Lumineuse Bretécher

BRETECHER CLAIRENous sommes en 1999. Je suis assise face à Claire Bretécher, chez elle, à Paris, dans une maisonnette, surprenante en ce qu’elle est posée tout en haut d’un building de parkings, au pied de la butte Montmartre. La dernière chose qu’on s’attend à trouver  en sortant du montecharge qui permet d’accéder à son refuge parisien est une pelouse, des fleurs, des arbres, tout un décor bucolique avec une vue à 360° sur tout Paris, vue dissimulée par la suite derrière une haie de thuyas qu’elle fera planter tout autour du périmètre.

IMG_0658 2Pour l’heure, je suis venue lui présenter une requête: mon deuxième livre va être publié incessamment, et mon éditrice, Betty Mialet, qui en a trouvé l’excellent titre (« Tous les hommes sont égaux, même les femmes »), me propose de faire illustrer la couverture par… Wolinski. J’aime bien Wolinski, mais je ne le trouve pas particulièrement féministe… Je suggère: « J’aimerais mieux Bretécher… Non? »  Betty sourit, se marre presque: « Bretécher, comme tu y vas! On n’a pas les moyens! » J’étais à mille lieues de penser que Bretécher était plus bankable que Wolinski, pas tous les jours qu’une femme, aussi pionnière soit-elle, gagne plus que son collègue masculin. Je fais part de mon étonnement à Betty, qui s’amuse de mon ignorance.

Moi, quand je n’ai rien à perdre, je fonce. Je demande à Betty les coordonnées de Bretécher, je l’appelle, je prends rendez vous. Et me voilà devant elle, donc. J’explique.

Elle:

- Et il prend combien, Wolinski?

- Cinq mille francs (de mémoire… ça n’a aucune importance, la question n’est pas là…)

- Je prends la même chose.

Je la remercie avec effusion. Je suis trop contente!  Ci contre, quelques unes de ses propositions…

Il faut dire que je suis fan.  Depuis des années, je l’adore! De Cellulite à Thérèse d’Avila, du Bolot Occidental à Agrippine en passant par les Frustrés, etc… J’achète ses albums en urgence absolue au fur et à mesure qu’ils sortent. Son trait, ses mots, son ironie, sa férocité parfois, son autodérision, quelle fête!!!

Et j’apprends qu’elle a lu mon premier livre. Et qu’elle l’a aimé. La vie offre parfois des moments de perfection.

IMG_0661 2Ci-contre, quelques unes de ses nombreuses propositions…

Bretécher ne s’appelait pas Claire pour rien. Lumineuse, éclairante, si drôle que je n’arrivais à la fin de ses albums que pour repartir du début, me refaire une dose, elle a été de ces femmes qui nous ouvrent le monde, un autre monde, où nous devenons le sujet de notre propre histoire, où nous nous reconnaissons, et renaissons, et au cas où ça ne Unknown-2suffirait pas, en rigolant comme des bossues. Une grande soeur époustouflante. Je la vois d’ici si elle lisait les lignes qui précèdent: « Peut être pas quand même, hein… N’exagérons rien… ». Se prendre au sérieux, elle ne savait pas faire. Je vous reconstitue (de mémoire, hein, pas au mot près, juste le souvenir que j’en ai gardé) la fin de cette première rencontre avec elle

- Ne me remercie pas. Je le fais pour toi, par plaisir. L’argent, tu sais, ça va ça vient, faut s’en foutre… Tout ça est très relatif. Quand Monoprix (il me semble que ce fut Monoprix mais je n’en trouve pas trace, ou alors déjà Galeries Lafayette, aucune importance...) m’a proposé de dessiner ses campagnes de promo, j’en ai été presque vexée, je me suis dit que j’étais tombée bien bas, je ne voulais pas le faire, non mais, qu’est ce qu’ils croyaient, ces épiciers, que j’en étais à dessiner des rouleaux de pq?

Mais comme je suis lâche, je n’ai pas osé juste dire non, refuser sèchement… En plus il aurait fallu discutailler, me justifier… J’ai trouvé plus habile de déterminer un prix que je trouvais extravagant, puis de le multiplier par dix et de le leur soumettre. Fufutte, la fille! Et bien tu sais quoi? Ils ont accepté! J’étais sur le cul!

- Alors comment tu as fait?

BRETECHER-x-Galeries-Lafayette-rare-sac-en-papier- Et bien à ce prix là, franchement, dessiner des rouleaux de pq, j’ai trouvé que ça avait son charme…

Voilà. Elle a ensuite dessiné deux autres couvertures pour moi, toujours avec la même attention, la même générosité.

Elle devenait aveugle (d’où les thuyas?). Pour la peintre qu’elle était, qu’elle était profondément, bien au delà de ses petits mickeys géniaux, c’était une tragédie, bien sûr. Mais si elle en parlait, certes avec gravité, ça n’avait rien de drôle, c’était sans s’attarder, sans se laisser attendrir. Distante et rigolarde.

Unknown-2Humour, pudeur, élégance, sensibilité, intelligence, beauté, générosité, causticité, sans doute accueillerait-elle ces qualités à elle attribuées d’un haussement de sourcil dubitatif. Je la vois d’ici. Mais qu’est ce que j’y peux si elle était comme ça, qu’est ce que j’y peux si elle a éclairé mes chemins, qu’est ce j’y peux si elle m’a fait tordre de rire, qu’est ce que j’y peux si je pleure depuis tout à l’heure…

So long, Claire, et merci pour tout.

Unknown

 

5 réflexions au sujet de « Lumineuse Bretécher »

  1. Moi aussi je me réjouissais, à chaque nouvel album, et j’en reprenais une bonne dose! Claire a su, à sa manière, « secouer » les femmes – comme le faisait aussi Anne Le Gall – et toutes les deux ont su, en même temps, nous faire rire, éclater de rire de certaines de nos contradictions. Un grand merci pour avoir réussi, une fois de plus, à faire revivre une femme unique! Amitiés féministes.

    • Bretécher était ouvertement féministe. Elle était aussi humoriste et était capable de brocarder ses camarades. Rire de soi est un exercice mental très sain. Vous devriez essayer au lieu de répandre du fiel sur les autres…

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