Rencontre avec une animatrice à la Maison des Femmes.
Q : Tu es engagée dans la MdF depuis pas mal d’années. Pourrais-tu nous dire quelle évolution tu observes dans ses activités depuis que tu y es arrivée ?
R : Nous accueillons beaucoup plus de personnes. D’une part, il y a une petite prise de conscience chez un certain nombre de femmes qui ouvrent les yeux sur la situation et viennent ici se renseigner sur le féminisme mais il y a aussi malheureusement un besoin d’aide de plus en plus grand. Nous avons également développé de nouvelles activités : tout l’aspect documentation, et aussi les permanences violences, l’action femmes-violences dure depuis deux ans. L’action femmes-chômage, qui avait été prévue pour ne durer que quatre ans, a été reconduite parce que beaucoup de femmes y participaient. Nous avons aussi une convention triennale avec le Secrétariat aux droits des femmes (qui n’existe plus), ce qui a permis de lancer des projets avec la sécurité que donne l’assurance de pouvoir fonctionner pendant trois ans ; malheureusement, cette convention se termine cette année.
Q : Vous avez mis en place les groupes de parole violences il y à deux ans ?
R : Il y a toujours eu des accueils violences mais nous avons mis en place une forme collective pour ces accueils. Ces groupes accueillent plusieurs personnes en même temps avec deux militantes pour les recevoir. Ce format est issu d’une réflexion sur le rôle d’une MdF, qui n’est pas un service social, et nous des assistantes sociales, mais qui est basé sur une aproche féministe que l’on s’efforce de traduire dans ces permanences collectives.
Q : En ce qui concerne ces groupes, peux-tu me dire quel genre de personnes y viennent, quelle évolution tu remarques ? J’ai observé, lorsque j’ai assisté à ces groupes, qu’il y avait seulement des femmes battues mais je n’ai pas vu de femmes parler de viols.
R : Le viol est omniprésent mais elles n’en parlent pas. Les femmes qui viennent pour des violences domestiques sont aussi des femmes violées parce que, dans ce contexte, les rapports sexuels qu’elles ont avec leurs compagnons ne peuvent pas être consensuels.
Les femmes qui viennent ici ne sont pas celles qui vont au Collectif féministe contre le viol : ce ne sont pas des femmes agressées sexuellement dans la rue ; il s’agit plutôt de viols « banalisés, » de viols intrafamiliaux, et elles n’en parlent pas nécessairement. Dans ces permanences d’accueil, il n’y a pas de psychologue mais nous avons également un groupe animé par une psychologue et une psy stagiaire dans lequel les femmes s’engagent à revenir pendant un certain temps ; ce groupe est destiné à celles qui en ont le plus besoin ou qui sont prêtes à faire ce genre de travail.Il fonctionne une fois par mois et nous allons ouvrir un deuxième groupe de parole plus spécifiquement consacré au viol. Une femme violée une fois et celle qui a été violée pendant trente ans par son conjoint ne le vivent pas de la même façon.
Q : En ce qui concerne ces femmes qui participent à ces groupes paroles violences, as-tu constaté des invariants, des données qui reviennent dans la situation de ces femmes et qui sembleraient être des facteurs de victimisation ?
R : Pas des facteurs de victimisation, des facteurs de « bourreauisation », et c’est une des raisons pour lesquelles on a fait des permanences collectives. Chaque femme vit individuellement les choses qui lui arrivent mais nous souhaitions que ces femmes puissent se rendre compte que ce qu’elle vivent est d’une banalité à pleurer, et non parce qu’une personne extérieure le leur dit mais parce qu’elles entrent en contact avec d’autres femmes traversant des expériences similaires. Presque à chaque séance, il y a des femmes qui s’écrient : « moi aussi, ça m’est arrivé ! », et ces femmes peuvent être d’origine très diverses. Dans un de ces groupes, nous avons eu une une femme tamoule, une africaine et une femme française d’âges très différents qui s’exclamaient sans arrêt : « moi c’est pareil, il agit de la même façon avec moi ». Ces femmes décrivent des processus classiques décrits partout : les humilier et les rabaisser, les amener progressivement à douter d’elles-mêmes en les critiquant sans arrêt, les couper de leur milieu familial, dire du mal de leurs proches, manoeuvrer de façon à ce qu’elles se retrouvent isolées ; après vient le harcèlement, fermer la porte à clé et les jeter dehors, mettre sous clé tout ce dont elles ont besoin-leurs papiers, leurs affaires personnelles etc. Ces comportements sont typiques des situations de violence ; ces femmes sont très étonnées de voir que d’autres qu’elles vivent exactement la même chose, et il est important qu’elles en prennent conscience.
