Backlash in progress*

*En français: Retour de manivelle en préparation….

thAl Capone tomba pour fraude fiscale.

Ça ne veut pas dire qu’il était innocent. Ça veut juste dire que l’arsenal juridique étasunien ne disposait pas de lois aptes à prouver ses activités de mafieux assassin. Mais Al Capone est bien passé à l’histoire comme bandit. Pas comme fraudeur fiscal.

À ce jour, en France, selon des chiffres sous évalués (car collectés a minima, sans tenir compte des mineures, des internées, des sdf…), un violeur sur cent finit en prison.

UN sur CENT.

Quatre vingt dix neuf violeurs sur cent peuvent compter sur l’arsenal juridique de notre pays, filet à très larges mailles pour les agressions et crimes sexuels. Ils se baladent tranquilou, les mains dans les poches et la conscience en paix.

La présomption d’innocence ne fait pas de ces violeurs des innocents mais des salauds ordinaires, nombreux, variés et bénéficiaires d’un système qui roule pour eux depuis toujours.

Ils sont des coupables en liberté. Ils le savent. Ils vivent parmi nous, ils sont nos voisins, nos amis, notre famille, nos collègues, nos idoles parfois….

Toutes et tous autant que nous sommes, sans exception aucune, connaissons, fréquentons ou sommes une femme violée. Il se peut que nous l’ignorions. Mais c’est un fait.

th-1Depuis Weinstein, les hashtags MeToo et BalanceTonPorc, on dit que la parole des femmes se libère. Que ça va tout changer. Et que c’est une bonne chose.

Les femmes ont toujours parlé. Qu’elles aient été entendues, voire écoutées, est une autre affaire. L’élément nouveau ? Les réseaux sociaux. La parole des femmes en direct, sans filtre ni censure préalable, brise l’isolement. Coup de projecteur sur le continent noir. Stupeur de tous ceux qui ont l’habitude, depuis toujours, de parler à notre place. Face à l’ampleur du phénomène, leur première réaction est l’étonnement. Ils n’en reviennent pas! Les chiffres sont pourtant connus depuis longtemps. Ça leur avait échappé, c’est ballot…

Expriment-ils pour autant leur empathie avec les victimes? Leur solidarité? Leur révolte? Leur répulsion ? Leur désir d’en savoir plus?

th-2Les exemples qui suivent ont été grappillés dans les média et illustrent in vivo le terme « réactionnaire ». Est réactionnaire, selon le petit Robert, un « mouvement d’opinion qui agit en sens contraire du mouvement qui a précédé ». La parole des femmes dérange. Comme on ne peut pas la contester sur le fond, tant sa légitimité est évidente, on attaque par petites touches, à la sournoise, par le « oui, mais… » qui fera le lit de la désinformation à venir. Intéressant de voir de près comment ça fonctionne. La fonction de la réaction est le maintien de l’ordre établi, de l’idéologie dominante, du pouvoir en place.  L’effacement de la mémoire des luttes ne commence pas autrement. Ce sont les dominants qui écrivent l’Histoire. Réacs d’aujourd’hui et de toujours.

th-3Eric Naulleau sur Twitter :

8/2/18: « Franchissement d’un nouveau cap du délire avec les rumeurs d’agression sexuelle concernant Nicolas #Hulot : désormais l’inexistence de tout élément à charge vaut charge, l’absence de preuve est bien la preuve que ».

« cap du délire« ? Non. Loi du plus fort. Hulot n’a pas été jugé. Ni innocenté. Les faits étaient prescrits. Nuance.

9/2/18: « Difficile de décider ce qui est le plus écœurant dans l’affaire #Hulot. Le montage journalistique pour vendre un peu de papier ou la meute de twittos par l’odeur du sang alléchés ».

- « écoeurant« ?  Comme quand il y a trop de sucre dans la meringue? Nous ne sommes pas ici dans le domaine de l’analyse, ni de la rigueur, ni des faits.

- « l’odeur du sang« ? Du sang de qui? Pas de Hulot en tout cas, resté en place sans le moindre problème. Quant à celui des victimes, (Hulot lui même a utilisé ce terme chez Bourdin) qui s’en soucie?

10/2/18: « Après la prostituée et maîtresse-chanteuse de l’affaire #Darmanin, le journalisme poubelle de L’#Ebdo dans l’affaire #Hulot : les dessous du féminisme deviennent douteux. Un minimum d’hygiène morale s’impose ».

 - définir la plaignante par les termes « prostituée » et « maîtresse-chanteuse » est un choix délibéré pour la disqualifier.

