Éborgner la populace

Fiorina_LBD_Paris_0812-1-150x150Perdre un oeil. Devenir borgne. Pour toujours. Diviser son champ visuel, perdre son visage d’avant. Souffrir d’une mutilation pour le reste de sa vie.

Perdre un pied. Une main. Avoir la mâchoire fracassée. Des côtes cassées, la cage thoracique enfoncée. Se prendre une raclée par des types armés jusqu’aux dents.

Pourquoi? Parce qu’on a manifesté, en France, sous la Présidence d’Emmanuel Macron. La police a reçu des consignes, la police a frappé de manière disproportionnée, très au delà du danger.

macron-police« Forces de l’ordre », dit-on. Ça ne veut rien dire. Quel ordre? Des forces de l’ordre, y en a des tas. Un peigne est une force de l’ordre capillaire. Un balai une force de l’ordre ménager. Un feu rouge une force de l’ordre routier. Mais de quel « ordre » s’agit-il ici? Un ordre imposé par la force. Un ordre défendu à coups de matraques, gaz, flashballs, lbd, etc… Un ordre qui pour être assuré a besoin de crever des yeux et d’arracher des mains n’a rien à voir avec l’ordre. C’est de la répression. Les mots ont un sens.

thJe préfère « police ». Un mot neutre, objectif, sans idéologie. Les flics le portent écrit dans le dos, ça devrait suffire. La police représente la force de l’État, une force positive à priori. Or elle incarne en ce cas précis le désordre, l’arbitraire. Répondre à des manifestants (exerçant, donc, un droit constitutionnel inaliénable) par une brutalité immédiate aux conséquences gravissimes, est un abus de pouvoir incompatible avec ce qui nous tient lieu de démocratie (terme auquel il conviendrait aussi de mettre des guillemets tant le concept est aussi flou que celui d’un ordre public à géométrie variable). La police trahit sa mission.

th-1Qu’on n’en déduise pas que ces lignes s’attaquent aux policiers. Lancer des prolos contre d’autres prolos est le secret des répressions réussies, on le sait. Les policiers appliquent des consignes, obéissent à des ordres. Qui formule les consignes? Qui donne les ordres? Dans le cas qui nous occupe, des gouvernants terrorisés. C’est la seule explication. Les chocottes, les miquettes, la bonne vieille trouille du Palais face à la foule des gueux, habituellement passive et qui soudain lâche les amarres et se répand hors du territoire qui lui est imparti. C’est qu’on a peur, là-haut, on fantasme sur des têtes sur des piques, la guillotine, le lynchage. Alors on dit aux flics de viser la tête. Et ils le font.

Dy_9cSMVAAAwTUbIl y a des casseurs?  Il y a des types dangereux planqués dans les manifs? Oui. Souvent de jeunes idiots sans autre ambition que semer la pagaille ou des fachos aguerris en mal de baston, leur seul langage. Certes. Mais les mutilés sont-ils superposables aux casseurs? Non. Et quand bien même ce serait le cas, où est-il écrit que jouer les casseurs entrainerait une punition immédiate, façon saoudienne, sans même une parodie de procès, sous forme de mutilation?

On entend dire que  »manifester c’est prendre un risque » ou que la police « ne fait que se défendre« , ou encore que « dans d’autres pays, la police aurait tiré pour tuer« .

Son boulot, à la police, c’est protéger les citoyens, éviter les dérives, contenir les débordements. Pas les provoquer. C‘est faire face, canaliser, en limitant les dégâts au maximum. Je parle des dégâts corporels, les seuls qui soient irrémédiables et doivent donc être évités à tout prix. Jamais la police ne devrait se permettre de taper à l’aveugle, de tirer au visage, de matraquer au hasard des gens dont le seul tort est de se trouver là. Or la police fait donner les lacrymos bien avant que quelque acte violent ne se soit produit. C’est à partir de là que ça dégénère. La foule est difficile à contrôler? Personne ne prétend le contraire. Pas une raison pour la jouer Mutilator. Les cowboys de la BAC n’ont jamais eu pour mission de s’attaquer à des manifestants. Leur compétence, c’est face à la pègre, à la grande délinquance, aux gangs qu’ils sont censés l’exercer. Ils n’ont rien à faire dans une manif.

http---scd.rfi.fr-sites-filesrfi-dynimagecache-0-355-3500-1978-1024-578-sites-images.rfi.fr-files-aef_image-2015-01-11T151037Z_363055759_LR2EB1B165E61_RTRMADP_3_FRANCE-SHOOTING_0Je m’étonne que le scandale ne soit pas plus énorme. Certes, la question fait du bruit. Mais pas autant qu’elle devrait. Ça aurait dû provoquer un tollé, un haut le coeur, une manif monstre façon Charlie. J’exagère? Les flics n’ont tué personne? Ben si. Zineb Redouane, la dame de Marseille qui fermait ses volets a perdu la vie. Pas délibérément tuée, mais bel et bien morte. Les assassins de Charlie étaient précisément cela, des assassins. Alors que la police, notre police, représente la force publique, notre force. C’est un service public. Elle est là pour défendre, pas pour agresser. Pas pour mutiler. Pas pour tuer.

