Et encore, je m’retiens !

Et encore je m'retiensAlors que l’on croyait réglée la situation des femmes dans nos sociétés libérales, Isabelle Alonso relance la mode du féminisme avec humour et perspicacité : un féminisme ouvert, sans exclusion, qui repose les vraies question et cherche la complicité des hommes de bonne volonté.

Enfant, Isabelle Alonso voulait être la première femme présidente de la République. Elle visait trop haut.

Adolescente, elle voulait libérer toutes les femmes. Elle visait trop large.

Adulte, elle ne se contente pas d’être devenue une chef d’entreprise heureuse en affaires, elle revient à se premiers centres d’intérêt : la politique et la cause des femmes.

Presse :

Claude Duneton, le Figaro littéraire, jeudi 22 juin 1995 :

« (…) Les problèmes de langage dans une société en mutation sont toujours aigus par essence, dans la mesure où la langue est censée contenir et perpétuer la tradition dans la pensée même. Je tire ces réflexions, qui ne sont pas forcément naturelle à un homme, d’un livre étonnant qui vient de paraître, où l’auteur, Mme ou Mlle (cela m’est bien égal, n’est-ce pas !) Isabelle Alonso, conduit tambour battant un réquisitoire d’une verdeur inouïe contre les disparités diversement humiliantes dont les femmes sont encore victimes dans notre pays. Outre les questions de langage proprement dites, on y apprend des choses surprenantes, et même que le nombre des femmes battues se trouve multiplié par trois pendant que se déroulent les Coupes du monde de football !… Le livre, écrit avec un bâton de dynamite, gambade et fuse avec la verve acide d’un pamphlet arrière-cousin de Céline et de Rabelais, cela dans une jubilation du français parlé le plus juteux, et souvent cru. Celui qui voudrait se payer une pinte de bon sang cet été à la plage, ou même au jardin, n’aurait qu’à feuilleter ces « propos insolents sur nos amis les hommes ». Non seulement il verrait le monde d’un point de vue différent, dans une langue autre, ce qui est le propre de tout voyageur, mais cette vision le rapprocherait sans doute de sa compagne, s’il en a une, ou à défaut de celle du voisin ! »

Extrait 1 :

Petites sœurs

Moi ça fait un moment que je suis là. On ne peut pas dire que j’aie tout accepté, mais je me suis habituée à ma vie de femme chez les hommes. Je suis une femme parmi les femmes, c’est-à-dire une femme qui, comme toutes les autres, vit chez les hommes. Car le monde appartient aux hommes. Aux hommes avec un grand H. Il n’y a pas de femmes avec un grand F. Je suis d’une espèce domestique, d’un peuple sans Histoire, sans héros, sans aventures et sans légendes. Je suis d’un peuple qui n’a pas découvert l’Amérique, qui n’a pas inventé le moteur à explosion, qui n’a pas écrit de symphonies. Je suis du peuple qui a porté dans ses flancs les auteurs de toutes ces merveilles humaines. Je suis du peuple qui leur a fait à manger, a lavé leur linge, soigné leurs plaies. Nous sommes des fabriques de génies, mais jamais nous n’avons pu être des génies nous-mêmes. Nous les avons mis au monde, nous les avons nourris du lait de nos poitrines, nous leur avons chanté des berceuses. Nous avons répété les mêmes gestes pendant des millénaires, et on peut imaginer qu’une femme de l’âge de pierre trouverait un langage commun avec une femme du xxe siècle, américaine ou papoue, parce que certains gestes n’ont pas changé. Parce que les gestes éternels de soins aux nourrissons sont restés au long des siècles le carcan qui délimitait nos journées, et donner le jour notre destin figé. Joli parfois, triste souvent. Il fut un temps où la mortalité maternelle décimait les filles de vingt ans. La grossesse était un risque mortel, et la grossesse, c’était tout le temps. Nos aïeules étaient en danger de mort permanent.

