Il était une fois, une grand-mère qui parlait à ses petites filles, réunies autour d’elle...
Faut-il le dire aux petites filles ? Le Prince Charmant n’est qu’une hypothèse. Son existence n’est attestée par aucun scientifique digne de ce nom, ni aucun témoin crédible. J’ai dit crédible, Charlotte ! Le témoignage de la Belle au Bois Dormant, c’est un peu léger, non ? Elle l’a vu, elle l’a vu ... Faut voir ! Peut-être qu’après une sieste de cent ans, elle n’était pas bien réveillée... Allez savoir ! Et si elle s’était trompée ? Elle a peut-être cru voir le Prince Charmant, et ensuite, elle est allée raconter ça à tout le monde ! Vous imaginez la scène, lorsqu’elle s’est levée d’un bond et a couru partout en hurlant : Je l’ai vu ! Il est venu ! C’est le Prince Charmant ! Il m’a embrassée ! On va se marier et on aura plein d’enfants ! Nananère ! Et qu’ont fait les autres, à votre avis, devant cette folle échevelée, dans sa robe poussiéreuse et froissée ? Ils ont applaudi, trop polis ou trop veules pour dire le fond de leur pensée. Le Prince Charmant, on n’est pas sûr, vous savez... Oui, c’est à toi que je parle, Manon. A toi, à tes copines Lolita et Samia. Et à toi aussi, Charlotte ! De quelle couleur tu la veux, ta panoplie de princesse ? Rose ? C’est original, ça...
Le Prince Charmant n’existe pas. En tous cas, il n’habite pas le quartier. Assise sur le banc du square, Christine regarde passer les hommes. Ce sont des pères, des grands-pères, des oncles ou des frères. Pas l’ombre d’un Prince Charmant. Peut-être qu’elle ne regarde pas comme il faut ? Elle pose sa poupée sur le banc et se force à les dévisager. Là, c’est Pierrot qui rentre du chantier. Il a de la peinture dans ses cheveux gris et de la fatigue dans ses yeux. La fatigue, Pierrot la traîne du lundi au dimanche. Elle l’a rendu triste et presque laid. Pourtant, à vingt ans, Pierrot avait tout du Prince Charmant. Christine le sait car elle a vu la photo de son mariage avec le costume sombre, la mèche brillante sur son front et la petite moustache à la Clark Gable. A son bras, une fille jolie comme un cœur, avec des fleurs et un voile de mousseline dans les cheveux. C’est sûr qu’on ne reconnaît pas bien Bernadette, sur la photo. C’était il y a trente ans. Depuis Clark Gable s’est fait la tête de Jacques Balutin. Ca lui va moins bien... Tiens, ça, c’est le père d’Emilio. Ni prince, ni charmant, quand il rentre ivre mort et qu’il vomit sur le paillasson. Emilio tremble dès qu’il le voit s’approcher. L’habitude des taloches... Là, c’est Rachid et Georges. Ces deux là ne prient pas le même dieu, mais, question filles, ils pratiquent la même religion. Celle des caves poisseuses, des gamines brutalisées, menacées, bafouées, humiliées. Leur hypocrisie de mâles mal éduqués s’accommode formidablement bien des paradoxes, lorsqu’ils salissent avec hargne celles dont ils implorent la pureté. Le voile, ils l’ont devant les yeux. Il les empêche de voir que le monde a changé et qu’un jour ou l’autre, ces filles là leur exploseront à la gueule. Certaines relèvent déjà le nez, se battent pour exister... Et les autres ? Qu’est-ce qu’elles attendent, les autres filles, tellement écrasées qu’elles n’imaginent même pas être sujets de leurs vies ? Peut-être qu’il faudrait leur dire, pour le Prince Charmant ? Qu’un Prince Charmant, ça n’engrosse pas les filles, à la va-vite, dans un garage à vélo pour mieux les répudier après. Qu’un Prince qui n’a pas le courage d’entrer dans une pharmacie pour acheter une boite de 6 et qui n’est pas fichu d’enfiler correctement un préservatif, ne vaut peut-être pas la peine qu’on s’y attarde trop. Ce Prince là, il y a fort à parier qu’il ne se lèvera pas, la nuit, quand ses mômes auront de la fièvre. Il ne se lèvera pas pour débarrasser la table, ni pour aller chercher lui-même sa bière pendant le match, ni pour aider un pote. Encore moins pour aller voter. Un jour ou l’autre, il ne se lèvera même pas pour aller bosser. Un type assis qui n’a pas été informé de la fin de la domesticité... Ca intéresse quelqu’un, un Prince Charmant vautré sur son canapé ? Il faut croire... S’il n’existait pas des générations de petites princesses conditionnées à tout accepter, l’espèce finirait bien par disparaître ! Il suffirait que les filles boycottent le produit et, instinct de survie oblige, les Princes seraient contraints d’évoluer pour se reproduire... Ils finiraient par apprendre à leurs mômes l’usage des mots et du latex ! Encore un petit effort, Prince Charmant : Tout est écrit sur la notice, il y a même des dessins. Rien ne t’empêche de t’entraîner avant le jour J. Ca manque de romantisme mais une hépatite, le SIDA ou un gosse à 17 ans, ça te fait rêver, toi ? C’est un petit bout de caoutchouc, le préservatif mais ça peut se révéler un test bien utile pour savoir à qui on a affaire...