https---images.sudouest.fr-2018-12-02-5c04283566a4bd131c6a491e-widescreen-1000x500-un-buste-de-marianne-vandalise-dans-l-arc-de-triomphe.jpg?v1Je crois avoir déjà écrit avant que le vandalisme me révulse, je suis l’Idéfix des abribus et des grilles de platane. Les destructions gratuites, pour le simple plaisir de détruire, me désolent. Je me souviens que l’Arc de triomphe a été tagué, et qu’une réplique en plâtre de Marianne fut éborgnée. Pas malin, non. Mais un drame? Emmanuel Macron réagit: « Aucune cause ne justifie que l’Arc de Triomphe soit souillé » (le figaro.fr). Le ministre de la Culture s’insurge: « S’attaquer à l’Arc de Triomphe, c’est s’attaquer à un symbole, aux valeurs de la France, à son histoire » (idem).

Sauf que.

Sauf que: les dégâts matériels sont réparables. La Marianne va retrouver sa forme antérieure. L’Arc de Triomphe a été débarbouillé. Pas un distributeur dévasté, pas une vitrine cassée, pas un monument tagué, ne vaut UN SEUL OEIL d’un être vivant. Ni un pied, une main ou une mâchoire.

Sauf que: ceux qui pleurnichent sur l’insulte faite à la République feraient bien de se souvenir que la population n’a pas des raisons équivalentes de lui être reconnaissante, à Marianne,  puisque par une ironie savoureuse autant que perverse, un prénom féminin symbolise le régime qui a privé ses citoyennes du droit de voter pendant 96 ans. Et en tant que citoyenne française, et bien que par ailleurs et par comparaison (zeugma!)  je vénère notre République, je n’oublie pas, JE N’OUBLIE PAS, que dans toute sa supposée magnanimité démocratique, elle a nié notre liberté de contracepter ou avorter jusque dans les années 70 du siècle dernier.

Les valeurs de la France, pour moi, c’est l’intégrité corporelle des humains avant celle des monuments. L’histoire des gens à qui le système profite est très différente de celle des gens dont les droits ne sont reconnus qu’après avoir été conquis dans la rue.

Alors à ces gouvernants qui condamnent les « casseurs » comme si seuls des casseurs étaient dans la rue, à eux qui n’ont opposé qu’indifférence et surdité aux mobilisations pacifiques, limite traine-savate, de retraités, d’infirmières, de salariés, de mères seules, on a très envie de faire remarquer que seule la violence tant décriée, déplorée, dénoncée, est à l’origine des attitudes nouvelles de Macron s’excusant de son mépris, convoquant des maires qu’il avait ignorés seulement un mois avant, organisant des « débats » qui tiennent plus de « Questions pour un Champion » (merci Julien Dray pour cette trouvaille!) que de la démocratie directe.

Dy_HnbkXQAEfrjkCe que veulent les gens? Pas besoin d’en discuter pendant des heures: augmenter les salaires suffisamment pour qu’on puisse en vivre. Juste vivre. Il est où, le mystère? Pas de mystère. Suffit d’écouter. Pas compliqué. Encore faut-il le vouloir.

Ce que veut le pouvoir? Noyer le poisson. Et continuer à faire payer les plus pauvres.

Ce qui se passe, c’est qu’une fois encore, de manière immémoriale, de CroMagnon à Hiroshima, de la guerre du Feu à celle des Étoiles, seuls les rapports de force physiques résultant de la violence immédiate sont respectés par des gens qui se sont fait élire en parlant de remplacement de l’ancien monde par la disruption disruptive. Tu parles.

TROUILLE, TESTOSTÉRONE, TORGNOLES ET TRADITION. Avec un T comme Trahison. Des valeurs sûres.

9 réflexions au sujet de « Éborgner la populace »

    • Les gilets jaunes sont des gens, il y a parmi eux autant de racistes, de machistes, d’antisémites et d’imbéciles que dans le reste de la population. Et aussi autant, et sûrement beaucoup plus, de courageux, partageux, généreux, loyaux, démocrates, etc…

  1. « Les gilets jaunes sont des gens, il y a parmi eux autant de racistes, de machistes, d’antisémites et d’imbéciles que dans le reste de la population.  »

    Les faits semblent prouver le contraire:

    Les Gilets jaunes seraient deux fois plus complotistes que la moyenne
    https://www.egaliteetreconciliation.fr/Les-Gilets-jaunes-seraient-deux-fois-plus-complotistes-que-la-moyenne-53772.html

    Près d’un « gilet jaune » sur deux croit aux théories complotistes
    https://www.nouvelobs.com/societe/20190211.OBS9927/pres-d-un-gilet-jaune-sur-deux-croit-aux-theories-complotistes.html

    Je connais même des féministes qui croient dur comme fer que “Les femmes sont petites car les hommes les ont privées de nourriture” :
    https://www.bellica.fr/femmes-petites-hommes-ont-privees-de-nourriture-fake-news/

    Sur ce …. vive la révolution, et filons tous au Vénézuela, ou le problème de la taille ne se pose pas, car tout le monde crève de faim !

    • On peut toujours ironiser. On peut aussi se demander si toutes ces enquêtes sont fiables. Elles sont, à juste titre, riches en conditionnel. Je crois aussi que vous devriez lire ou relire Françoise Héritier.
      Sororalement,
      iA

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