Croyez-vous que ça leur ait valu la moindre solidarité de la part de ceux à qui elles faisaient l’amour ? Non. Au contraire. La loi de la jungle ne concerne pas que les animaux. Malheur aux perdantes. Les vainqueurs ne nous ont laissé faire que ce qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient faire eux-mêmes et ont inventé que ça nous faisait plaisir. De notre souffrance ils ont fait un destin. Celles qui se sont aventurées à protester ont été, par la force et la violence, réduites au grand silence des peuples vaincus. Je regarde les petites d’aujourd’hui, mes petites sœurs, les héritières de siècles de servitude absolue, et je ne voudrais pas qu’elles se fassent avoir par tous les vieux trucs qui nous ont fait marcher du pied gauche dans l’Histoire depuis toujours. Je pense à vous les petites sœurs et mon cœur fond. Je voudrais vous protéger, vous mettre à l’abri. Nous revenons de si loin, nous avons gagné tant de terrain, la route est encore si longue. Vous avez cinq, huit, douze ou quinze ans, vous allez avoir affaire pendant de longues années à un rapport de forces défavorable. Vous allez naviguer vent debout, face à la logique masculine. Qui est par la même occasion celle du système. Faut vous y faire. Mais faut pas vous laisser faire. C’est pas facile. J’aimerais vous aider, vous tendre la main. Par solidarité. La solidarité entre filles, ça s’appelle la sororité. Et la sororité, si on nous laisse jamais le loisir de l’exprimer, c’est aussi beau que la fraternité.

Bonne chance les filles, la planète est un peu pourrie pour nous autres, mais c’est la seule qu’on a et rappelez-vous toujours qu’on a du bol quand même, ça aurait pû être pire, bien pire. Quand vous sortirez des jupes de vos mères, des jupes qui vous ont tenu chaud jusqu’à maintenant, n’oubliez pas que dehors c’est le monde des hommes. Un monde qui n’est pas et n’a jamais été fait pour vous. C’est dur ? Dangereux ? Oui, mais c’est aussi votre chance, une chance inouïe. Les hommes se plaignent souvent que le monde moderne ne leur offre plus d’aventure avec un grand A, plus d’Amérique, plus de frisson. C’est vrai pour eux, car les enfants trop gâtés n’ont plus de désirs. Mais pour vous, la vie, la simple vie, est encore une conquête, une aventure, une vraie. Parce que vous êtes des femmes. Et qu’à l’aube du troisième millénaire vous êtes encore des pionnières, avec devant vous mille bastions, mille conquêtes, mille défis. Vous verrez, ça vaut le coup, la vie, quand on la vit comme on la rêve, comme l’ont rêvée nos aïeules quand elles n’avaient ni leur corps à elles, ni leur chambre à elles, ni leur nom à elles… Je vous salue, les petites, vous êtes les plus belles du monde, vous méritez et je vous souhaite tous les bonheurs. À vous !

Extrait 2 :