Q : Pourrais-tu nous parler des principes et des méthodes qui fondent votre intervention dans ces groupes ?
R : Nous ne sommes pas psychologues, il est important de le rappeler. La première règle, c’est que ces femmes soient en confiance. On leur explique que nous faisons des permanences collectives pour une mise en commun des expériences et pour qu’elles puissent s’aider mutuellement, et ceci est un ressort psychologique important. Etre victime, cela ne veut pas dire être née victime, et le fait qu’elles puissent donner leur avis à une autre qui vit une situation aussi épouvantable leur permet de retrouver un statut de sujet et de sortir de celui de personne assistée.
Nous sommes toujours deux pour intervenir dans un groupe et cela nous pose différemment que si nous étions une personne seule écoutant derrière son bureau qui, même très gentille, est dans une situation de pouvoir.
Elles sont en confiance, elles savent qu’elles ne sont pas obligés de parler. On ne va pas les harceler de questions car certaines ont du mal à parler. Et surtout, elles sont entendues et elles sont crues. Une des femmes racontait récemment une histoire tellement bizarre pour elle qu’elle avait peur que nous ne la croyions pas, parce que son entourage ne la croyait pas. En réalisant que sa voisine avait vécu une histoire similaire et que nous ne mettions pas sa parole en doute, ça lui a permis de se reconnecter avec la réalité, et de réparer le déni de parole de son entourage : « mais il très gentil ton mari, ça ne lui ressemble pas , ça doit être ta faute. ». Nous essayons aussi de les amener à se poser certaines questions, à bien évaluer leur situation : « Est-ce je dois divorcer, qu’est ce que je vais faire, quelles sont les solutions à ma disposition. » On ne peut pas leur apporter une solution toute faite, on ne peut pas leur dire « si vous partez, ça va être la panacée » parce que partir n’est jamais simple : on a l’espoir de résoudre un problème mais on est sûre de s’en créer beaucoup d’autres. D’abord, elles ont peur de partir parce qu’elles craignent de voir augmenter les violences, et avec raison, car les hommes quittés ou contre qui on a porté plainte escaladent souvent leur violence. On peut leur dire que, d’une part, porter plainte peut-être une solution, parce qu’il y a le poids de la loi, que les hommes ont souvent peur de la loi parce qu’ils fonctionnent sur les rapports de force mais que dans certains cas, il en résulte une augmentation de la violence, donc c’est à elles de choisir car il n’y a qu’elles qui peuvent savoir si cette décision est la bonne. Nous sommes là pour les conseiller mais une rupture, c’est toujours une décision difficile à prendre : il y a une kyrielle de problèmes matériels, affectifs, etc qui en découlent. C’est dur aussi de se dire « j’ai fichu en l’air trente ans de ma vie et je repars à zéro »
Q : As-tu observé que le comportement des femme confrontées à des violences est en train de changer ? Il semblerait qu’elles ont tendance à partir plus tôt, es-tu d’accord avec ça ?
R : Oui, parce qu’il commence à se faire jour que de telles situations ne sont pas normales. On en parle davantage, il y a des services sociaux qui nous envoient des femmes. Ce sont les femmes les plus précaires qui peuvent être le plus aidées parce qu’elles ont affaire aux services sociaux alors que les femmes de milieux plus aisés sont souvent très isolées. D’un autre côté, il semblerait que la violence augmente et soit de plus en légitimée, donc on ne peut pas dire que le bilan est positif.
Q : Donc il semblerait que les femmes se défendent davantage mais que les hommes deviennent plus violents ?
R : Oui c’est clair, et surtout le fait que la violence a une légitimité. Partout, dès le lycée, les femmes sont la propriété des hommes, les filles sont des objets sexuels dont les garçons disposent à leur gré et si l’objet se refuse, on le contraint. Ca paraît tellement légitime qu’ils sont sincères quand ils disent que c’est normal. Et cette légitimation de la violence, elle existe aussi pour les femmes : beaucoup pensent « c’est un homme, c’est normal qu’il soit plus violent. ». Si sa meilleure amie lui flanquait une claque, elle ne serait pas d’accord mais si c’est son copain, ça lui paraît normal. Aucune femme n’échappe à ce conditionnement : nous ne vivons pas sur une île déserte, nous sommes nourries de ces stéréotypes : le côté bonne soeur, maternant, les illusions qui en découlent du genre « je vais le faire changer, il a des qualités, donc je peux bien supporter ça. » Lorsque l’on a ce genre de conditionnement, il est très facile de déraper si l’on rencontre un homme violent.
Q : Pourrais-tu évoquer un ou deux cas qui t’ont frappée dans ton travail d’intervenante dans ces groupes ?