Le Prince Charmant n’existe pas. Ou bien, il a raté son bus ! Ou alors, il a été retenu dans une autre histoire, enfin, quoiqu’il en soit, il n’est pas encore arrivé. Christine l’attend. Elle a rendez-vous à 19H00, c’est un peu tard pour le Prince Charmant mais il a foot le mercredi. Le Prince Charmant joue avant-centre. Christine l’attend, à l’arrêt de son bus. Elle se repasse, pour patienter, leurs derniers baisers. Celui de la cage d’escalier de la tour B (pas mal...), celui du palier du 2ème étage, quand la minuterie s’est éteinte... Celui... Le bus arrive mais pas de prince. Tant pis, elle attend le suivant. Le suivant... Le suivant... Il fait nuit. Elle consulte sa messagerie, des fois qu’il aurait l’idée de la prévenir. Rien. Christine remonte la glissière de son blouson et se décide à rentrer. En passant près du square, trois types assis sur un banc la sifflent et lui proposent de se livrer, avec eux, à des jeux qui ne la tentent pas... Comme elle ne répond pas, il la traitent de salope et crachent leur bêtise sans retenue. Christine presse le pas, la peur la traverse de part en part. Les trois types s’excitent, s’égosillent, se débraguettent, la poursuivent pour rire. Ils sont en bande, ils se sentent forts et ils sentent fort : des hommes, des vrais ! Ils ne prennent même pas la peine de faire croire à un quelconque sentiment et n’ont pas fini de s’étonner de ce qu’un vagin a une bouche pour dire non et des jambes pour courir ! Car Christine court, le ventre noué, le cœur en bataille. La trouille. Les types hurlent, lui jettent quelques pierres, une petite lapidation de rien du tout ! Ils la poursuivent en rigolant, jusqu’à ce qu’un bus s’arrête à sa hauteur. Elle grimpe, essoufflée. La conductrice lui adresse un de ces regards qu’on n’oublie pas avant de refermer la porte au nez de ses agresseurs. Christine éclate en sanglots, elle tremble de colère et d’effroi. Il lui semble qu’elle ne retrouvera jamais son souffle. Les trois types tambourinent contre la porte du bus qui redémarre, hurlent leur haine à celle qui a cru possible de leur résister. Décidément, il y a des Princes Charmants qui se perdent...
Le Prince Charmant n’existe pas, ou bien c’est un alibi pour tous les autres. Une entourloupe pour faire tenir les filles tranquilles pendant que le loup les dévore. Christine fait la queue au Bureau des Entrées, sa carte de sécu à la main. Elle est seule. Quand elle a annoncé au Prince Charmant qu’elle avait du retard, il s’est moqué d’elle ! Puis, il l’a traitée de garce ! Elle l’avait trompé, c’est sûr !
Le gosse peut pas être de moi, criait-il furieux, on l’a fait qu’une fois !!! Parce qu’en plus, il est crétin, le Prince Charmant. Il a des millions de spermatozoïdes en pleine force de l’âge, tapis dans chaque goutte de son sperme et il croit quoi : que la première fois, ils vont se contenter d’une répétition générale ?
Y a un ovule, là, chef !
Oui mais on ne rentre pas, mon vieux. C’est que la répét ! On règle l’éclairage et, en plus, on n’a pas les costumes !