Putes

Il y en a qui considèrent les putes comme des femmes à part, et d’autres qui trouvent que prostituée est un métier comme un autre qui devrait ouvrir droit à la Sécurité sociale et à la qualité de contribuable. Les deux points de vue posent problème. Le premier parce qu’il marginalise les femmes qui en viennent à se prostituer, le deuxième parce qu’il vise à institutionnaliser une activité qui n’est pas comme les autres. Évidemment, les femmes qui se prostituent sont des femmes comme les autres ! Avec deux jambes, deux bras, deux seins et deux X dans les chromosomes ! Les enfermer dans un statut qui les exclut de la société est une ignominie. Mais prétendre que vendre son corps constitue une profession comme une autre, n’est-il pas faire très bon marché de la dignité humaine ? Aucune femme n’a envie de passer pour une pute. En revanche, celles qui exercent ce qu’il est convenu d’appeler le plus vieux métier du monde en ont ras les jarretelles du mépris et de la réprobation qui pèsent sur leurs seules épaules. Faire comme on dit commerce de ses charmes salit encore et toujours celle qui le fait. Pourquoi ? Parce que le cul, ça a toujours été sale, air connu, affaire entendue. Mais on pourrait en déduire qu’au fur et à mesure que la chose sexuelle sort du ghetto-crado où la morale et l’Église l’ont enfermée si longtemps la prostitution devient une activité parmi tant d’autres, un échange entre adultes consentants, majeurs et vaccinés. Sauf que ça ne marche pas comme ça. Ce qui choque dans la prostitution, ce n’est pas le cul. C’est l’argent. Parce qu’il transforme un corps en marchandise. Une pute est un être humain avec un prix de location affiché sur le ventre. Et si ce prix la dégrade à ses propres yeux et à ceux des autres, c’est que devenir une denrée commercialisée n’a jamais été source d’estime de soi ni de prestige ! Tant qu’une seule femme sera à vendre, toutes les femmes seront symboliquement à vendre. Car ce qui se vend, c’est du sexe de femme, le même que nous avons toutes entre les jambes. D’ailleurs, celles qui ont déjà attendu quelqu’un dans la rue (en faisant le pied de grue, c’est comme ça qu’on dit, non ?) et qui ont essuyé le regard des passants se demandant si vous en êtes ou pas voient certainement très bien à quel point la confusion est facile : vous êtes une femme, ça suffit. Voilà pourquoi la prostitution est l’affaire de toutes les femmes. La chosification de certaines d’entre nous rejaillit sur toutes les autres et constitue une saisissante synthèse de notre statut social : nous sommes encore des objets dans la vie des autres, pas encore les sujets de nos propres vies. Nous restons, dans des proportions variées, un bien de consommation, un signe extérieur de richesse. Or qui sont celles d’entre nous qui se prostituent ? Comment en arrive-t-on à prêter à des inconnus, pour quelques billets de banque, ce que l’on a de plus précieux : son propre corps, sa propre intimité, son propre soi ? Comment accepte-t-on de se laisser pénétrer sans désir par un homme pour qui on n’est rien d’autre qu’un instrument ? Les romanciers ont de tout temps fantasmé sur les courtisanes, les putes au grand cœur et autres supposées prêtresses du sexe. Le cinéma et la chanson délirent tout pareillement. Julie la rousse par-ci, Dame aux camélias par-là, Emmanuelle dans son fauteuil, sans oublier Arletty, si rigolote en pute gouailleuse, avec son cocard de fille soumise qui aime les coups ! Les sociologues, plus prosaïques, ont depuis longtemps établi le portrait type de la prostituée. Elle n’est ni plus ni moins folle de son corps que vous et moi. Plutôt moins. Elle se trouve le plus souvent au confluent de la misère économique et de l’extrême misère affective. Elle est souvent fille de prostituée. Elle a presque toujours subi des violences sexuelles dans l’enfance. Une sorte de cumularde des désavantages qui finissent par anéantir toute confiance en soi, tout amour de soi. Et puis il y a le tiers monde. Son inextinguible pauvreté fournit aux pays riches un stock perpétuel de misère à exploiter, de femmes à vendre. Et quand on dit femmes, on devrait dire jeunes filles. Car, au point où en est le marché, la viande de femme se consomme hyperfraîche : les filles qu’on vend, qu’elles soient sud-américaines, philippines ou slaves, ont entre quinze et dix-huit ans. Le collège, les fous rires, les premiers flirts sont un luxe hors d’atteinte pour les milliers de filles qui tombent entre les pattes des réseaux de traite des femmes. Escroquées, trompées, contraintes. Pas l’ombre d’un choix. Quand on est en position de faiblesse absolue, il se trouve toujours quelqu’un pour en profiter. C’est ce qui se passe. Et voilà qu’en faisant la pute elles se prennent sur les endosses tout le mépris du monde : langue de pute, fils de pute, putain de toi, putain de ta mère, putain tout court… Pauvres putes, décidément ! Toujours aux premières loges quand on en vient aux mots ! Il y a bien pire. Elles sont aussi aux premières loges quand on en vient à la violence : recrutées de force, réduites au silence par chantage, humiliées, frappées, privées de leurs enfants, menacées de mort et assassinées plus souvent qu’à leur tour, elles ont une vie quotidienne tissée dans la brutalité la plus immédiate. Avec pour toile de fond l’indifférence de tous ou cette complicité rigolarde qu’on réserve à la gaudriole.

