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onfray n’importe quoi...
par isabelle alonso - juillet 2009


Il fut un temps où j’estimais Michel Onfray. Sur ce même site, en février 2005, sous le titre "promo blues" je criai mon enthousiasme pour son « Traité d’athéologie ». Depuis, j’avoue que sa capacité à chanter l’hédonisme en affichant la tronche impavide d’un pasteur luthérien m’avait ouvert une fenêtre moins limpide sur son inconscient. Il vient de franchir une nouvelle étape. Son papier intitulé « Machiavel gynécologue » dans le n°43 de Siné-hebdo le fait plonger profond dans ces abysses où l’estime devient consternation. Voilà qu’il apporte son obole au backlash machiste qui sévit en ce moment dans les média. Onfray nous sert une nouvelle définition du viol. Carrément. Au passage, il règle son compte à la question : « …il est terminé le temps où on pensait qu’une femme violentée avait un peu aguiché le violeur… ». Ah bon ? Sait-il, Onfray, que seul un viol sur cent est jugé ? Que la plupart du temps il est décriminalisé et passe en correctionnelle sous l’appellation « violences volontaires » ? Que le viol reste aujourd’hui, en France, un crime très largement impuni ? Qu’il joue à fond son rôle de premier moyen d’intimidation collective par la violence, avec pour fonction de contraindre les femmes à rester à leur place assignée ?

Non, il le sait pas. Ou il s’en fout. Pour lui, cette question est résolue. On passe à autre chose. Il est temps de progresser dans nos analyses et nos mobilisations, que diable ! Il poursuit sa démo : « Désormais, il faudrait faire un effort pour établir une égalité sur ce terrain là ». Faudrait pas que les nanas se mettent à croire qu’elles sont les seules à en chier, on va leur en remontrer ! Égalité ? Sur le terrain du viol ? Ça veut dire quoi ? A vrai dire pas grand chose. Et même rien. Mais suivons-le dans ses méandres. Ça signifie, peut-on supposer, réciprocité, symétrie. Et donc établissement d’un fait de viol des hommes par les femmes. Franchement, celle là, fallait la faire !

Pour appréhender le viol dans toute sa dimension, il faut le rattacher à son rôle dans le maintien de la domination masculine. Pour comprendre sa capacité de destruction il faut savoir que cette pénétration du corps par la violence signifie la négation de la personne. Il faut également considérer que les viols sont extrêmement fréquents, bien au-delà de ce que disent les statistiques. Il faut aussi avoir conscience que cette pratique est profondément enracinée dans notre culture et que son impunité enferme la victime dans un sentiment d’impuissance totale. Alors pour établir un parallèle, il faudrait un contexte de domination féminine, un acte hyper-violent et hyper-fréquent et la clémence pour l’agresseur.

Michel Onfray a trouvé ! Il définit par le mot « viol » un crime atroce, qu’il qualifie aussi de « barbarie », allons-y gaiement, et qu’il place en position symétrique, façon presse-livre, vis-à-vis du viol tel qu’il est défini par la loi. Il s’agit d’une femme imposant ( ?) à un homme un rapport sexuel « certes librement consenti » mais « infligé ( !) dans la perspective dissimulée d’une procréation » ! En d’autres termes, il qualifie de « viol » le comportement d’une femme faisant un enfant dans le dos à un homme. Disons le tout net, un tel comportement, consistant à laisser entendre, voire à affirmer, qu’on est contraceptée alors qu’on ne l’est pas, allie mensonge, trahison et dissimulation. Certes. Il peut signifier bien des emmerdements pour l’homme en question. Admettons. Endosser une paternité non désirée est déplaisant. Oui. Mais un viol ? S’il fallait comparer cette expérience masculine à une expérience féminine équivalente au moyen d’un retournement de situation, puisque c’est ainsi que semble s’organiser la pensée Onfrayenne, on ne peut la mettre en parallèle qu’avec une maternité non désirée.

Pendant des siècles les filles ont subi le fameux enfant dans le dos. Parfois après un viol (un vrai) et parfois pas, mais dans les deux cas elles assumaient seules toutes les conséquences de ce qui avait été fait à deux, et ceci signifiait leur mort sociale. Aujourd’hui, la moitié des enfants naissent hors mariage, et entre avortement légal et test ADN, les données de la question ont été bouleversées. Les hommes d’aujourd’hui doivent faire face à des questions auxquelles leurs aïeux ont échappé depuis toujours. Ils baisaient impunément, et c’est terminé. Les femmes sont en position de leur imposer quelque chose et historiquement c’est inédit. Que cela soit douloureux après des millénaires de totale irresponsabilité n’a rien de surprenant.

