Méfions nous des mots, encore et toujours. Ils sont puissants, efficaces et en disent beaucoup plus qu’ils n’en ont l’air. Il arrive même qu’ils signifient le contraire de ce qu’ils ont l’air de dire. Le 8 mars approche et on va encore, comme tous les ans, nous gaver de considérations mi-surprises mi-navrées sur la condition féminine, ma bonne dame, il reste bien des injustices… Et on se croisera les bras jusqu’à l’année prochaine. Le présent gouvernement se soucie des femmes comme d’une guigne, et l’a encore prouvé, rien que cette semaine, en renvoyant aux calendes le projet de réforme du congé parental, pourtant bien timide, et en réduisant à UNE (sur neuf, elles étaient trois en 2004, deux en 2007) le nombre de femmes au Conseil Constitutionnel. Dans le Figaro de ce matin, en page 8, une demi-page sur « les femmes victimes de violences », avec une interview de Nadine Morano, et un encart sur « Une proposition de loi pour favoriser la protection des femmes ». Victimes, protection . Deux mots chargés comme l’haleine d’André Santini.
L’emploi du mot victime est sujet à caution, comme l’explique limpidement Saratoga dans un texte de 2004. Oui, les femmes sont les victimes de la violence machiste, qui tue un jour sur trois, blesse tous les jours et menace en permanence. Quand on est touchée par cette violence on en est la victime. Mais il y a une manière d’employer le mot qui nous limite et nous définit.
Nous ne sommes plus des femmes, nous sommes nommées victimes, réduites à une faiblesse constitutive qui ferait de nous non pas des individus à part entière ayant à affronter et à surmonter menaces et dangers, mais de pauvres petites choses larmoyantes, des proies impuissantes qu’il convient de mettre sous… protection. Sous cloche, sous cellophane, comme des fleurs fragiles, des chatons, des porcelaines. La boucle est bouclée. Le projecteur est braqué sur nous, ce qui permet de laisser dans l’ombre la source du problème.
Si nous sommes victimes ce n’est pas par essence, mais parce que nous vivons dans une société qui encourage, cultive et valorise le machisme y compris dans sa forme assassine. Nous n’avons pas besoin de protection, mais de justice. Il s’agit de retourner le projecteur sur les auteurs des violences, leurs multiples complices institutionnels et leurs innombrables bénéficiaires. Car si les femmes subissent toutes sans exception sinon les violences directes du moins le climat qui en découle, les hommes en constituent mécaniquement les rentiers. Ils touchent cash, dans la vie quotidienne, les dividendes de l’injustice. Le vrai tabou est là : mettre la lumière sur nous, définir la violence comme NOTRE problème, permet de laisser mariner dans le non-dit que l’intimidation physique n’est pas un accident de parcours, mais une fondation sur laquelle repose tout le reste, corvées ménagères, bas salaires et citoyenneté de deuxième ordre.
Madame Morano, méditez sur cette idée avant de prétendre que la nouvelle loi discutée aujourd’hui à l’Assemblée Nationale « aurait pu permettre d’éviter le meurtre de la mère d’Ibrahima ». La loi actuelle aurait pu le permettre tout aussi bien si elle avait été appliquée. Mais elle ne l’a pas été, et Tanja est morte. Nous ne manquons pas de lois. Vous manquez de volonté politique. Tant que des femmes dans votre position emploieront les mots qui mentent, le système se perpétuera, les femmes continueront à crever (désolée, pas d’autre mot) et les hypocrites à faire mine de se lamenter. Il y a de quoi être très en colère.
iA.