Aujourd’hui, mercredi 15 septembre 2004, à “ On a tout essayé ”, on reçoit Laurent Neumann. Vous ne connaissez pas ? Moi non plus, je ne connaissais pas. En le voyant arriver, je réalise que son visage ne m’est pas inconnu. Il chronique littéraire chez Guillaume Durand, émission “ Campus ”. Je le connais un peu, donc. La raison de sa venue est qu’il a écrit le livre de Gérard Depardieu qui vient de paraître et qui s’intitule “ Vivant ! ” (Plon).
Comme beaucoup, je suis fan de Gérard Depardieu. En tant qu’acteur. En tant que personne, je ne le connais pas. Sa vie privée m’indiffère, même si je trouve qu’il forme avec Carole Bouquet un couple hyper glamour, dans le genre le colosse et la princesse. Très gracieux, vraiment.
J’ai lu le livre, puisque c’est de ça qu’on va parler. Pour la promo de son bouquin, Depardieu s’est déplacé en personne à l’émission de Guillaume Durand. Pour nous, qui avons plus d’audience mais moins de prestige, c’est Laurent Neumann qui s’y colle. C’est lui qui a recueilli, et mis en forme, la parole de la star.
Pourquoi je vous raconte tout ça ? Parce que j’ai lu le livre, genre livre de star, pas captivant, mais plaisant à lire et donnant des clés intéressantes. Mais ça n’aurait pas suffi à me jeter sur mon clavier. Pour ça, il a fallu l’uppercut au foie que j’encaisse à la page 32. Au début du chapitre, Depardieu parle d’un journaliste américain et mentionne “ une vieille interview dans laquelle j’avais commis l’erreur d’évoquer un viol ”. S’ensuit une description de la campagne médiatique qui se déchaîna contre lui au début des années 90, aux USA et qui ruina ses espoirs d’Oscar. J’avais entendu parler de cette affaire et il est logique qu’elle figure dans ce genre de biographie.
Mais, il y a énorme mais. C’est la manière dont il en parle AUJOURD’HUI qui pose problème : “ ...maladresse de ma part : je ne me suis absolument pas rendu compte de ce que pouvaient provoquer mes propos. Dans cette interview, j’évoquais ces viols qui existaient quand j’étais môme - et qui doivent sans doute exister encore - dans les fêtes foraines, les bals de village, quand les mecs sont en bande avec des filles plus ou moins consentantes. Ça n’a rien à voir avec un viol dans un train de banlieue ou avec ces pauvres filles, victimes de tournantes dans les caves de cités. Non, c’étaient des nanas qui faisaient partie de la bande ; Et puis, un soir, tout ce petit monde boit un coup de trop, ça s’échauffe et voilà... Ça n’excuse rien, ça ne justifie rien, mais oui, ce genre d’histoire existait à Châteauroux et sans doute ailleurs. On a voulu me faire dire que je trouvais ça normal. Mais je n’ai jamais dit une chose pareille : j’ai juste dit que c’était fréquent et c’était, hélas, la vérité ”.
Non, Gérard Depardieu, je ne pense pas que vous trouviez qu’un viol c’est “ normal ”. Ce que je constate, c’est qu’en 2004, tranquillement, sans pression, dans votre appartement de la rue Leconte-de-Lisle, vous teniez des propos qui ont ensuite passé le filtre des relectures et des corrections sans que quiconque en soit pétrifié. Ce qui me choque, qui me scandalise, qui m’effraie, qui me fait horreur, c’est que vous ayiez en toute bonne conscience employé l’expression “ plus ou moins consentantes ”. Voilà quatre mots qui pèsent des tonnes. Des tonnes de violence, de brutalité et de déni. Ce sont les mots des violeurs, de ces mêmes violeurs que vous dénoncez trois lignes plus loin, mais dont vous employez vous même le vocabulaire.
“ Plus ou moins consentantes ” ? Qu’est ce que ça veut dire au juste ? Que le consentement est une denrée fluctuante ? Qu’on ne peut pas vraiment connaître la dose de consentement ? Qu’on ne peut pas évaluer si elle est suffisante ou pas ? “ Plus ” consentantes, on peut y aller, “ moins ”, il faut pas ? Et dans le doute, on y va ? Les violeurs voient du consentement partout. Elle ne dit rien ? Qui ne dit mot consent. Elle crie ? Elle est hystérique, on va la calmer ! Elle dit non ? Ça veut dire oui ! Elle hurle, elle avait qu’à pas être là, elle savait ce qui l’attendait, non ? Elle va pas faire sa chochotte maintenant !
