de « Synthèse patriarcale »

  1. Je suis tellement heureuse qu’un homme dénonce ces pratiques et n’y adhère pas. Et je dirai même plus, des hommes à travers zéro macho. Merci et bonne continuation!

  2. « Pour faire son chemin dans les affaires du monde, quand on est un homme, il ne faut pas nécessairement être intelligent. Il suffit d’être très sûr de toujours s’en tirer à bon compte. »
    –>Tellement vrai et souvent vérifié! Désolant et méprisant!

    Patriarcat-Virilisme-Domination = Puanteur du monde :-(

  3. « …des femmes, transformées en objets sexuels tarifés… »
    Oui mais : par qui ? Si ce n’est par elles-mêmes ?
    Pour gagner du pognon plus facilement au lieu d’aller s’emmerder à trouver un vrai boulot plus contraignant et beaucoup plus mal payé. Pourquoi renvoyer la faute du choix de ces femmes sur les hommes ?
    À quoi ça rime ?
    Il faut m’expliquer la car il y a quelque chose qui ne tourne pas rond je crois.
    Merci.

    • Non, il ne faut pas vous expliquer si vous ne comprenez pas. Si lisant ce texte, regardant autour de vous, vous vous dites que les violences, après tout, c’est bien la faute de ceux et celles qui les subissent, alors je ne vois pas ce que je peux ajouter. Vous regardez cette photo et tout ce qui vous vient à l’esprit c’est que pute c’est mieux payé qu’ouvrière et que donc c’est un choix? Vraiment? C’est comme ça que vous pensez? C’est à se pendre. Un conseil: posez vos préjugés et réfléchissez. Vous allez découvrir un autre monde…
      Ne me remerciez pas, il n’y a pas de quoi.

  4. Oui…. c’est terrifiant…. terrifiant et tellement banal, au fond…. Nous avons tendance à confondre modernité et progrès. Sur ce plan là, notre civilisation fait du sur-place… A moins que ce ne soit ce malentendu qui préside aux relations entre les hommes et les femmes qui fasse du sur-place, au nom de quelque chose de très archaïque et que nous ne voulons pas voir…. Un mâle-en-tendu…..
    Je peux me tromper, et je n’ai pas la prétention d’affirmer quoi que ce soit, ici…. mais il me semble que l’écrasante majorité des femmes aspirent à être aimée et respectées pour ce qu’elle sont: des sujets. Sujets de leurs vies, et de leurs désirs. Elles aspirent à ce que l’homme qui les désire soit fort, honnête, courageux, respectueux, digne. Elles pensent que les hommes sont comme ça…. pas tous, loin de là. Mais si seulement celui-ci pouvait l’être… alors, elles pourraient enfin s’abandonner à lui et en jouir. Et les hommes, qui de manière très hystérique mettent en scène l’apparence de leur virilité, les hommes doutent d’eux même, portant en eux probablement la trace de l’angoisse de castration. Du coup, pour se rassurer, ils ne sont que la caricature d’eux-mêmes. Roulant des mécaniques, avide de pouvoir et de réussite, les petits garçons qui ne grandissent jamais continuent de jouer avec leurs engins… L’usage des armes qui « tirent des coups » et pénètrent des corps est le fétiche de leurs phallus défaillant et l’expression de leur indépassable frustration. Les brutes, les psychopathes, les pervers pédophiles ont tous un profil fort semblable et des histoires familiales hélas marquée par le défaut de la place de l’un des deux parents, ou des deux. Vous pensez que j’exagère ? Pour forcer le trait, et rendre la lecture de ce que je dis lisible, intéressez vous au profil et aux histoires familiales des pervers narcissiques.

    https://cvpcontrelaviolencepsychologique.com/2013/02/02/le-lourd-secret-du-manipulateur-pervers/

    Vous trouverez un grand ce que vous trouverez, hélas, en petit mais en très grand nombre, chez un très grand nombre d’hommes….

    Le doute m’habite… ;-)

  5. C’est un sujet passionnant. Éclairant. Et tellement mal connu…. Moi ce qui me terrifie c’est la passion populaire pour les émissions poubelles de la télé réalité qui met en scène et donc banalise, normalise, ces comportements pervers. .. Je vais aller acheter votre roman….;-)

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