Ma reconstruction à moi

par Saratoga

Je suis une femme, j’ai trente ans et quand j’évoque les sujets du viol, des violences, de l’inceste, de l’emprise, du harcèlement moral ou des pressions psychologiques, je sais de quoi je parle.

Aujourd’hui, le terme le plus à la mode pour décrire ce que je suis consiste à dire que je suis une personne « en reconstruction ». J’ai vécu des choses horribles alors je me reconstruis. C’est « comme ça qu’on dit » dans les média. C’est comme ça que je dis, moi aussi. Mais les media et moi ne décrivons pas la même chose avec ce terme « reconstruction ».

Il y a quelques années encore, le mythe auquel les petites filles étaient priées de s’accrocher était celui du prince charmant. Un jour ton prince viendra, tu l’épouseras, tu auras des enfants et tu vivras heureuse toute ta vie. Désormais, avec tout ce que l’on accepte enfin de regarder en face concernant les violences subies par les femmes, on admet ne plus pouvoir leur chanter la même chanson. Effectivement, leur concède-t-on, ça va être un peu plus difficile. Effectivement, on ne peut pas passer en un instant du statut de femme battue ou de jeune fille violée à celui de princesse nageant dans le bonheur. Alors, on va inventer un nouvel épisode à l’histoire et on l’appellera reconstruction. Tu passeras par des moments difficiles où tu souffriras beaucoup, tu réaliseras que certains princes ne sont pas charmants puis tu prendras conscience de tout ça et tu te reconstruiras. Abracadabra. Et ton prince viendra, et tu l’épouseras, et tu auras des enfants et tu vivras heureuse toute ta vie. On veut bien rajouter un épisode, mais pas changer la fin.

Et elles défilent à la télé pour nous expliquer tout ça, les jolies princesses reconstruites. Comment elles se sont battues, comment elles ont vaincu tous les démons parce qu’elles sont résilientes, comment elles ont rencontré leur prince (un vrai prince, celui-là, pas un méchant comme le premier) et comment aujourd’hui tout va bien. Parce ce que le but, reconnaissance des agressions ou pas, c’est quand même que tout aille bien à la fin et que la princesse épouse le prince.

Quand je me suis lancée, enthousiaste et pleine d’espoir, dans cette aventure incroyable qu’est la reconstruction, je me suis prise à croire au conte de fées de la reconstruction aussi fort que je n’avais jamais cru au conte de fées du prince charmant. Puisque le conte de fées du prince charmant m’avait été volé dès le départ par ces agresseurs qui m’avaient fait du mal, qu’au moins il me reste ce conte de fées de la reconstruction. Qu’au moins je puisse croire qu’un jour, la souffrance s’arrêterait, qu’un jour, mon passé ne m’atteindrait plus, qu’un jour, je pourrais vivre comme si de rien n’était.

Aujourd’hui, nous sommes sept ans plus tard et je sais que le conte de fées de la reconstruction n’existe pas plus que le conte de fées du prince charmant. J’écoute des femmes parler à la télévision des mêmes traumatismes que moi et utiliser des expressions comme « maladie guérie » ou « fin du cauchemar » et, honnêtement, je ne sais pas de quoi elles parlent. Loin de moi l’idée de mettre leur parole en doute. Si elles le disent, c’est qu’elles le pensent. Mais cela n’a rien à voir avec mon cas personnel. Je ne me reconnais tout simplement pas une seule seconde dans leurs propos. Pour moi, la reconstruction, c’est autre chose.

J’ai été violée et agressée, c’était il y a très longtemps, mais le trauma a laissé sa marque sur moi, comme un tatouage, et aujourd’hui, j’ai mal. Je souffre. Voilà, c’est comme ça, c’est tout le temps. J’ai mal. J’ai mal quand je respire, quand je parle, quand je marche, quand je mange, quand je prends ma douche, quand je vais acheter un bouquin dans une librairie, quand je discute au téléphone avec quelqu’un, quand j’écris un article pour ce site. J’ai mal.

J’ai d’abord cru que la reconstruction était un anti-douleur. Qu’à force de bien travailler, de bien lire tous les livres de témoignages sur le sujet, de bien regarder toutes les émissions de télévision, de bien suivre une thérapie, de bien identifier tous mes comportements autodestructeurs, troubles obsessionnels compulsifs et autres troubles du comportement alimentaire et de changer tout ça, qu’à force de tout faire comme il faut, la souffrance s’arrêterait. Qu’un jour, j’aurais ma récompense : je me lèverais le matin et je n’aurais plus mal.

Eh bien non, ce n’est pas comme ça que ça marche pour moi. La reconstruction n’a rien à voir avec la suppression de la souffrance. La souffrance est là, comme un violon qui jouerait en permanence dans ma tête, quoi que je fasse, et la reconstruction ne la fait pas taire. La reconstruction m’aide simplement à vivre malgré la souffrance. La reconstruction m’aide à accepter de vivre malgré la plainte lancinante de ce violon qui grince sans arrêt en bruit de fond. La reconstruction est ce qui m’apporte de l’énergie pour tenir malgré les cris du violon, pour accomplir des choses malgré les cris du violon, pour rencontrer des gens malgré les cris du violon. Pour moi, la reconstruction n’est pas la guérison d’une maladie. C’est l’apprentissage de la vie malgré un handicap. C’est être non-voyante et apprendre à lire le Braille pour pouvoir dévorer des livres malgré tout, c’est être malentendante et apprendre le langage des signes pour pouvoir communiquer malgré tout.

Elle fut violée, prit conscience des ravages du traumatisme, décida de se reconstruire et passa le reste de sa vie à vivre malgré tout, malgré la souffrance et la marque laissées par les viols. Voilà le seul conte auquel je suis prête à croire. Quant à savoir si elle rencontrera un prince charmant ou si elle aura des enfants, c’est juste une hypothèse parmi d’autres, comme de se demander si elle écrira des articles ou si elle fera des voyages à l’étranger. Et d’ailleurs, si elle en vient à partager la vie de quelqu’un, ce ne sera pas un prince charmant. Juste un autre être humain avec son propre violon qui grince dans sa propre tête.

Je ne pense pas que la reconstruction est un processus linéaire avec une fin. Je pense que la reconstruction est l’apprentissage de la gestion de la souffrance au jour le jour, l’apprentissage de la vie malgré cette souffrance. Je ne peux pas apprendre à faire taire le violon. Je peux juste apprendre à faire jouer d’autres instruments par-dessus.

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A propos saratoga

Visage limpide, regard droit, un faible pour le champagne et le chocolat, elle a derrière elle un parcours exceptionnel de surdiplômée cosmopolite et polyvalente. Elle jette sur le monde comme sur elle-même un regard qui analyse, qui déconstruit. Elle met à nu les mécanismes. Il lui arrive de jouer avec des pieuvres et des mille-pattes, elle est comme ça, Saratoga.

Une réflexion au sujet de « Ma reconstruction à moi »

  1. C’est un soir de désespoir où je tape le mot viol sur mon ordinateur pour trouver des victimes qui ont encore mal comme moi.
    Merci pour ce texte, il m’a fait versé une larme…et sourire aussi.
    Isabelle