R : Il y en a un qui m’a frappée parce que c’était vraiment la démonstration du concept d’aliénation. Il s’agissait d’une jeune femme dynamique, très lucide, pas du tout la « victime type » , et qui pourtant nous disait « faites quelque chose parce qu’à chaque fois, je reviens. » Elle se rendait très bien compte qu’il lui offrait des roses à chaque fois qu’il l’envoyait à l’hôpital, et le côté cyclique du processus lui était très apparent : elle le quittait, il pleurait, promettait de changer, elle revenait, et c’était reparti. Il ne faut pas présenter les femmes victimes de violences comme de pauvres choses sans volonté car ce n’est pas facile de partir. Partir, c’est facile à dire quand on ne se trouve pas « prise dedans, » mais ces femmes sont entraînées progressivement, par des transitions insensibles, dans cette escalade de la violence. Souvent, elles ne se rendent compte de la présence de la violence, qui apparaît d’abord sous forme psychologique, que bien après qu’elle ait commencé. Donc les aider, c’est surtout ne pas les culpabiliser ; la dernière chose à faire serait de reprocher à ces femmes dévalorisées à leurs propres yeux de ne pas être des fortes femmes, des superwoman qui claquent la porte à la première agression.
Il y aussi le cas de ces femmes qui vont vivre l’enfer pendant trente ans et qui, tout à coup, s’en vont, sans que l’on sache ce qui a servi de déclencheur. On dirait vraiment qu’une part de la conscience et du raisonnement était occultée, et qu’elle réapparaît brusquement. Les conditionnements que fait passer la société font aussi qu’elles doutent d’elles-mêmes et de la façon dont elles décodent certains comportements. Typiquement, les victimes de harcèlement sexuel au travail se disent : « Oui, peut-être que j’en fais toute une histoire. Après tout, ce n’est peut-être pas si grave, si on me montre des journaux pornos ou si l’on me traite de salope tous les jours ». Moi cela me parait évident que c’est légitime de bloquer sur de telles choses mais si j’étais à la place de la victime et si j’avais dix personnes qui me disent tous les jours « Ecoute, tu en fais toute une histoire. Arrête un peu de criser » je ne suis pas sûre qu’un doute ne s’insinuerait pas dans mon esprit. Nous leur faisons entendre un autre discours, nous leur répétons des évidences.
Q : Oui, j’ai remarqué, une des choses que vous dites de façon répétée dans ces groupes de parole, c’est « Non, ce n’est pas normal. Il n’a pas le droit de faire ça, c’est interdit par la loi. »
Est-ce que, dans toutes les relations d’emprise, on ne trouve pas la même accroche, c’est-à-dire l’adhésion à une notion aliénante et sacrificielle de l’amour ? Cette conception propagée par la fictionféminine selon laquelle quand on aime, on doit tout accepter, le suivre au bout du monde...
R : Oui, et le fait que la culture nous dit que l’on n’existe que par les hommes. La femme est révélée par l’homme ; c’est comme ça dans les contes de fées, où on nous parle d’une femme qui s’éveille quand le Prince charmant l’embrasse ; on est pas loin du fantasme de viol d’une femme inconsciente, là ! Toute jeune, la fille n’existe que par les yeux des garçons, elle se sent jolie ou intelligente seulement s’il le lui disent, tandis que les garçons se construisent indépendamment des filles. Donc de telles femmes perdent tout quand elles perdent l’homme qui s’intéresse à elles, qui les fait exister, même si c’est pour les violenter. Il y a une espèce de lacune dans la construction de l’identité des femmes et cela demande beaucoup de temps pour la combler. Les garçons commencent avec un acquis, une fondation solide de confiance en eux, en leurs droits, et la certitude que les monde leur appartient, alors que nous, nous sommes obligées de déconstruire certaines structures psychologiques pour pouvoir en reconstruire d’autres.
Q : Il n’est pas possible de changer toute une culture d’un coup de baguette magique mais ponctuellement, si tu étais une femme politique, quelles mesures préconiserais-tu pour aider les femmes victimes de violence ? Il y a une chose qui me parait inacceptable, c’est que tout ce travail de soutien et d’aide aux victimes, qui est très usant, soit essentiellement fait par des volontaires débordées à qui, en plus, on va couper leurs maigres crédits.