Mais sur ce marché sordide où elles jouent le rôle d’article de base, elles ne sont pas seules. Quand il y a marché, il y a demande. Alors, quid de l’acheteur ? Qui va aux putes sans se poser de questions ? Qui prend du plaisir à pénétrer le corps d’une femme qui ne le désire pas ? Qui ne voit aucun inconvénient à acheter de l’être humain, en ces temps de défense des droits de l’homme, un siècle et demi après l’abolition de l’esclavage ? De quelle matière particulière est faite la conscience de celui qui s’autorise à acheter quelqu’un d’autre ? Vous me direz, acheter pour quelques instants c’est pas vraiment acheter, c’est plutôt louer. Et louer, n’est-ce pas, c’est différent. Ça fait pas esclavagiste, tout au plus consommateur. Y a pas de mal, hein… Que voulez-vous qu’il fasse, le client, quand c’est le printemps dans son kangourou ? Ses choses de la vie sont pleines à ras bord, ça lui boursoufle la braguette, ça lui obsède le cortex ! C’est tout juste s’il se colle pas un gyrophare sur le machin, il roule sur la bande d’urgence ! Une femme, vite ! Faut bien qu’il se vidange ! Il s’en va, fort de la tradition, lourd de la burne, mais l’esprit d’autant plus léger que le même système de valeurs qui accable les prostituées excuse leurs clients : « C’est le plus vieux métier du monde. » Palme du cynisme. Salaud aussi, c’est le plus vieux métier du monde. C’est sûr, l’exploitation des femmes a toujours existé. Est-ce une raison suffisante pour ne pas l’arrêter ? « Ça ne changera jamais. » Et pourquoi ça ? Pourquoi ça ne changerait pas ? Qui en a décidé ainsi ? Y a des tas de dégueulasseries qu’on essaie de changer : le meurtre, le suicide, la torture, l’esclavage, etc. ? Pourquoi la prostitution bénéficierait-elle de l’indulgence générale ? Parce que ça arrange une moitié de l’humanité pendant que ça écrase l’autre ? « Ça fait pour ainsi dire partie de la nature humaine. » Humaine ! Masculine, plutôt, faut croire ! Elle a bon dos, la nature ! La prostitution est un pilier de notre culture, nuance ! Et la culture, ça peut évoluer, que je sache. « C’est une question d’hygiène. » Argument scientifico-médicamenteux-grumeleux qui assimile l’amour à un besoin naturel, comme pipi-caca ! Si c’est le cas, messieurs les clients, pignolez-vous dans les toilettes ! Pour les besoins naturels, on utilise du pécu, pas des femmes ! « C’est une soupape de sécurité, autrement, les hommes violeraient tout ce qui bouge. » Sont-y pas mignons ? Autrement dit, pour protéger les femmes ordinaires, sacrifions les moins chanceuses ! La prostitution terrassant le viol ! C’était notre minute de sexe-fiction ! En réalité, viol et prostitution sont une seule variation sur le même thème : le désir des femmes, on n’en a rien à battre, on s’en balance, on s’en fout, on s’en tape ! La queue est pri-o-ri-taire, point final. « Certaines femmes sont faites pour ça. » Ben voyons ! C’est une vocation ! Une Ghanéenne de seize ans lâchée sans papiers sur le pavé parisien obéit évidemment à une irrésistible vocation ! Une éducation normale avec des enfants de son âge, figurez-vous que ça la branchait pas du tout ! Et les immondes qui lui proposent plus cher pour la baiser sans capote, l’abjection leur vient par vocation, aussi ? « C’est un métier comme un autre ! » Se harnacher avec des fringues humiliantes. Se déshabiller devant un type qu’on ne connaît pas, un type qu’on n’a pas choisi. Il a mauvaise haleine ? Il est sale ? Il sent le rance ? Il a bu ? Peu importe. C’est un client. Lui laver le sexe. Le branler. Lui enfiler un préservatif. S’étendre sur le lit. Écarter les jambes. Se laisser pénétrer, vagin abîmé par toutes ces invasions sans désir. Il éjacule. Se rhabiller. Redescendre. Au suivant. Supporter les passants qui matent, les passantes qui toisent, le mépris. Variante : plier le billet, le planquer dans ses fringues. Les agressions, c’est souvent. Et si tu ramènes pas assez, punition. S’agenouiller dans l’herbe. Ouvrir la braguette. Sortir le sexe. Se le mettre dans la bouche. Il pue ? Il a des boutons ? Une drôle de couleur ? Des veines répugnantes ? Peu importe. C’est un client. Le sucer jusqu’à éjaculation. Cracher. Se relever. Retourner sur le bord de la route. Il fait froid. Au suivant. Y a aussi la pute haut de gamme, pour clients haut de gamme. L’offre s’adapte à la demande, c’est la loi du marché. Rajoutez donc un brin de conversation, des dessous plus chics et quelques étoiles au fronton de l’hôtel. Pour le reste, même scénario. C’est plus comme ça ? Y a le minitel ? Soit. Supprimez le trottoir. Rendez-vous pianoté sur un clavier. Pour le reste, kif-kif. Un métier comme un autre ? Le choisiriez-vous pour votre fille ? Avec en prime le mépris des autres et le mépris de soi-même. « C’est elles qui veulent, personne les force. » Si. Il y a toujours, toujours, contrainte. Le monde de la prostitution est planifié, organisé, hiérarchisé. Pour le plus grand profit des réseaux de proxénétisme. Toujours. Même les putes des années soixante-dix, qui occupaient les églises et se disaient indépendantes, ont fini par reconnaître que les vrais organisateurs de leur mouvement étaient les macs, lassés par les pv qui leur rognaient les bénéfices. Pareil maintenant. La seule raison pour laquelle on ne voit pas les macs, c’est que la législation française autorise la prostitution mais interdit le proxénétisme. Alors ils se planquent. Mais ils encaissent. « C’est le seul moyen de lutter contre la misère sexuelle ; il faut bien quelqu’un pour baiser les immigrés, les handicapés, les timides. » Et si on parlait de la misère sexuelle des femmes ? Elle est largement aussi intense. Il y a aussi des femmes chez les immigrés, les handicapés, les timides, et chez les pas beaux, les tordus, les cocus, les goitreux et lesbancals ! Comment font-elles ? Ben, en tout cas, elles vont pas aux putes ! La preuve que c’est possible ! Vous dites ? Les femmes ont pas les mêmes besoins ? Ah ! encore un petit coup de logique masculine, où cohabitent sans encombre l’idée qu’on n’a que peu de besoins sexuels (donc pas besoin de se « soulager ») et celle qu’on a toutes le feu au cul (toutes des salopes, toutes des putes).