-amalgamer l’ Ebdo (journal qui ne se définit pas comme féministe), au féminisme pour faire porter au « féminisme » (qui n’aurait qu’une forme unique? globale? ) la responsabilité de ce qu’il décide de reprocher à l’Ebdo est sidérant d’honnêteté intellectuelle.

Perché sur sa probité et sa rigueur, le donneur de leçons d’ « hygiène morale » offre une plongée dans son inconscient: « …les dessous du féminisme deviennent douteux« …  L’association d’idées entre féminisme et lingerie, négligé, cradingue, ça le regarde. Mais en quoi est-ce un argument?

th-4Franz-Olivier Giesbert dans LePoint (15/2/18)

Je me suis contentée des accroches qui annoncent la couleur de l’article. J’ai mis en gras les éléments de langage qui distordent les faits. Les mots menteurs, en d’autres termes. À ce jour aucun ministre n’a démissionné, ni été démis de ses fonctions.

- « Dérives du féminisme version ultra : désormais, en France, tout suspect est présumé coupable, surtout s’il est ministre et accusé de viol.

- La misandrie est un mot qui n’avait plus cours. Il désigne une affection de l’esprit : une haine morbide des hommes, le contraire de la misogynie. Force est de constater qu’elle est à son comble, ces temps-ci.

- Les phallocrates, aujourd’hui aux abris, seront-ils bientôt de retour ? L’affaire Nicolas Hulot marque-t-elle le début d’un grand retournement de l’opinion après les apologies de la délation qu’il a fallu se farcir depuis qu’a éclaté le scandale Weinstein ? »

Le patriarcat est ce système dans lequel une telle manipulation est publiée au simple prétexte qu’elle émane d’un mâle alpha ayant voix au chapitre.

th-5Michel Onfray sur LCI, le 4/2/18

Attention, philosophe en action:  »Je ne pense pas que quand on viole les femmes on leur propose d’aller dans une boite à partouze et qu’ensuite on passe la nuit dans l’hôtel. Ce n’est pas comme ça que ça se passe, ce n’est pas l’idée que je me fais du viol« .

Comprenez, les filles! Il ne « pense pas que« … « c’est pas comme ça que ça se passe! » Sachez qu’il vous faut correspondre à l’idée que le grand philosophe se « fait du viol ». Encore un analphabète du féminisme qui la ramène quand même. C’est la légitimité de la couille.

« Cette idée que des femmes consentent à des relations sexuelles et le lendemain se prévalent de ces relations sexuelles pour dire qu’elles ont été violées je trouve que c’est un peu excessif à l’endroit des femmes qui elles se sont faites violées, un soir dans un parking par des gens qui leur ont mis un couteau sous la gorge et qui ont abusé d’elles car la mort était peut-être au rendez-vous si elles se refusaient« .

Quelqu’une peut-elle se dévouer et révéler à Monsieur Onfray que la plupart des viols sont commis par un proche de la victime? Faudrait pas qu’il meure idiot, un garçon intelligent comme lui!

thPierre Arditi  sur C8  (Salut les Terriens), 17/2/18

« Là, ça commence à rappeler une période pas formidable pour notre pays, et le puritanisme anglo-américain ne me convient pas »

- « période pas formidable pour notre pays » ici, on assimile des femmes qui brisent le silence aux collabos qui dénonçaient des juifs pendant l’Occupation. Pour les obstrués de la comprenette, rappelons que les collabos livraient aux nazis, par lettre anonyme, des personnes qui n’avaient commis aucun crime. Ils étaient juifs, ce qui à l’époque pouvait envoyer à la mort. Et c’est à ces joyeux drilles qu’on compare les victimes brisant l’omerta.

- « le puritanisme anglo-américain ne me convient pas »  On suppose qu’Arditi s’inquiète d’initiatives éparses, plus ou moins opportunistes et chercheuses de buzz, certaines plus contestables que d’autres. Décrocher des Balthus? Débile. Changer la fin de Carmen? Pourquoi pas? Question de liberté artistique. On ne saisit pas en quoi elles délégitimeraient la parole des femmes. Qu’Arditi se soucie de préserver ses chances de tourner avec Allen ou Polanski, ça le regarde. Qu’il l’exprime aux dépens des victimes est injustifiable.

- … « nous sommes aux portes d’une société qui dirait ce que nous devons être, ce que nous devons aimer, ce que nous devons lire« . Pourquoi ai-je le sentiment que nous autres gonzesses y sommes déjà, depuis toujours, dans cette société là, où d’autres décident pour nous?

