Anne Le Gall, sororale

Le-Gall-Roudy-ViennotSi nous vivions dans un monde plus clairvoyant, si nous vivions dans un monde moins machiste, la France entière pleurerait Anne Le Gall. Et si dans ce pays on célébrait officiellement les grandes penseuses féministes, ça se saurait.

La voix d’Anne s’est éteinte et c’est une perte immense. Parce que sa voix, c’était elle. Elle a beaucoup plus parlé qu’écrit, et elle parlait d’or.

La première fois que je l’ai entendue, cette voix, c’était au cours d’un débat sur la parité, dans les années 90, un dimanche après midi, non loin du Luxembourg où une association féministe, Dialogues de Femmes, organisait des rencontres. On y croisait, entre bien d’autres, Benoîte Groult, Sylviane Agacinski, Marie-Victoire Louis… J’y avais été conviée pour mon premier livre, et j’avais assez aimé l’ambiance pour y retourner. Elles débattaient, ça volait haut, ça se confrontait, elles étaient entre expertes et goutaient la polémique. Et moi, toutes écoutilles ouvertes, je n’en perdais pas une miette.

thUn de ces dimanches, une intervention, venue du fond de la salle, me saisit. Je ne vois pas qui parle. La voix se détache de tout ce qui a précédé, rafraichit la discussion comme une brumisation d’eau claire. C’est l’effet que me fait, dans ce cadre de haute tenue mais un brin austère, voire parfois carrément chiant, cette parole énergique, limpide, magistrale. L’oratrice, brillante, parvient en plus, à être drôle. Elle sait de quoi elle parle, et en parle si bien que je deviens fan ipso facto. Je le suis toujours restée.

th-2Nous étions ainsi une petite bande, fans les unes des autres, à nous réunir de temps en temps pour dîner ensemble, partager bonnes bouteilles, bons petits plats et anecdotes à ranger dans la rubrique « la vie quotidienne des féministes à Paris au début du XXIème siècle ». Marie-Victoire, Catherine, Thissa et moi… Et d’autres… Ce qu’on a pu se marrer… Ce qu’on a pu, aussi, se tenir chaud dans l’hostilité patriarcale ambiante. Précieuses parenthèses, je n’aurais échangé ma place pour rien au monde. Anne se lançait dans une démonstration où fusionnaient fulgurance de la pensée, esprit de synthèse,  vocabulaire flamboyant. Puis elle reprenait des pommes de terre, son péché mignon, et concluait par: « Vous n’êtes pas d’accord? ». Quand on l’était, et on l’était souvent, on la sentait émue. Catherine se souvient de ces moments: « son désir de partager, d’échanger et penser le monde à plusieurs voix… sa générosité y compris intellectuelle… son regard qui s’humidifie quand le partage est profond, sororal… »

th-1Anne était tant de choses. D’abord, un mystère. Discrète, pudique, probablement timide, tournée vers les autres, elle ne parlait jamais d’elle. Anticonformiste, jamais là où on l’attendait, sans concessions à l’air du temps, elle n’avait pas de portable et même pas le téléphone. Rétive à l’urgence et à la précipitation, elle aimait les livres, la réflexion et la rigolade, le vieux whisky et le champagne frappé. Elle était généreuse, sincère, bienveillante, ne se prenait jamais au sérieux et mettait pas mal d’énergie à planquer son hypersensibilité. Elle était de cette trempe particulière des gens qui ont mal au monde. Elle était aussi brillante, d’une culture stratosphérique. Elle était une référence et détestait qu’on le lui dise. Elle était amicale, chaleureuse. Et humble, ce que je déplore. Elle refusait avec la dernière énergie de se laisser enregistrer, interviewer, filmer, n’en voyait pas l’intérêt, et c’est la seule chose que je me sens de lui reprocher à cette heure où son absence va tant nous peser.

Une grande figure du féminisme nous a quittées. Grande figure tout court. Un être rare.

Anne, je profite que tu ne peux pas me répondre, tu m’aurais envoyé promener, pour te dire merci d’avoir existé.

Merci Anne, merci d’avoir été là, de nous avoir tant apporté.

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15 réflexions au sujet de « Anne Le Gall, sororale »

  1. Merci Isabelle pour cet hommage rempli d’amour et de souvenirs…combien de voix s’éteignent dans ce monde extravagant mais elles resurgissent d’ici et là portées par d’autres…la preuve…ce blog….merci pour être notre « portevoix « 
    Chaleureusement
    Angèle

  2. Oui, j’aurais aimé la connaître, en entendre parler, la lire et continuer à me poser des questions grâce à elle et ce n’a pas été le cas.
    A-t-elle écrit des livres ou apporté à son concours à des ouvrages de plusieurs autrices ?
    De quelle façon est-il possible de la découvrir aujourd’hui ?
    Merci de votre enthousiasme à son égard et en général.
    Bon week-end.

    • Si vous l’aviez connue, vous l’auriez adorée. Elle est l’une des trois signataires de
      « Au pouvoir citoyennes !
      liberté, égalité, parité »
      avec Françoise Gaspard et Claude Servan-Schreiber. Si j’en découvre plus, je le mettrai sur le site. Bonne journée!

      • Un grand merci à Isabelle Alonso pour ce très chaleureux message d’hommage à Anne qui fut au Festival Int de Films de femmes de Creteil une débatteuse formidable, apportant sa clairvoyance et son analyse, pour des films inconnus venus parfois de loin et qu’aucun critique n’a soutenus. Sa verve et sa parole donnée en partage resteront inoubliables. Jackie

  3. Merci pour ce portrait juste et amoureux comme nous avons été nombreuses à l’être de cette dame qui bousculait tout sur une prise de parole et qui a assurément ancré en moi un féminisme balbutiant. Bonne route Anne.

    • Merci Isabelle que je ne connais pas pour ce femmage transgressif . Il est magnifique, mais je pense qu’Anne n’aurait pas été d’accord pour ces éloges funèbres, tant pis, vous avez prit la plume-souris et c’est très bien ainsi. Anne a fait parti de ma construction féministe, et en cela, elle est toujours vivante

      • Sûr qu’elle n’aurait pas été d’accord! Mais elle était d’une telle gentillesse, vraiment, qu’elle ne m’en aurait pas voulu, j’en suis certaine. Ce qui me console, c’est que je lui ai beaucoup exprimé mon enthousiasme de son vivant. Elle hochait la tête genre faut toujours que tu en rajoutes alors que je ne disais pas le tiers du quart de la très haute estime dans laquelle je la tenais. Et je n’étais pas la seule…

  4. Sa voix lors de débats où on oublie parfois que nous rions femmes nous rappelait constamment nos luttes nécessaires mais toujours recommencées. Merci pour ce beau passage ici et ailleurs.

  5. Merci, merci, merci pour ce bel hommage…
    Je l’ai côtoyée parfois, écoutée avec bonheur.
    La seule fois où je lui ai parlé c’était pour lui dire « merci pour tes prises de parole, le partage et la transmission, merci d’être là »…
    J’aurais aimé la connaître d’avantage

  6. Très belle necrologie, à tel point qu’on ne pense pas à la mort, juste à la vie de cette femme brillante que je regrette de n’avoir pas connu.
    Avec vous Isabelle.

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