Les déclinistes sont à la mode. Leur propos sont repris partout. A longueur de chroniques et d’essais effrayants, ils prédisent le DÉCLIN DE LA FRANCE ! La grande, la belle, l’éternelle, la fille aînée de l’Église dégringole au rez de chaussée des tableaux statistiques ! Pour ne pas dire au sous-sol. La France ne brille plus au niveau international. La France, tout le monde s’en fout. Y’en a que pour les chinois, les indiens et autres petits hommes jaunes qui grouillent sans complexes en ignorant tout de la gloire et du génie du pays des droits de l’homme ! Les Ouzbeks, les Mandchous, les Bochimans, les Yankees et les Popov ne savent pas plus situer Paris sur une carte que Napoléon dans l’Histoire ! Mais quelle horreur ! La France décline, la France sombre, la France coule ! Et pourquoi ? Parce que la France a renoncé à éclairer le monde. Pour éclairer le monde, faut bosser, bande de feignants. C’est pas avec les trente cinq heures et la retraite à soixante ans qu’on va y arriver, bande de nazes. Quand on est soixante millions sur six milliards, qu’on représente donc un humain sur cent, faut se décarcasser pour se faire remarquer et tenir son rang.
Euh... C’était quoi, au juste, la grandeur de la France ? Faudrait se mettre d’accord sur ce qui est grand, et si c’est si grand que ça. Certes, la France a frappé l’imaginaire de la planète bien au delà de l’importance de sa population et de sa superficie. Mais pourquoi au juste ?
Parce qu’elle a été une puissance coloniale ? Un petit pays qui occupe un immense territoire. Comme le Portugal, la Hollande, l’Espagne, l’Angleterre. Au prix de beaucoup de violence, de brutalité, ça a concentré sur l’Europe beaucoup de richesse, et pour longtemps. Piller les colonies, ça rapporte, à court et à long terme, puisque nous profitons encore de la prospérité engendrée par la surexploitation, les massacres et l’esclavage. En Europe même, la richesse est remontée vers le Nord où le protestantisme lui offrait son pragmatisme et sa bonne conscience. En exportant leur culture en Amérique du Nord, scandinaves, germains et britanniques ont créé la super puissance du 20ème siècle. La France dans tout ça ? Napoléon met l’Europe à feu et à sang, et les petits Français apprennent à considérer que ce faisant il a oeuvré pour la grandeur de la France et la gloire des Français. Sauf qu’il a surtout trahi les principes de la Révolution Française.
Par la force de ses idées ? Nous y voilà. Ce n’est pas la brutalité de la France qui a enflammé les esprits dans le monde entier, mais les principes des droits de l’Homme. L’audace des révolutionnaires qui pour changer le monde osèrent tout. Qui remirent tout en question. Dieu. Le Roi. Le Temps, par le calendrier. La mesure du monde, par le système métrique. Pas le patriarcat, certes. Mais bon, quand même, ça dépote, cette histoire, faut reconnaître. Ce projet insensé, grandiose, illimité, cette capacité à repenser le monde en se libérant de tous les carcans identifiés (sauf un, oui, je n’oublie pas...) c’est là qu’a pris racine l’image de notre petit hexagone en mythe planétaire. Qui attire les audacieux du monde entier, qui fait rêver les misérables et espérer les prisonniers.... C’est de là que vient la vraie, la seule grandeur de la France.. Pas celle des généraux massacreurs et des armées en loques. Celle des rêveurs, des penseurs, des imagineurs d’un autre monde. Celle des gens qui avaient le temps de penser, de créer, d’imaginer, de voyager par l’esprit. Celle de la générosité, de l’universalité, de la grande et belle solidarité humaine...
Oui, je sais je m’emballe, c’est limite grotesque par les temps qui courent, par ces temps épiciers de taux, de statistiques, de courbes de croissance... Garçon, l’addition ! N’empêche. Il faut se rendre à l’évidence. Pour penser le monde, pour le rêver au futur, pour que germent les idées qui construisent l’avenir, il faut de l’énergie, de l’intelligence et, aussi, du temps libre. Pourquoi ces révolutionnaires, les philosophes, les esprits éclairés sont ils presque tous des bourgeois ou des aristos ? Parce qu’ils avaient du TEMPS. La grandeur de la France vient de là.