Cela fait maintenant deux ans, trois ans que les filles des cités parlent. Qu’elles font entendre leur voix à elles. Une voix très différente de celle des violeurs. Que disent-elles ? Elles disent la terreur, la peur de mourir. Elles disent qu’elles se taisent pour sauver leur peau. Elles disent que cette terreur les hante longtemps après le viol, les hante pour toujours. Et si on les écoute un peu, juste une fois, il y a des mots qu’on ne peut plus dire. On ne peut pas être “ plus ou moins ” consentante. On l’est ou on ne l’est pas. Point barre. Nuancer le consentement, le peser, le quantifier, c’est commencer à nier le viol. A l’enfouir sous le silence qui tue.
Que Depardieu ait assisté ou participé à des viols collectifs quand il était ado est un fait auquel il ne peut aujourd’hui rien changer. Et personne ne le lui demande. Les faits, quels qu’ils soient, sont prescrits. En revanche, sa manière d’en parler peut changer beaucoup de choses dans la perception collective d’un crime qui reste aujourd’hui très largement impuni dans la société française. Une tête d’affiche comme Depardieu a du pouvoir. De l’influence. Qu’en fait il ? D’abord, il regrette. D’y avoir assisté sans rien faire ? D’y avoir participé sans voir le problème ? Non ! Il regrette d’avoir eu la maladresse d’en parler : “ une vieille interview dans laquelle j’avais commis l’erreur d’évoquer un viol ”. L’erreur, ce n’est pas de violer, c’est d’en parler ! L’erreur, c’est d’enfreindre la loi du silence. Eh oui, la bonne vieille loi du silence, secret des viols impunis... Violer, la belle affaire, c’est se faire prendre qu’il faut éviter...
Puis il explique que ce viol “ n’a rien à voir avec un viol dans un train de banlieue... ” Ah, bon ! On respire ! Et pourquoi ça n’a rien à voir ? Parce que “c’étaient des nanas qui faisaient partie de la bande ”. Ach ! Zo ! Si c’est une nana de la bande, c’est pas un viol ! C’est quoi alors ? Un joyeux divertissement entre potes ? Mais pourquoi alors emploie t-il le mot viol dans la phrase précédente ? Moralité, si c’est dans une cave, c’est un viol, si c’est dans un train de banlieue, c’est un viol. Si c’est à Chateauroux, ça n’a rien a voir. Je sais pas vous, mais moi, j’ai du mal à suivre. Si c’est une nana qu’on connaît pas, c’est un viol, mais si elle fait partie de la bande, c’en est pas. Là, je suis carrément larguée.
Depardieu fait mine d’ignorer, parce qu’il n’a pas pris la peine d’écouter les filles qui en sont victimes, que le rituel de ce qu’on appelle les tournantes et qui sont en fait des viols en réunion consiste, pour un membre de la bande, à “ faire tourner ”, c’est à dire à partager sexuellement, sa petite amie. Elle fait partie de la bande. Elle est parfois la petite amie du chef. C’est même pour ça qu’elle est violée. Parce que le garçon est partageur. Et si elle essaie de ne pas se laisser faire, elle est tabassée d’abord. Violée après. Et elle ne s’en remet jamais. Elle a treize, quatorze, quinze ans. Devant elle, un futur de cauchemars, de santé fragile, de somatisation, la spirale sans fin des souffrances des victimes de viol. S’il lui prend la fantaisie de porter plainte, elle sera insultée, agressée et il lui faudra un courage surhumain pour aller au bout de sa démarche. Que ceux qui en doutent aillent faire un tour du côté des tribunaux le jour où une affaire de viol collectif est plaidée. C’est public. Même une star peut y aller.
Ben oui, mais en attendant, merde alors, Depardieu, son Oscar, il l’a pas eu ! Et ça, c’est moche. Si, au lieu de larmoyer sur sa statuette perdue, Depardieu pensait à celles qui, dans la meilleure des hypothèses, celle de sa non-participation, furent violées sous ses yeux ? Y pense t-il parfois, autrement que comme un obstacle à sa carrière américaine ? Songe t-il qu’il arrive aujourd’hui la même chose aux petites sœurs, ou aux filles des “ nanas qui faisaient partie de la bande ” ? Qu’est ce qu’il attend, Depardieu, pour exprimer de la solidarité ?
Cette émission a été enregistrée et diffusée le 15 septembre, quelques jours après l’enterrement de Samira Bellil. Des Samira, il y en a des milliers. J’en connais personnellement des dizaines. Samira, avant d’être emportée à trente ans par un cancer galopant, a eu le temps de se battre et de nous laisser un témoignage, son livre, “ Dans l’enfer des tournantes ”. L’histoire d’une fille qui ressemble à beaucoup d’autres, l’histoire d’une fille qui aurait aimé vivre. Mais elle a croisé à quinze ans des types qui l’ont trouvée plus ou moins consentante. Elle a fini par en mourir. Je vais vous offrir le livre, Gérard Depardieu. Et si vous le lisez, je sais qu’il est des mots que vous ne pourrez plus employer.