Ah ! Bon. Si vous le dites, Chef. Repli Général ! On retourne d’où on vient !!! Christine a le ticket 212. Encore 6 personnes, devant elle. Elle voudrait bien s’asseoir mais il ne reste pas une chaise libre. Elle a mal au ventre. C’est l’appréhension, sûrement. Plus que 5 personnes. Une dame, très enceinte, la frôle, s’avance vers le guichet. Christine détourne le regard. Elle a envie de pleurer. Elle songe au Prince Charmant qui lui a dit de se débrouiller. Les I.V.G., c’est des trucs de gonzesse ! En plus, c’est pas de sa faute à lui, quoi, elle aurait pu faire attention ! Et quand elle lui a demandé de l’accompagner, il lui a rappelé qu’il avait entraînement de foot. Ca c’est indiscutable. Bon Prince, il lui a filé deux tickets de bus : un pour l’aller et l’autre pour le retour. Au prix où est le bus, elle n’a pas à se plaindre ! Numéro 210. L’angoisse de Christine la vrille et elle frissonne malgré la chaleur de la salle d’attente. Plus que deux personnes et elle enregistre son entrée. Elle est presque à douze semaines. Le temps de comprendre ce qui lui arrivait, de savoir où s’adresser et d’obtenir les rendez-vous, tout s’est passé si vite... Au centre, on lui a expliqué : les formalités, le déroulement de l’intervention, comme ils disent, et qu’elle devra surveiller sa température pendant plusieurs jours, signaler toute hémorragie et prendre les comprimés qu’on lui a remis pour réparer la muqueuse de son utérus. Elle sait tout et rien de tout cela n’a de sens pour elle.
NUMERO 212 ! clame une voix sonore, derrière le guichet. Christine s’avance, les jambes molles, tend le papier qu’on lui a donné. Elle a honte, soudain, comme si la foule, qui se presse autour d’elle en attendant son tour, savait ce qu’elle va faire. Pourtant, la psychologue qu’elle a rencontrée dans son parcours d’I.V.G. l’a mise en garde contre cette culpabilité qui, lui a-t-elle expliqué, ne lui serait d’aucune utilité.
Ne perdez pas votre énergie à regretter votre geste, lui a-t-elle dit doucement, en lui serrant la main. Au contraire, usez-la pour vous battre afin que cela ne vous arrive plus jamais. Vous pouvez choisir d’être responsable de votre vie et de votre fécondité. Ne laissez jamais personne décider à votre place ! Christine sursaute, la dame derrière son guichet s’agite, lui parle et elle n’a rien entendu. Au hasard, elle tend sa carte de sécu.
YVETTE ! beugle soudain l’employée en se levant de son siège pour interpeller sa collègue de l’autre guichet. C’EST QUEL CODE, POUR LES I.V.G. ? Je l’ai pas sur mon écran. Christine blêmit. Cette fois, c’est sûr, tous les regards sont braqués sur elle. L’employée se rassoit, comme si de rien n’était, comme si elle ne venait pas de transgresser le secret médical auquel elle est assujettie. Elle a trouvé le code informatique qui résume en trois chiffres ce que Christine va vivre et porter seule : L’angoisse, la douleur, le désarroi et la honte. Comme si elle ne guettait que ce signal, une dame se lève, près de la porte. Une dame bien mise qui semblait attendre son tour. Erreur, elle attendait sa proie. Christine le découvre lorsque la dame l’accoste, sourire de madone et poigne chaude sur son bras. L’employée, derrière son guichet, les regarde, complice. Christine baisse les yeux sur ses mains où la vierge éthérée, en bleu marine et foulard beaux quartiers, a glissé une petite brochure. Cette brochure parle de l’I.V.G. Elle est illustrée d’un mini cercueil orné d’une photo de fœtus. Christine défaille, les mots lui sautent au visage. Génocide ! Sauver l’enfant à naître ! La dame lui serre le bras et l’entraîne au dehors. Christine sent son souffle ardent tandis qu’elle lui parle, d’un ton doucereux et autoritaire, de crime contre l’humanité et de la lutte des esprits du bien contre le mal.