Mais ça n’a rien de tragique. Toute femme apprend à contrôler sa fécondité dès l’adolescence. C’est pas forcément marrant, mais c’est comme ça. Il n’a jamais été question pour une fille, à moins qu’elle soit très ignorante, de se fier aveuglément à un partenaire qui affirmerait : fais moi confiance, il n’arrivera rien de fâcheux. Elle prend ses propres mesures dès l’âge le plus tendre. Parce qu’elle sait que les conséquences peuvent être pénibles pour son corps et pour son esprit. Les hommes adultes, ces grands garçons, peuvent-ils désormais envisager d’assumer leur sexualité dans tous ses dimensions ? De contrôler leur propre fécondité ? Pour se préserver des grossesses non désirées, il va falloir s’y mettre, les gars ! Bienvenue au club ! Contrairement à nous les femmes, qui avons dû nous battre pour arracher les lois et n’avons jamais disposé du pouvoir nécessaire à influer sur la recherche, nul dispositif légal ne s’oppose à ce que les hommes exigent la mise au point de contraceptifs adaptés au masculin au lieu d’attendre benoîtement que les femmes s’aménagent d’elles-mêmes pour le grand confort général. Les hommes vont devoir mettre sur pied des nouvelles stratégies et s’intéresser à la contraception sous un autre angle, pour se protéger eux-mêmes. Gageons que ceci va leur faire comprendre deux ou trois choses laissées jusqu’à présent sous l’ombre propice des « problèmes de femme ».

Onfray ose employer le mot « barbarie ». Il chie pas la honte, le philosophe ! Les pères-contre-leur-gré peuvent avoir été trompés. Même dans ce cas, les conséquences ne seront jamais tragiques comme peuvent l’être celles d’un viol. Nous savons qu’une égratignure sur le corps d’un dominant est perçue comme infiniment plus grave qu’une amputation sur celui d’un dominé, mais qu’Onfray aille jusqu’à qualifier de viol un acte qui pour aussi moralement répréhensible qu’il soit n’entraîne comme conséquence que la naissance d’un enfant et la prise en charge (partielle et partagée) de son existence montre à quel point sa démarche est purement idéologique. D’un mépris abyssal pour les millions de vraies victimes de vrais viols. Et laissant affleurer une étrange vision de la venue au monde d’un bébé.

Il n’y a aucun rapport entre une paternité imposée et le viol. Le viol est un mécanisme social de contrôle du corps des femmes par les hommes qui dépasse les personnes impliquées directement. Il joue, au moyen de la violence la plus brutale, le premier rôle dans la persistance du statu quo entre sexes que les progrès de ces dernières décennies n’ont affecté qu’en superficie. D’innombrables attaques du même type que celle d’Onfray égratignent en permanence la légitimité des analyses féministes. Tant que nous aurons dans ce pays les disparités, les injustices et les violences qui sont notre quotidien, la gymnastique conceptuelle d’Onfray et ses puantes contorsions apparaîtront pour ce qu’elles sont : un pathétique grignotage idéologique des quelques avancées que le féminisme a réussi à imposer. A quoi, à qui pensait-il en écrivant ces lignes ? J’écris moi-même celles-ci très peu de temps après l’affaire Cheb Mami, qui s’est dit piégé par la mère de son enfant et qui a réagi comme on sait.

Pour conclure son article, dans un registre grand scrupuleux qui n’écoute que son courage, Onfray se livre à une attaque contre Sylviane Agacinski dont il parle sur treize lignes sans citer son nom une seule fois, mais en mélangeant dans une bouillie approximative les thèmes chers à la philosophe, qualifiés de « frasques d’une féministe ». À remarquer qu’avec une rigueur admirable il écrit que dans son dernier livre elle « fustige les mères porteuses » alors qu’Agacinski condamne la pratique de la maternité pour autrui, et non pas les individus qui en sont l’instrument, ce qui n’a rien à voir. Mais Onfray n’en a cure. Il suit la tradition qui consiste à ridiculiser et à falsifier les thèses féministes par la bonne vieille technique du révisionnisme simultané. Honnête, le garçon, comme on voit…

En alliant inconsistance de la pensée et lâcheté intellectuelle, Onfray rejoint le camp des nostalgiques du bon vieux temps des colonies, quand Mamzelle Scarlet ramenait pas sa fraise. Il tente de nous remettre dans cet enclos dont les pleurnicheurs du machisme triomphant auraient voulu ne jamais nous voir sortir. C’est loupé.

iA !