Car le temps, c’est ce qui reste quand on a fini de financer sa survie. Manger, dormir, s’habiller, ça coûte. Oui. Quand en 1936, il y a plus de 70 ans, le Front Populaire décida des quarante heures et de deux semaines de congés payés, ça hurla au scandale dans les milieux aisés. C’est qu’on allait ruiner le pays avec ces luxes insensés pour flemmards vulgaires. Depuis, les congés payés ont permis le développement du marché des loisirs, des sports, du tourisme, un pôle économique de toute première importance qui tournerait à vide sans les vacanciers. C’est juste un exemple que même les plus apothicaires des économistes peuvent comprendre.
Depuis 70 ans, la productivité du travail s’est démultipliée de façon exponentielle. Les Français sont des paresseux qui bossent. Dur et bien. En 70 ans, la semaine de travail est passé de quarante à... trente cinq, soit une décroissance de 12%. En d’autres termes, pour le même prix, le travail rapporte de plus en plus. La logique du système veut que ça soit encore très insuffisant. Il faut que ça coûte de moins en moins. Parce que les chinois, sur qui les droits de l’Homme n’ont strictement aucun effet, travaillent pour des tarifs du dix neuvième siècle, au bon vieux temps de la révolution industrielle et de cette misère ouvrière si vilaine à observer mais si délicieusement rentable.... Le 19ème siècle, bon vieux temps de la grandeur de la France, comme on s’y retrouve. La grandeur de la France serait-elle inversement proportionnelle au bonheur des Français ?
En France, l’amélioration de la redistribution sociale, créatrice de richesse par effet de consommation de masse, résulte toujours d’un rapport de force. Aux Etats-Unis, Ford comprit avant tout le monde qu’il serait plus riche le jour où chaque ouvrier pourrait se payer une voiture. Ici, ce n’est qu’acculées par émeutes ou hécatombes que nos féroces élites économiques lâchent des miettes du gâteau. En 1945, il a fallu les effets d’une guerre monstrueuse, d’un affront majuscule à la grandeur de la France et la destruction du pays pour qu’on réorganise fondamentalement le droit du travail, les services publics, la gestion des ressources énergétiques. Pour qu’on invente la sécu et la retraite, merveilles de solidarité, vrai progrès social. Merci la guerre, autrement on y serait encore et d’ailleurs on y retourne.
Puis vint le joli mois de mai. Mai 68. Quelques courtes semaines de vacances miraculeuses, avec tout le monde dehors, les gens qui parlaient, qui riaient, qui libéraient une parole insoupçonnée, qui débridaient leur imagination au point que l’esprit de 68 a soufflé pendant trente ans. Parfois pour le meilleur, parfois contestable, mais toujours sincère, spontané, créatif et drôle. Il aura fallu quarante ans pour que les esprits chagrins arrivent à en effacer la légitimité avec la mesquinerie de ceux qui n’y comprirent rien. Quelques semaines d’apnée économique et les augmentations de salaire jugées impossibles se matérialisèrent comme par enchantement. Temporairement.
La mondialisation, merveilleux principe à long terme dans sa capacité à rapprocher les peuples, aggrave dans un premier temps le rapport de force entre riches et pauvres, hommes ou pays. Petit à petit, les avantages acquis après la guerre, la grève, et trente années de productivité surmultipliée, sont grignotés par la capacité de circulation des capitaux et de planquage des profits. Et par l’affirmation constante que seule l’économie de marché fonctionne. Et dans une seule version libérale avancée. Quelques années de diminution du prix du travail, de soumission par le chômage, d’intimidation par la précarité, les supposés paresseux morflent.
Ce n’est pas encore assez. Puisque le prix du travail baisse, et que donc on gagne moins en pouvoir d’achat, il suffit de... travailler plus pour gagner plus ! Elle est pas belle, celle là ? ! Autrement dit, vous vous faites baiser depuis trente ans, mais si vous écartez un peu plus, on vous baisera encore mieux. Ce n’est pas à vous de profiter du système que vous entretenez par votre travail. Y’a des professionnels pour ça. Des qui s’y connaissent. Des qui détiennent les capitaux. Des riches de plus en plus riches, qu’on vous montre à la télévision pour que vous compreniez bien à quel point c’est pas vous ! Vous, vous êtes de plus en plus pauvres, et c’est de votre faute, bande de parasites plus prompts à arnaquer les assedic et la sécu qu’à vous bouger les fesses pour avoir deux ou trois jobs simultanés comme les américains, qui sont hyper riches sauf quand ils sont hyper pauvres. Pas de juste milieu. Vae victis. Malheur aux perdants.