Et bla-bla-bla, je n’invente rien, les arguments ne manquent jamais aux exploiteurs de la misère d’autrui. Louer le ventre d’une femme ne pose manifestement aucun problème à ceux qui le font. Votre voisin, votre mari, votre frère, votre patron, votre meilleur copain font peut-être partie des un Français sur trois qui fréquentent les prostituées, et des dix pour cent qui en sont les habitués. Ça fait du monde ! Il paraît que c’est une question de liberté des mœurs. Les mœurs de qui ? La liberté de qui ? Qu’est-ce que la liberté a à voir avec ça ? Comment assimile-t-on la liberté avec la possibilité de traiter un être humain comme un objet de consommation ? Encore un mystère de la logique masculine, sans doute. On a toujours admis que la sexualité mâle doit fonctionner dans l’urgence, se soucier comme d’une guigne du désir de l’autre et constituer l’une de ces priorités qui justifient tout. Le client est présenté comme une sorte de victime. De la tyrannie de sa libido et du mercantilisme des femmes. Faut bien qu’il tire sa crampe, et si c’est pas lui qui achète cette femme ça sera un autre. Le même raisonnement justifie toujours toutes les violences. En mettant sa bite dans la bouche de la fille, le client paie obligeamment son écot aux mafias qui bâtissent des empires financiers sur le pain de fesse.

