djamel, artiste bilingue ?
par isabelle alonso - novembre 2004


La production de l’émission ”On a tout essayé" m’appelle au téléphone. J’apprends que Jamel est l’invité principal de l’émission de demain, 23 novembre 2004, à laquelle il n’est pas prévu que je participe. Jamel a émis le desir que je sois là. Et quand Jamel émet un desir tout le monde se met en quatre, parce que Jamel est une star, une vraie. Jamel veut me voir ? Ben ça alors. Je suis surprise.

Et bien contente. S’il a souhaité ma présence, ça ne peut être que pour une seule raison : Jamel va parler des filles. Les filles des “ quartiers ” (euphémisme passé dans le langage courant et qui signifie “ ghetto de pauvres ”, plus clair mais moins joli). Dans l’absolu, que Jamel s’intéresse au sort des filles de quartiers dont il est lui même issu, y’a pas de quoi se taper le cul par terre. Mais on n’est pas dans l’absolu. On est dans le plus que relatif. Dans le showbiz issu des cités, rappers, musiciens, chanteurs, acteurs, animateurs, la solidarité avec les filles n’est pas de mise. On donne plutôt dans le mépris et le déni de la violence dont elles sont l’objet. Dans ce contexte, que Jamel se pose des questions est plutôt une bonne nouvelle. Ça devrait être normal, en fait c’est exceptionnel. Ça me réjouit donc à priori que Jamel ait souhaité ma présence. Les occasions de faire passer un message sont rares. Un haut parleur comme Jamel est une aubaine.

On m’apporte le DVD de son nouveau spectacle. Jamel est très drôle. Je le savais. Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il dit des filles dans son spectacle. Un sketch leur est consacré. Il s’appelle Kadera, l’histoire d’une fille qui a oublié sa féminité (“ J’ai mes règles ça me casse les couilles... ”). Ça dure cinq minutes, sur un spectacle de 90. Ajoutez une allusion à Ni putes ni soumises, dans un autre sketch. Ce n’est pas grand chose. C’est mieux que rien. Parce que la simple apparition dans le discours est déjà un progrès par rapport à l’omerta habituelle. Les filles sont d’abord exclues du discours, sauf quand il s’agit de les tourner en dérision. C’est ce que je m’efforce de dire quand mon tour est venu, dans l’émission, de donner mon avis sur le spectacle de Jamel. Il s’ensuit un échange où Jamel admettra que la violence contre les filles est une mauvaise chose, mais que nous devons comprendre que les garçons sont en but à une telle violence sociale qu’il ne savent et ne peuvent que recréer de la violence en retour (air connu). Je réponds qu’il n’y a pas plus d’excuse à la violence sexiste qu’à la violence raciste. Jamel n’irait pas, tout le monde en est sûr, trouver des excuses aux supporters de foot qui, quelques jours auparavant, ont proféré, depuis les tribunes, des insultes racistes contre les joueurs. Pourtant, il y a sûrement chez ces insulteurs, des chômeurs, des exclus et des cocus. Ça ne leur donne en aucun cas le droit de se comporter comme des sagouins racistes. Ça n’atténue en rien leur responsabilité. Le raisonnement s’applique de la même manière aux harceleurs de filles. Lâches, à l’abri d’un groupe, insulteurs et harceleurs font partie de la même catégorie humaine. Celle des fachos-fâcheux que tout démocrate cohérent se doit de combattre.

L’échange est diffusé in extenso. J’ai pu, en plus, parler des manifs du 26 novembre contre la violence anti-femmes. J’ai pu, aussi, discuter quelques instants avec Jamel, chaleureux, sympa, émouvant, qui se déclare prêt à discuter encore. Je suis une optimiste. Tout ça m’a l’air très positif, même si le fond du discours de Jamel consiste principalement à tenter d’expliquer la violence des garçons contre les filles par la violence sociale dont ils sont eux mêmes l’objet. Cet argument est bien evidemment inacceptable. Mais ce que je retiens c’est qu’il veut débattre et qu’il ne demande pas mieux que d’approfondir sa réflexion. Au point ou en est la situation des filles, ça me paraît jouable.

J’apprends le lendemain que l’émission a cartonné en termes d’audience. Merci Jamel. C’est pas tous les jours qu’on bat des records en parlant de la violence contre les femmes. Je laisse un message sur son portable. Je lui dis que la discussion, c’est quand il veut où il veut. J’ajoute que je serais ravie, aussi, de rencontrer Kader Aoun, qui co-écrit ses textes. Ils ont grand besoin, dans leur spectacle, de dénoncer la violence anti-filles. Et les filles ont grand besoin, pour survivre, d’un haut-parleur tel que Jamel. Il peut les aider, s’il veut, de manière spectaculaire. Parce que lui, il va être écouté. Le faire, c’est de la simple solidarité humaine. Ne pas le faire, de mon point de vue, c’est de la non-assistance à personne en danger. J’attends la réponse...