Ici, martèle-t-elle en traversant la cour de l’hôpital, on tue des bébés. De pauvres êtres innocents... Christine tente de se soustraire à sa poigne, cette femme lui fait peur, comme lui fait peur la dizaine de personnes rassemblées devant la porte du centre d’orthogénie où elle a rendez-vous. A leur approche, ils entonnent des cantiques. Christine, la vue brouillée et le corps en débâcle, perçoit des regards incisifs, des lèvres menaçantes. La dame n’a pas lâché son bras et la couvre d’un flot de paroles qu’elle voudrait ignorer.
Laissez-moi... supplie Christine, d’une voix rauque qu’elle ne reconnaît pas.
Pas question ! répond l’autre qui continue de lui jeter à la figure des mots meurtriers. Le vigile de l’hôpital les observe sans intervenir. Les visages valsent, autour de Christine. Visages inquiétants, yeux hallucinés, croix, cardigans, cheveux sages, soutane et col romain. Elle en a le tournis. Elle essaye, une fois encore, d’arracher son bras aux griffes qui l’enserrent...
Je... J’ai rendez-vous, balbutie-elle, laissez-moi... A sa grande surprise, l’autre lui libère le bras. Au bord du malaise, elle s’avance vers le petit groupe qui fait front et se resserre pour l’empêcher d’entrer. A présent, ils sont immobiles et silencieux, une muraille immuable contre laquelle elle s’acharne en vain.
Laissez-moi passer ! supplie-t-elle en tentant de capter les regards qui s’échappent et la traversent. Je ne peux pas garder ce bébé... Ils sont figés, leurs yeux ne cillent pas. Derrière eux, la porte s’ouvre, une infirmière apparaît sur le seuil.
Laissez-la entrer ! intime-t-elle en les repoussant. Vous n’avez pas le droit d’empêcher la circulation des patients. Personne ne fléchit. L’infirmière insiste, menace d’appeler les forces de l’ordre.
Je ne reçois d’ordre que de Dieu, répond le col romain d’une voix grave. L’infirmière, impuissante, part téléphoner. Christine a envie de vomir. Son ventre est de pierre et les mots tambourinent sur son crâne comme les trois salauds contre la porte du bus. Quels qu’ils soient, il y a toujours des gens pour penser qu’ils ont pouvoir sur l’autre, sur le corps de l’autre, surtout si cet autre est une femme ! Ils n’ont pas tous le même visage, mais ils ont été façonnés avec les mêmes mots, les mêmes idées patiemment dupliquées, instillées, avec douceur ou brutalité, par-delà les générations. Sans doute sont-ils victimes, eux-mêmes, de la manipulation de ceux qui veulent tenir le monde dans leurs paumes... Imposer la prétendue loi de Dieu à la place de celle des hommes... Régner par la violence ou la terreur... Asservir l’humain à leur profit...
Christine est à cent lieues de ces considérations. Elle a quitté brusquement l’hôpital en se tenant le ventre, submergée par la nausée et la détresse.
Qu’est-ce qui va se passer, Samia ? C’est ça que tu veux savoir ? A ton avis ? Ca finit comment, les contes, rappelle-toi...
Le Prince Charmant n’existe pas. Ou alors, il n’est pas en vente libre. D’ailleurs, c’est écrit sur le paquet : L’abus de Prince Charmant nuit gravement à la santé. Christine en sait quelque chose, qui traîne son ventre au rayon layette du centre commercial. Après sa rencontre chaleureuse avec le commando anti-I.V.G., elle n’a plus remis les pieds à l’hôpital. Mais elle entend leurs cantiques fourbes jusque dans ses rêves. Elle a gardé le bébé, affronté ses parents. Mieux : Les deux familles se sont entendues pour unir leurs rejetons, ajoutant au malheur de ce bébé indésirable, le malheur d’un couple sans avenir. L’honneur des lignées est sauf, qu’importe si c’est au prix du ravage de trois vies. Christine est résignée. Le malheur gigote dans ses entrailles qui ne sont nullement bénies. Si c’est un gars, on l’appellera Domination, si c’est une fille : Renonciation.
Le prince Charmant, c’est l’opium des gamines à qui personne n’a appris qu’elles devaient d’abord compter sur elles-mêmes. Se construire un avenir avant de le partager avec un autre. Connaître leur corps avant d’y laisser entrer n’importe qui. Faire quelque chose de leur vie avant d’en faire une autre. C’est un piège pour les garçons, aussi, figés dans des rôles, des stéréotypes qui leur vont, parfois, comme un pull-over à une girafe.