Nous vivons dans une culture où les femmes sont une denrée parmi les autres, que les hommes achètent et vendent sur un marché sauvage et florissant. Tant qu’on achètera une seule femme, toutes les femmes resteront des marchandises. Pour la plus grande fortune des proxos du jour. Oubliez le Julot de quartier, casquette de guingois et mégot à la lippe, distributeur de torgnoles quand la comptée n’est pas à la hauteur. Le personnage est toujours aussi lâche, sinistre, lugubre, gluant. Mais le proxo, aujourd’hui, se la joue homme d’affaires. Cravate, attaché-case et décalage horaire. Il voyage, il lobbyise, il achète les hommes politiques, il sert d’indic à la police, il a des amis partout. Eh oui. Le marché est devenu planétaire et c’est au niveau international qu’on blanchit les profits. Vous ne croyez tout de même pas, malgré l’histoire éternelle de la fille-indépendante-qui-aime – tellement – baiser – qu’elle – préfère – que – ça – lui-rapporte, qu’une telle source de profits resterait entre les mains de la productrice de base ? Ça serait une grande première dans l’histoire de l’économie ! Non, les gigantesques profits de la prostitution s’ajoutentà ceux de la drogue et des jeux, mamelles traditionnelles des mafias diverses et variées qui pullulent sur la planète. Un drogué ne fait de mal qu’à lui-même. Un client fait du mal à autrui. Consommez de la drogue et vous serez un délinquant, consommez de la femme et vous serez un citoyen normal. Le trafic de drogue scandalise tout le monde, mais personne ne semble se soucier du trafic d’êtres humains. Parce que ces êtres humains sont des femmes ? Parce que électoralement elles ne représentent rien ? Parce que ceux qui votent les lois et font l’opinion ne dédaignent pas à l’occasion une gâterie tarifée ? Pourquoi ces femmes en détresse ne rencontrent-elles pas plus de solidarité parmi nous autres qui avons eu la chance d’échapper à cette lente destruction de la personne qu’est l’exercice de la prostitution ?

Que faire ? Des lois sur la prostitution, y en a toujours eu. Et elles ont toujours été inefficaces. Votées par des assemblées mâles à quatre-vingt-dix pour cent, clients à l’occasion, elles ne posent pas le problème du consommateur de prostituées. Alors ? Interdire la consommation ? Peine perdue. Une loi de plus ne changerait rien. Mais agir sur les mentalités, ça devrait pouvoir se faire, non ? On nous abreuve à longueur d’année de campagnes de pub nous incitant à boucler notre ceinture, à manger des kiwis ou à mettre des capotes. Pourquoi pas une campagne expliquant aux usagers la vérité sur le trafic des femmes ? Plus personne ne devrait pouvoir dire qu’il ne sait pas que les proxénètes contrôlent la prostitution par la contrainte, la violence, la torture et le chantage. Plus personne ne devrait considérer que sa propre urgence sexuelle justifie que quelqu’un d’autre mène une vie d’esclave. Plus personne ne devrait trouver du plaisir à humilier une femme en la traitant comme le simple outil de son plaisir. Aucun homme ne devrait oser regarder une femme dans les yeux s’il en a acheté une autre.