La France était-elle en déclin pendant les trente glorieuses ? L’espérance de vie augmentait chaque année. Il n’y avait pas de sdf dans les rues. La recherche était financée publiquement. Les intellectuels français étaient traduits et connus dans le monde entier. Le profit immédiat s’effaçait devant l’investissement à long terme. Notre pays épatait le monde avec le paquebot France, le Concorde, ou le TGV. Non, en ce temps là, la France n’était pas en déclin. Au contraire. Il n’y a pas contradiction entre la redistribution sociale et une France dynamique et glorieuse. On peut même considérer qu’une population qui perçoit dans son train de vie les effets de son travail est plus heureuse. Donc plus productive que les victimes du burn-out qui finissent par se suicider sur leur lieu de travail. Burn-out engendré par l’idéologie du tout-boulot que prônent les déclinistes. Qui veulent que les gens travaillent plus longtemps. Plus d’heures par jour, plus de semaines par an. A les en croire, la France retrouvera la place qui lui revient, elle retrouvera sa grandeur. Compris ? La grandeur, c’est métro, boulot, dodo, c’est le travail comme valeur épanouissante de l’individu. Même caissière sous les néons d’un hyper ? Même pilote de marteau piqueur ? Même vigile devant une agence bancaire ? Oui ! C’est ça, la grandeur.
Tant qu’on mesurera le bien-être et le moral des ménages en termes quantitatifs de consommation, achat d’écrans plats, de micro-ondes ou de voitures, on échouera à redonner confiance aux Français. Il faudra bien intégrer un jour des notions qualitatives. L’angoisse de perdre son job, la compétition exacerbée, la dictature d’objectifs constants, superposés et hors d’atteinte, la précarité, la peur du lendemain autant d’éléments qui pèsent en termes sociaux et devraient être décomptés en négatif. Ils coûtent cher à la collectivité et empêchent les gens de donner leur meilleur au travail.
La France est encore un des pays les plus riches du monde. En partie parce qu’à une époque elle s’est déshonorée par la colonialisme. Ce temps là ne reviendra pas et c’est tant mieux. La vraie grandeur est ailleurs. C’est par l’exportation de ses idées que la France a gagné son statut spécifique. Les idées ont été produites par des hommes qui ne faisaient pas les trois huit pour survivre. Ils avaient accès à l’éducation, et au temps libre. Ouvrir l’éducation et le temps libre à tous, c’est accroître les chances de produire des idées.
Éducation :pour tous, à tout moment. Éducation permanente pour les adultes, bien sûr. Mais aussi énorme effort d’éducation pour les enfants. Pas seulement par l’école, mais par la libération de temps des parents. Exploiter chaque atome de créativité, d’intelligence, ne rien perdre de ce qui peut enrichir la collectivité.
Temps libre. Faire passer la semaine de travail à trente heures pour tous, y compris les chômeurs et les prisonniers. Voire moins. Ce n’est pas économiquement viable ? L’économie doit être soumise à l’humain, et pas le contraire. Et on peut créer des nouveaux marchés. Ici et maintenant. Intégrer toute l’activité domestique de maintenance domestique, de soin aux bébés, vieillards et handicapés dans le champ économique. On ne peut pas partager le travail avec les chômeurs ? Parce que c’est moins rentable ? Pour qui ? La rentabilité dépend de la manière dont on la calcule. Au bénéfice des actionnaires ou au bénéfice de tout le monde. Le prix de la déprime ambiante est astronomique. On n’a pas les moyens. Un élan collectif crée de la plus value. Humaine, donc économique.
Si la France créait un modéle socio économique aussi puissant qu’à son époque la social démocratie, un modèle qui sans supprimer les actionnaires partagerait les bénéfices avec les autres agents économiques, gageons que le supposé déclin de la France ne serait qu’un souvenir. Et si le déclin de la France ne peut être combattu que par la kleenexisation des salariés, l’angoisse du lendemain et la précarité généralisée, alors je n’ai pas envie de cette grandeur là... Je préfère le déclin. Et si le déclin c’est moins de différence entre riches et pauvres, le partage équitable du temps et du travail, la priorité absolue à l’éducation et la culture pour tous, alors vive le déclin !