R : Je ne m’occuperais pas seulement de ce qui est en aval, j’irais voir aussi ce qui se passe en amont, sinon on se condamne à vider la mer avec une passoire. A quoi bon augmenter indéfiniment le nombre très insuffisant de places d’accueil d’urgence si on laisse se développer tout ce qui légitime et stimule la violence masculine ? Il faudrait une loi antisexiste qui donne aux femmes des recours légaux. Il faudrait que l’on cesse de faire passer le message que la liberté sexuelle, c’est le droit pour les hommes de disposer du corps des femmes. C’est une question de cohérence : on a des lois antiracistes et une personne qui tiendrait publiquement des propos type « Mein Kampf » aurait affaire à la loi, alors qu’il circule des discours et des images horribles sur les femmes sans susciter de réactions, hormis celle des féministes. Il faudrait que les lois existantes soient réellement appliquées, que le viol soit traité vraiment comme un crime alors que les sanctions pénales pour le détournement de fonds ou la fabrication de fausse-monnaie sont bien plus sévères. Il faudrait ne pas tout miser sur l’aide à la victime, ce qui permet de ne pas remettre en cause la notion que c’est elle qui doit bouleverser sa vie pour échapper à la situation de violence : dans certains pays, c’est l’homme violent qui doit quitter le domicile conjugal. Pourquoi une femme qui a subi des violences serait-elle en plus obligée de se déraciner et d’aller refaire sa vie ailleurs comme si c’était elle la coupable ? Il y a aussi un travail d’éducation énorme ; l’école devrait sensibiliser sur les discriminations et sur les violences, en commençant par les enseignants et leur traitement différentiel des élèves. Il y a tout un travail à faire pour qu’il y ait une véritable mixité, et non cette espèce d’alibi de mixité que nous avons actuellement. En aval, il faudrait des lieux d’accueil pour les femmes, et non des lieux de médiation. Maintenant, quand on sait qu’une femme est battue, on organise une médiation : on réunit monsieur et madame et on dit à monsieur que frapper sa femme n’est pas bien, et à madame qu’il faut qu’elle y mette du sien, qu’il va s’améliorer, et on les renvoie ensemble.
Q : C’est une perte de repères éthiques puisque cela renvoie dos à dos l’agresseur et la victime et que cela établit entre eux une symétrie mensongère. On parle de dysfonctionement familial, comme si les responsabilités du mari violent et la femme battue étaient 50/50 dans la situation. Cela renvoie aussi au cliché patriarcal qu’une femme doit tout faire, y compris au prix de sa santé et de sa vie, pour sauver son couple... On prétend résoudre des situations de violence précisément avec ce qui les crée..
R : Oui, cela n’a pas de sens. Quand vous êtes victime de cambriolage, on ne vous demande pas de rencontrer l’auteur du délit en lui disant que ce n’est pas bien de forcer la porte des gens mais que vous, par contre, devriez mettre de meilleures serrures...Le message que cela envoie, c’est que c’est un comportement qui ne relève pas de la loi, mais du domaine privé. Il ne s’agit pas de violences contre les femmes, il s’agit de conflits intrafamiliaux. Les nouvelles lois sur la sécurité, qui sont très répressives, bizaremment ne le sont plus du tout quand il s’agit des violences contre les femmes, puisque là on parle de créer des lieux de médiation et non de réprimer les hommes violents. Il serait aussi nécessaire d’ouvrir des lieux d’hébergement pour les femmes, de vraies structures avec des personnes pour les accueillir car il y a beaucoup de femmes qui sont à la rue, ce qui veut dire qu’elles sont rapidement violées, battues, récupérées par le proxénétisme. C’est une questions de volonté et de priorités politiques.
Q : En conclusion, peux-tu commenter un peu sur les conséquences de l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement pour le futur de la MdF ?
R : Nous n’avons pas grand espoir d’avoir de nouvelles subventions. Pour la convention triennale, tout est gelé, on n’a touché qu’un tiers de ce que nous devions toucher cette année et la subvention sera diminuée de 5%. Il y a aussi un regroupement des instances sussceptibles d’accorder des subventions alors qu’avant on pouvait s’adresser à l’Etat, à la région, etc et avoir des oeufs dans différents paniers. Il nous reste la Mairie de Paris mais pour le moment, nous n’avons que des promesses.
Q : Concrètement, quand les subventions que vous receviez ne vont pas être renouvelées, que va-t-il arriver ?
R : Concrètement, nous pouvons tenir jusqu’au 1er janvier. Nous sommes toutes bénévoles ici mais nous avons le loyer à payer et la Mairie de Paris ne nous a toujours pas accordé la gratuité du loyer. Nos locaux lui appartiennent et le loyer est d’environ 9000F, ce qui est énorme pour une association sans revenus. Les subventions sont toujours pour des projets ou des actions, jamais pour assurer notre fonctionnement ; Paris, et donc la Mairie de Paris, est une des rares villes européennes qui ne subventionne pas sa MdF. Pour le moment, nous arrivons quand même à nous débrouiller mais s’il n’y a plus de subventions, il n’y a plus de MdF car nous ne pourrons pas payer le loyer.