Vis-à-vis de la prostitution, il n’est pas de neutralité possible. Toute femme est une pute v irtuelle, tout homme un client en puissance. Nous vivons dans un pays où l’on n’a même pas le droit de vendre son propre sang, parce que l’éthique qui est la nôtre nous enseigne qu’il est des choses qu’on donne ou qu’on garde, mais qui ne font pas partie des produits commercialisables. Pourquoi pourrait-on alors vendre le corps des femmes ? Pourquoi pourrait-on vendre son propre corps ? Pourquoi pourrait-on mettre sur le marché ce qu’on a de plus précieusement intime : sa sexualité ? Au nom de quoi, si ce n’est une fois encore au nom de la loi du plus fort ? Les rapports entre les sexes ne sont-ils pas influencés par ce déséquilibre de base ? Par cette inscription des femmes dans la vénalité et cette puissance économique de l’homme sur la femme ? À ce sujet, je gardais pour le dessert l’argument ultime des clients, parce qu’il pose le problème à sa racine : « Je paie parce que les autres femmes veulent pas se laisser faire. » Mais se posent-ils la question de savoir pourquoi les « autres femmes » ne veulent pas ? Que pensent la plupart des hommes des femmes qui veulent bien, qui font pas de chichis ? Ils les méprisent ! Ce sont des femmes faciles ! Pas bien, ça ! Pas loin de la pute ! Et encore, la pute a une excuse, c’est le fric, alors que les autres, celles qui font ça parce qu’elles aiment ça, c’est carrément des salopes. Des malades ! Nymphomanes, ça s’appelle ! Préfèrent-ils les femmes difficiles ? Ah non, c’est bien pour ça qu’ils vont aux putes, parce que les femmes qu’il faut convaincre, draguer, faire semblant d’aimer, quelle galère ! Encore une rasade de logique masculine ! Pas d’issue pour les gonzesses ! Ils méprisent celles qui veulent et fuient celles qui veulent pas ! Avec cette habitude qu’ils ont de ranger les femmes dans des tiroirs : celles qu’on baise, celles qu’on aime, celles qu’on épouse, celles qu’on jette, celles qu’on respecte (ça veut dire celles qu’on touche pas). Oh ! les mecs ! Et si simplement vous cessiez de juger les femmes à l’aune de valeur s imbéciles ? Si vous cessiez de mépriser celles qui adorent baiser avec vous ? Les femmes seraient ravies d’être des putes gratuites, c’est-à-dire des femmes qui font l’amour autant qu’elles le veulent avec qui elles veulent sans encourir le mépris. Nous, les filles, avons des urgences autant que vous. Y a des fois, comme vous, on sauterait un réverbère ! Si on ne le dit pas, c’est parce que passer pour une salope, on n’aime pas. Alors on attend que notre partenaire soit libre si on en a un. Autrement, comme dit Coluche, on se la met derrière l’oreille et on attend que ça se passe. Notre désir à nous n’est ni prévu ni légitime. On ne va pas, nous, au coin de la rue dépenser quelques kopecks pour user du corps d’autrui. Traiter l’autre comme un objet, on sait pas faire. On n’a pas appris. Pour nous, faire l’amour suppose que l’autre existe. Notre société est un supermarché du cul pour ceux qui ont le droit de consommer, les hommes. Nous, si on a le feu au derrière, on passe pour quoi ? Gagné ! Pour des putes !

4 réflexions au sujet de « Et encore, je m’retiens ! »

  1. Je suis bouleversée.
    Merci. Je suis une femme, et j’apprends le féminisme et le sexisme ordinaire. Je crois que les pires machos, les pires défenseurs de ce sexisme sont bien souvent des femmes. Ces mêmes femmes qui disent : « le sexisme en France, cela n’existe plus ». Nous sommes nombreuses à avoir besoin d’apprendre.
    Et pour la prostitution, j’avais besoin d’apprendre, de comprendre également, de me positionner, enfin ! Car sexisme et sexualité créent des tabous tellement lourds sur nos épaules !
    Enfin, enfin, j’ai compris. Je cours trouver vos livres.
    Et ça pose autant d’autres questions et de relectures du monde qui nous entoure. Merci, je n’ai pas fini de réflechir !