Le Prince Charmant, c’est comme le trou dans la couche d’ozone, ça concerne tout le monde et tout le monde agit comme si c’était la faute de l’autre. Christine espère que son Prince changera, qu’il finira par mûrir...
Qu’est-ce que tu en penses, toi, Lolita ?
Peut-être, si elle demande à sa marraine, la fée, de l’aider...
Mes petites filles, il est temps que quelqu’un vous le dise : Les Princes se transforment plus volontiers en crapauds que le contraire.
Le Prince Charmant n’existe pas. En tous les cas, il ne traîne pas devant l’évier. Le Prince Charmant est soluble dans l’eau de vaisselle, c’est un fait constaté dans bien des foyers. Le Prince Charmant taille petit, question partage des tâches. Si j’osais, je dirais que les taches se répartissent de la façon suivante : Il les fait, elle les essuie. J’entends tout de suite les protestations de celles qui ne se livrent pas à leur colère :
Tu exagères, moi, mon Prince Charmant, il m’aide, à la maison ! Qu’est-ce que je disais ! Voilà les résignées de service qui se croient responsables en chef de la serpillière et parviennent à se réjouir d’être aidées, là où le seul mot acceptable est partage équitable. Il y a des leçons de génétique à réviser : sur quel chromosome, exactement, se situe le gène de l’aspirateur et de la balayette des chiottes ? Quelle anomalie génétique peut bien justifier qu’une moitié de la planète asservisse l’autre avec une bonne conscience émouvante de naïveté ? Et qu’est ce qui pousse près de deux milliards de petits chaperons rouges à se jeter dans la gueule du loup et à accepter sans sourciller que la grand-mère ait de grandes oreilles et un poil dans la main, question tâches ménagères ? J’entends déjà les inconditionnels du conditionnement hurler au loup, (sans blague !) et dire que Christine est libre, si elle le veut, de refaire sa vie ailleurs... Oui, c’est vrai, elle est libre. Elle peut prendre les trois gosses, un bout de valise et son livret de Caisse d’Epargne et demander un logement H.L.M. dans la ville d’à côté. Elle peut. Elle pourrait... Il suffirait de ressortir les onze C.C.B. qu’elle cache dans sa boite de couture, là où jamais son Pince Charmant, son Tape Crûment, son Cogne Méchamment n’aurait l’idée de les chercher. Il suffirait qu’elle porte plainte... Christine pose son torchon pour aller gronder son petit Prince de 9 ans qui joue à frapper ses sœurs avec le balai, pour qu’elles lui donnent leurs bonbons. Ces gosses, quelle imagination ! On se demande où ils vont chercher tout ça ...
Le Prince Charmant est un lâcheur. Inutile de compter sur lui pour vieillir ensemble. Vieillir, ça le répugne. Sincèrement, vous en avez lu beaucoup, des histoires de Prince Charmant à cheveux blancs ? Non, le Prince Charmant, vieillir, c’est pas son truc ! Du coup, il échappe ! A 45 ans, il trouve soudain du charme aux joues fraîches des soubrettes. Christine ne dit rien. Ca lui fait des vacances. Quand la minette en a assez du vieux barbon, elle le réexpédie, direction le Château Enchanté. Christine lui ouvre sa porte, histoire de ne pas finir seule. Quoique cela ne changerait pas grand-chose, après tout... Les gosses sont partis. L’aîné est en Centre Educatif où il apprend qu’on doit demander avant de se servir. Oui ! Même pour se faire une fille et même si ça presse ! Les gamines sont fiancées, à des petits princes sans ambition. La cadette attend son deuxième pour l’été. Le temps glisse sur leurs vies...
A 65 ans, le prince Charmant ne se souvient plus. Le docteur l’examine et conclut que ses neurones sont imbibés comme des cerises à l’eau de vie. Sa mémoire vive est saturée. Un truc épatant pour oublier que sa princesse avait déjà 100 ans, quand il l’a rencontrée. Et, à 70, il s’éclipse, sans payer la note. 10 ans plus tôt que Christine, sublime lâcheté. Ah, faut pas compter sur le Prince Charmant pour ranger avant de partir !
Elle n’est pas drôle, ton histoire, mamie...
C’est comme ça, Charlotte ! Et enlève les doigts de ton nez. Il faut apprendre les bonnes manières, ma petite fille, si tu veux te trouver un mari, plus tard...