Bicorne Académie

academie-francaise-2_5459696On a failli attendre! Je lis dans les gazettes, et plus particulièrement dans L’Express du 19 février 2019: « Les Immortels sont sur le point de féminiser les noms de métier. » Ce n’est pas encore acté, mais à tout le moins la question va être débattue. Signe que la présence des femmes commence à faire sentir ses effets? Trop tôt pour le dire. Mais l’Académie se rend à l’évidence: c’est la rue qui fait la langue. L’usage. Le génie populaire. Et l’Académie ne fait que suivre. Elle est une chambre d’enregistrement. Nul·le ne contrôle une langue, pas pour rien qu’on la dit vivante. Depuis des décennies, les féministes se battent non pas pour la féminisation mais pour la démasculinisation, car c’est bien à cet exercice délibéré d’effacement des femmes de la sphère publique que se livra cette même Académie Française dès le XVIIème siècle (voir mon article de 2014 sur ce même site).

thSur France Inter, le 22 février, dans le 7-9, Nicolas Demorand annonce: « Ça bouge sous la coupole, les femmes à l’honneur » A l’honneur parce qu’on leur reconnait le droit élémentaire d’être nommées. Faut savoir se contenter de peu. Puis il ajoute « .: « en 2014  l’Académie avait rejeté fermement ces barbarismes« , comprendre les formes féminines de métiers ou de fonctions. Puis la voix féminine qui rend compte de l’événement poursuit en ces termes « … les choses bougent, ça peut paraitre anecdotique, mais c’est un pas important dans la reconnaissance du travail des femmes… »  Anecdotique? Il s’agit en fait d’un important recul idéologique de l’Académie, non pas dans la reconnaissance du travail des femmes, elles ont toujours travaillé, énormément, dans des emplois ni reconnus ni payés, mais dans la reconnaissance de leurs talents et leurs capacité, conquise de haute lutte après des décennies de lutte. La manière dont les média rendent compte de l’événement contribue à minorer son importance.

thCar il a bien fallu des décennies, oui, pour faire céder l’Académie. Alleluyah. J’en parlais il y a plus de vingt ans, et j’étais loin d’être la première. Je ne résiste pas au plaisir de vous offrir cet extrait de « Tous les hommes sont égaux même les femmes », mon deuxième livre,  paru chez Robert Laffont en 1999. Dans le chapitre Intitulé « Agagadémie », Vème partie, sous le titre « La parole usurpée ».

Voilà:

tous-les-hommes« Trois académiciens français, ou plus précisément deux académiciens et une académicienne, détail qui vaut son pesant non seulement de cacahuètes mais des chimpanzés qui vont avec, ont, début 1998, pris une de ces initiatives qui marquent l’histoire pourtant surchargée de la grosse bêtise réactionnaire. La planète tourne, les choses évoluent, mais les chères vieilles choses verdâtres et somnolentes qui veillent sur la langue française ont définitivement choisi de s’asseoir dos à la marche, craignant sans doute que le vent du changement ne leur ébouriffe le tricorne. Les troglodytes du quai Conti ont publié dans un grand quotidien une lettre au président de la République. Ils l’implorent d’intervenir, de peser de tout son poids dans une terrible affaire. La langue française, objet de leur soin exclusif et jaloux, est en danger. Des femmes ont été nommées ministres dans le dernier gouvernement, et ces femmes, tenez-vous bien, ont décidé de se faire appeler Madame la ministre. Aargh ! Les académiciens supplient le président de contraindre ces fâcheuses, et plus vite que ça, à se faire appeler Madame le ministre. On ne badine pas zavec la langue, non mais ! Vous me direz, vue d’ici, du niveau du sol, l’affaire ne fascine pas. On a l’impression que las et lasses de sodomiser les mouches à longueur de séance, nos vaillants immortels ont décidé d’empapaouter les acariens. Tout dans la finesse de la cible. Un tel ramdam pour une pauvre voyelle ! On rêve ! Il y a quand même, se disent la femme et l’homme de la rue, des sujets de préoccupation plus importants ! Le bon sens gage qu’il y a d’autres moulins à combattre, même pour nos séculaires et vermoulus gardiens du langage, qu’une substitution de voyelles dans l’appellation d’un ou d’une ministre de la République ! Pourtant, elle et ils prennent la peine de nous expliquer, des fois que ça nous aurait échappé, que le français ignore le neutre ! Et que le masculin a, citons nos glorieuses sentinelles du beau langage, « la capacité à représenter à lui seul les éléments relevant de l’un et l’autre genre ». Ben oui, banane académicienne, c’est même ça qu’on lui reproche, au français, d’imposer le masculin comme représentant de tous les genres ! Dans leur brillante missive, les académiciens n’expliquent rien, ne justifient rien. Ils se bornent à observer que comme on n’a jamais dit une ministre, eh bien il ne faut pas s’y mettre. Pourquoi ? Parce que, tenez-vous bien, « cette langue est l’élément fondateur de notre patrimoine intellectuel comme de notre avenir culturel ». C’est pas de l’argument, ça ? Ça vous en bouche pas un coin ? Le message est limpide : c’est comme ça parce que ça a toujours été comme ça, et que si c’était différent, ça serait plus comme avant ! Et il faut deux académiciens et une académicienne pour pondre ce lumineux raisonnement ! Pardon ! Ladite académicienne signe la lettre « Directeur en exercice ». Mme le directeur !

