r.i.p, kristina rady
par isabelle alonso - janvier 2010


Il y a quelques jours, Kristina Rady, épouse de Bertrand Cantat, s’est suicidée par pendaison à son domicile. Sur le site du magazine Gala, on pouvait trouver la phrase suivante, qui résume la réaction médiatique la plus courante : « Après la mort de Marie Trintignant, Cantat perd la deuxième femme de sa vie » . (10/01/10) En une douzaine de mots, tout est exprimé du déni ambiant. Cantat est un malheureux qui a perdu les deux femmes qu’il aimait. Un alien qui débarquerait sur terre aujourd’hui penserait que ce pauvre veuf à répétition a bien de la malchance.

Il est sûrement téméraire de se lancer dans des diagnostics. La justice des Hommes, qui est aussi celle des hommes, va conclure à un suicide, car c’en est un. Et le dossier sera clos. On ne peut rien conclure d’une situation dont on ne connaît pas personnellement les protagonistes et pas les circonstances précises. Les raisons d’un suicide sont toujours mystérieuses et celui-ci n’a peut-être rien à voir avec Cantat. Mais une femme a choisi de mettre fin à ses jours. C’est une raison suffisante pour se poser des questions, tenter de comprendre, émettre des hypothèses.

Une chanson de Juliette me vient à l’esprit :

« C’est un petit air qui fait grincer les dents,

Un sale refrain plein de morts et, pourtant,

Pas une goutte de sang.

Sans revolver ni poison,

Sans scrupule et sans cadeau,

C’est la petite chanson

Des assassins sans couteaux ».

Mon esprit vagabonde dans ce que je perçois des engrenages fatals de l’emprise, du harcèlement, de la fréquentation intime d’un manipulateur et des terribles processus qu’elle enclenche. Dans ce monde là, tout s’inverse. C’est l’autre côté du miroir. Le coupable joue les victimes et la victime se sent coupable. Le pervers commence par fasciner, il en a les moyens, ou par jouer les sauveurs, il en a l’apparence. … Il a aussi la capacité d’isoler l’autre, de le couper de son environnement, puis de se rendre indispensable jusqu’à disparition de tout sentiment d’autonomie. Puis il ronge, par petites touches, l’estime de soi. Jouant alternativement sur la compassion et la colère, il accuse l’autre de ce qu’il fait lui même, le culpabilise pour tout et pour rien. La victime, croulant sous les reproches, se réduit à l’ombre d’elle même, persiste à idéaliser son tourmenteur, ne voit pas d’issue. En public, le bourreau apparaît sous un jour émouvant, réserve ses excès à l’intime. C’est Dr Jekyll et Mr Hyde. Il est des gens dont il vaut mieux ne pas croiser la route.

Est-ce cela qui s’est passé ? Ou pas ? Certains détails de ce qui apparaît dans la presse interpellent quelque part, comme on dit. Suscitent l’interrogation. Depuis l’affaire Cantat, on a vu cette femme belle et digne, décrite par ceux qui la connaissent comme brillante et créative, défendre bec et ongles le père de ses enfants. Il est rare que les pervers s’intéressent à des femmes effacées et leurs méfaits sont d’autant plus indétectables. Cantat a pu compter contre vents et marées sur l’énergie de celle qu’il avait trahie. Qu’a t-elle reçu en retour ? Qu’a t-elle compris elle même des mécanismes qui s’enclenchaient et l’emprisonnaient plus sûrement que n’importe quelle cellule ? Sentait-elle le piège se fermer ? Etait-elle capable d’assumer qu’avec lui aucune issue n’était possible ? Et croyait-elle, comme on le croit dans ces cas-là, qu’elle ne pourrait pas s’en sortir sans lui ? Ni avec lui, ni sans lui, ça sera sans elle.

Il faudrait qu’elle puisse s’exprimer et elle ne le peut plus. On peut tout de même, en relisant l’interview qu’elle donna au Point le 25 mars 2004, en plein procès Cantat, s’émouvoir du sens que prennent certaines de ses phrases de l’époque. À lire entre les lignes, on entrevoit ce dont elle n’avait peut être pas conscience : les ingrédients de l’emprise sont là, aveuglants. Ils n’ont pas encore produit leur effet. Mais ils résonnent aujourd’hui de façon troublante :

- « …C’est Bertrand qui m’a appris à être forte. …je n’ai jamais rencontré un homme aussi incorruptible et honnête que lui... »

- « …Il demeure, à ce jour, l’homme le plus important de ma vie. Mais mes sentiments à son égard sont clairs, je n’essaie pas de le récupérer... »

- « …Il n’aurait pas plus supporté une femme soumise.. ».

- « …Ce n’est pas Bertrand qui m’a demandé de quitter la Hongrie, au contraire. C’est moi qui ai décidé d’aller vivre en France pour lui rendre sa place : il avait besoin d’être à Bordeaux auprès de son groupe, de son cercle d’amis, pour créer... »

- « …J’ai laissé beaucoup de choses derrière moi, mais je pensais que mon histoire d’amour était plus importante.. ».

Depuis juillet 2003, vous avez toujours soutenu Bertrand Cantat. Vous arrive-t-il de penser à vous ? Non, je n’en ai pas le loisir. Soutenir Bertrand passe avant tout. C’est cela qui lui permet de se maintenir en vie. Le reste de mon temps est consacré à nos deux enfants.

Comment voyez-vous l’avenir ? J’y réfléchis sans cesse, mais je ne parviens pas à l’imaginer. Je ne peux pas ne pas me projeter dans l’avenir ; mais le présent est à la fois trop dense et indécis.

Quel avenir imaginez-vous pour Bertrand Cantat ? Il a toujours éprouvé une telle culpabilité pour les malheurs du monde en général... C’est pourquoi il était primordial, pour lui, de monter sur scène afin d’extérioriser ses souffrances et de transmettre, à travers sa poésie, un message d’espoir et de vie. Les oiseaux ne chantent pas en cage. J’ignore quel avenir la justice lituanienne lui réserve, mais je suis sûre qu’il a encore beaucoup à apporter. Nous avons besoin de lui ».

Peut être Kristina, que c’est lui qui avait besoin de toi plus que toi de lui.

Savais-tu que tu jouais ta peau ? En tous cas, tu as compris que la seule solution était la fuite. Mais le mal était profond. Et tu n’as réussi à envisager ta sortie qu’à tes dépens.

Un conseil à la prochaine compagne de Bertrand Cantat : surtout, surtout quand il s’endort, carapatez vous ! Planquez vous ! Fuyez ! Car apparemment, ce garçon a le sommeil assassin. Il ronflait quand Marie agonisait. Et il était assoupi comme une bûche au moment ou Kristina en venait à se pendre.

Kristina Rady laisse deux enfants. Bertrand Cantat prépare un nouvel album. Il souffre ? Sûrement. Mais il est vivant.

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