Patatras, et triple patatras ! Est ce que par hasard je me serais fait des illusions ? Quelques jours plus tard, chez Cauet, show trash-potache sur TF1, Jamel hilare fait son Gainsbarre et s’adresse a Dannii Minogue dans la langue maternelle de celle-ci : “ Hello, I want to fuck you ! ”. Minogue, insultée, tourne les talons et quitte le plateau. On la rejoint en coulisse et Cauet lui dit que Jamel va s’excuser. Jamel sourit à la caméra et répète la phrase. “ I want to fuck you ”. Pour les non-anglophones s’il en reste, ça veut dire : “ Je veux te baiser ” . Sauf que “ fuck ” est un mot plus fort, plus violent que “ baiser ”. Fuck, c’est littéralement foutre. Aucune chance pour qu’une anglo saxonne prenne ça pour un compliment, une tentative de séduction ou l’expression d’un désir valorisant. “ I want to fuck you ”, c’est “ Je veux te baiser la gueule ” C’est aussi délicat que “ Va te faire foutre ”. C’est une insulte. Proférée en public, contre quelqu’un qui, en outre, ne parlant pas français, ne pouvait pas répondre, pas se défendre. C’est de l’abjection doublée de lâcheté, Jamel. Vous vous comportez de la même manière que les racistes que vous dénoncez. Un ado vous voyant à la télé dans cet exercice ne risque pas de changer son comportement vis à vis des filles. Il va plutôt, parce que vous êtes un héros auquel il s’identifie, faire comme vous. Insulter, sous prétexte de rigoler. Sale temps pour les filles, pour pas changer....

En deux émissions, Jamel s’est montré parfaitement bilingue. Dans la première il parle couramment, quoiqu’avec un peu de réticence, le “ je vous comprends les filles, je sais que c’est pas drôle tous les jours pour vous, je compatis ” et puis dès qu’il se retrouve dans un contexte favorable de blaireau attitude absolue, il passe au mode machiste, et insulte une nana comme ça, pour faire son rigolo, regardez comme je suis cool, regardez comment je la traite celle là, elle me la fait pas avec sa minijupe...

Humour ? Second degré ? Gageons que ceux qui trouvent ça drôle (ça doit exister, moi, ça me dépasse...) useront des arguments habituels quand il s’agit d’expliquer qu’une injure raciste c’est moche mais qu’une injure machiste ça n’existe pas.

Puisqu’il faut le dire, répétons le. C’est justement parce qu’il a vécu, et vit encore, il le dit lui même, le racisme au quotidien, que Jamel devrait être à même de comprendre que le sexisme, c’est aussi dégueulasse. Que les filles soient, dès qu’elles sortent de chez elles mais aussi à la maison, surveillées, jugées, contrôlées, insultées, interpelées sur leur tenue vestimentaire, empêchées de circuler à leur guise, qu’elles soient en permanence en but à l’intimidation de garçons toujours en groupe (moins courageux quand ils sont seuls, les zorros des coins de rue), qu’elles subissent la pression constante de jeunes coqs gavés de pornographie et d’un sentiment de supériorité dû à leur sexe, est largement plus scandaleux que d’être jeté à l’entrée d’une boîte de nuit, phénomène qui par ailleurs atteint aussi les filles. Sauf celles estimées suffisamment canon, et qu’on encourage à entrer, même gratuitement, en tant qu’appât (on peut se demander laquelle de ces deux options est la plus humiliante...).

Excuser la violence contre les filles par celles que les garçons subissent dans la société est un argument de cyniques assis sur les privilèges que leur offre leur statut de mâle. Certains de ceux qui dénoncent, à juste titre et à longueur de temps, le racisme quotidien, exercent sans l’ombre d’un scrupule la violence sexiste dans leur propre entourage. Ils ne valent pas mieux que les racistes. Ils font la même chose. La violence contre les femmes fait aujourd’hui en France beaucoup plus de dégats que la violence raciste. Dans l’indifférence générale, le silence médiatique et le mutisme des politiques.

Je crois, pour avoir parlé avec lui et avoir entendu ce qu’il me disait de son intention d’aborder la question de la violence contre les filles dans son prochain spectacle, à la sincérité de Jamel. Mais il ne peut pas en rester au stade des intentions. S’il veut que son discours anti-raciste soit légitime, il faut qu’il arrête de se comporter face aux filles qu’il croise sur les plateaux de télé comme un goujat protégé par la misogynie ambiante. Et qu’il intègre dans son spectacle, à égalité avec sa très forte, drôle et efficace dénonciation du racisme et de l’exclusion sociale, une dénonciation de la violence sexiste dans les quartiers. Sa popularité n’en sera que plus grande, et autrement plus belle. Jamel, il ne tient qu’à vous...

Du sexisme, y’en a aussi dans d’autres milieux ? Oui, certes. Si vous voulez le dénoncer aussi, c’est pas moi que ça va gêner ! Et même, ça m’arrangerait !

J’attends la suite...