Cette pauvre tentative d’endosser le manteau des puissants pour se convaincre qu’on en fait partie n’a rien de nouveau. Dans d’autres combats, sous d’autres cieux et à d’autres époques on l’a appelée Oncle Tom, ou jaune. C’est poignant. Et voué à l’échec. Cette pauvre Mme le Directeur tire bêtement contre son camp sans se rendre compte qu’elle s’humilie elle-même. Était-ce bien la peine de batailler pour entrer à l’Académie et finir sous forme de directeur ? Pas assez bien pour vous, madame, directrice ? Pourtant, directrice n’est pas un néologisme, c’est un mot bien connu et bien légitime ! Le problème serait-il ailleurs? Directeur, c’est mieux, n’est-ce pas, plus valorisant à vos oreilles aliénées? Plus viril, plus majestueux, plus… français? Mais qu’est-ce qu’un mot, après tout? Est-ce bien suffisant? Allez-y carrément, allez au bout du raisonnement, et si le génie littéraire ne peut se décliner qu’au masculin, qu’attendez-vous, chère et illustre représentante des otages du pouvoir, pour vous faire greffer une paire de testicules, identiques à ceux de vos collègues, même ridés, même pendants, mais seuls porteurs de gloire? Et tant que vous y êtes, collez-vous-les au milieu du front ! Certes, ça gêne pour y voir clair, mais vous n’êtes pas à ça près. Qu’on sache bien, au premier coup d’œil, qu’une femme comme vous, c’est aussi masculin que n’importe qui. »

On avance, on avance…..

(extrait de « Tous les hommes sont égaux même les femmes », Robert Laffont, 1999)

 

 

2 réflexions au sujet de « Bicorne Académie »

  1. Bonjour Mme Alonso,
    alors qu’on vient d’apprendre l’approbation de la féminisation des noms de professions et métiers par l’Académie (soit, 20 ans après la proposition sous le ministère de M. L. Jospin, et moult guides et rapports, peu ou laborieusement appliquée), j’ai appris
    via la presse en ligne que le 1er ministre, M. E. Philippe, avait, par circulaire du 21/11/2017, banni la forme graphique de l’écriture inclusive des textes administratifs destinés à la publication au J.O.R.F., au nom de la conventionnelle « neutralité » et représentativité « générique » du masculin, spécificité langagière française.
    Extrait : « [...] en particulier pour les textes destinés à être publiés au Journal officiel de la République française, à ne pas faire usage de l’écriture dite inclusive, qui désigne les pratiques rédactionnelles et typographiques visant à substituer à l’emploi du masculin, lorsqu’il est utilisé dans un sens générique, une graphie faisant ressortir l’existence d’une forme féminine. Outre le respect du formalisme propre aux actes de nature juridique, les administrations relevant de l’Etat doivent se conformer aux règles grammaticales et syntaxiques, notamment pour des raisons d’intelligibilité et de clarté de la norme. »
    Puis-je vous demander votre avis sur l’utilisation de l’écriture inclusive en général et sur ce point particulier (préconisations ministérielles) ?

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