    • Ce ne sont pas les pires mais elles profitent du fait qu’elles sont des femmes et que non seulement, on les excusera mais on flattera leur lucidité« rafraîchissante»! J’ai adoré ce livre et la couverture où une femme enfin exprime sa réprobation, est hilarante. Ce que vous écrivez est libérateur pour les femmes mais aussi pour les hommes. Vous n’êtes pas enragée même si vous constatez des horreurs. L’humour est une grande sagesse et vous en avez beaucoup.

  2. Chère Isabelle,
    Cela fait des années que j’ai arrêté de militer. Audona aux cdg, Hermanita sur ton ancien forum, c’était moi la fanE qui vous a rejoins E…. et toi à une fête de l’huma il y a bien longtemps. Je ne sais pas si tu te rappelles de moi mais ce n’est pas le plus important… Ce que je veux dire aujourd’hui c’est que même avec toute l’instruction féministe que j’ai pu avoir, je suis tombée dans la spirale de la violence conjugale. J’ai fichu dehors le père de mes enfants (deux jumelles de 2 ans et demi) vendredi à 3h15 du matin, car pendant une dizaine de minutes, il s’est acharné sur moi. Dés la première gifle je lui ai dit de dégager et que c’était fini entre nous. J’ai appelé la police de suite, mais il a entendu. Alors il m’a dit « ok je dégage mais avant je vais te buter » Il m’a jetée sur le lit qui s’est cassé sous le choc, il m’a donné des coups de pieds alors que mon corps glissait par terre. J’ai hurlé de toutes mes forces mais aucun voisin n’est venu. Je ne dis pas que les voisins sont sensés sauver une femme battue (quoi que) mais rien n’empêchait les gens du bâtiment de se regrouper pour intervenir. Bref, pas de courage pour venir défoncer ma porte et maîtriser mon bourreau. Il est parti juste avant que la police arrive en m’insultant :  » Pour moi t’es q’une pétasse, une pute comme les autres ». Je suis allée chez le médecin le matin même puis porter plainte l’après midi. C’est peut être là que mon passé féministe me sauve, car je sais combien il est important de ne pas laisser passer, de ne pas pardonner, de ne pas espérer que ça change. Je ne vais pas m’étaler avec des détails, juste, je veux te dire que « Et encore je m’retiens » qui était mon guide pour devenir une vraie féministe quand j’avais la vingtaine, aujourd’hui va m’aider à surmonter ce qui m’arrive à la trentaine. J’ai besoin d’une bonne cure de féminisme et de ton humour pour y arriver. Tes écris, ceux de Sporenda aussi sur les mythes justifiants la violence masculine me font énormément de bien car ils réveillent ma révolte intérieure endormie depuis des années. Ils vont m’aider à trouver la force de me battre pour que ma vie soit belle. J’ai la chance d’avoir mes parents qui habitent dans la même ville, car même après avoir changé la serrure, j’ai peur d’y retourner. Ils m’accueillent, me chouchoutent, m’aident pour mes bébés. Je suis entourée car il n’a pas réussi à briser les liens qui nous unissaient avec mes parents et ma sœur, et pourtant il a essayé de m’isoler… comme tous les dominateurs. Je voyais quelque chose d’anormal dans nos relations, et pourtant je n’ai jamais cru qu’il me frapperait un jour. Merci Isabelle, merci Sporenda, car vous allez m’aidez à m’en sortir. Bises sororales, merci mes grandes sœurs.

    • Bien sûr que je me souviens de toi. Très bien, même. Tu as raison. Être féministe n’évite pas les dangers, mais il rend capable de les affronter. Nous avons toutes vécu des expériences de violence masculine, à des degrés divers. Sache que nous sommes là. Merci pour ton hommage et pour être devenue cette femme courageuse que tu me révèles aujourd(hui.

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