Ces messieurs (il y en a d’autres, et certaines femmes, on le sait, n’hésitent pas à se ranger de leur côté…) se sont-ils demandé ce qu’il convient de faire pour mettre fin au scandale de la violence sexuelle des hommes sur les femmes? Non. Ils ont trop à faire: débusquer les éventuelles « menteuses » « mytho » « manipulatrices ». Ils veulent dénoncer les « excès » des femmes qui parlent. Aux aguets du moindre interstice où glisser leur inquiétude de privilégiés, leur mépris du féminin, leur fiel. Dénoncer, c’est pas beau, mais eux ils ont le droit, c’est trop grave. Le droit de choisir son camp: l’ordre établi, la pérennité de la violence, la loi du plus fort.

Une certitude: dans les affaires Darmanin et Hulot, certain-e-s connaissent la vérité: eux mêmes, et leurs victimes. Eux, ils savent. Elles, elles savent. Aux uns les micros, la dénégation et la présomption d’innocence. Aux autres l’incrédulité, le doute, la remise en cause, la présomption de mensonge. Ça s’appelle la culture du viol.

th-1La culture du viol, c’est quand un Président de la République et un Premier Ministre, sans en savoir plus, sans en exprimer davantage, affirment leur confiance en deux ministres accusés de viol. À brûle pourpoint, dans un contexte où un violeur sur cent va en prison, on commence par faire confiance à une des deux parties au détriment de l’autre.

Rappelons aux mémoires déficientes qu’il y a peu Bayrou, de Sarnez, Goulard démissionnèrent pour simple soupçon… d’emploi fictif! Pas plus de « confiance » que de beurre en branche pour les MoDem, l’affaire était trop grave! Alors que là, c’est juste des meufs qui font du bruit avec leur bouche, alors merde, restons sérieux!

La culture du viol, c’est quand une collecte est organisée pour financer les frais de justice de Tarik Ramadan, et dans ce cas précis on n’en est pas à deux paroles confrontées, on a des faits, des preuves et des mensonges flagrants de l’intéressé, et que ça recueille en quelques jours une centaine de milliers d’euros. Et quand Henda Ayari, sa courageuse dénonciatrice, est insultée, harcelée, menacée.

th-6La culture du viol, c’est aussi le recours systématique au mot « consentement ». Ah le consentement! Ingrédient indispensable du bon vieux viol, du bon vieil abus… Le consentement est au viol ce que la vinaigrette est à la sauce de la salade, l’élément indispensable autrement on sait plus ce qu’on mange…. Ils protestent de leur innocence. Oui, ces femmes existent, ils s’en souviennent, elles existent mais elles étaient, elles étaient, elles étaient quoi, je vous le demande? Mais consentantes bien sûr! Petite leçon de français: on consent à payer ses impots, à boucler sa ceinture, à se faire vacciner, pas par penchant, ni par goût, mais parce que c’est la loi et le respect de l’intérêt général. Se laisser baiser sans désir, sans plaisir? Sans rien d’autre que la soumission, la crainte, l’oubli de soi? Ça convient à Catherine Millet. C’est son problème. Le consentement est le concept qui excuse toutes les violences, absout les coupables et met les victimes en accusation.

Saratoga, qui participe à ce blog, a publié en 2004 un texte intitulé « Pourquoi j’ai porté plainte contre un mort« . Cela vous éclairera dans doute sur les raisons pour lesquelles la victime de Nicolas Hulot attendit, pour porter plainte, la prescription des faits.

Pour avoir affirmé la réalité et la permanence des violences machistes, Caroline de Haas, qui n’a dit que des vérités élémentaires, a été insultée, harcelée, menacée sur les réseaux sociaux au point qu’elle a fini par les déserter. Illustration de la manière dont une féministe est amenée à s’exclure de ce qui n’est plus un débat mais une scène de violence. Le 2 mars, Dominique Besnéhard, qui s’affirme féministe et arbore le ruban blanc de la lutte anti-violence-faite-aux-femmes réagit vivement. Sur CNews, il déclare: « Caroline de Haas, là, j’ai envie de la gifler ». Face à lui, Elkabbash surenchérit: « Il n’est pas impossible que vous ne soyez pas le seul ».  Est-il besoin de commenter? On en est là.

Tant qu’on en reste aux victimes, on admet que toutes les femmes ont été non pas violées, mais harcelées de multiple fois, dès leur plus jeune âge. Tant que les femmes sont perçues comme victimes elles restent dans le cliché de la femme faible et vulnérable. Ça colle au stéréotype de la pauvre petite chose. Mais qu’on en vienne à envisager que face à chaque femme harcelée il y a un homme harceleur, l’ambiance se crispe.  Si de surcroit on prétend évaluer leur nombre et que, comme le fait Haas quand elle s’interroge (« un sur deux? un sur trois? ») on en arrive à suggérer qu’ils sont extrêmement nombreux, rien ne va plus! La citation de Haas est délibérément tronquée, ce qui la rend stupide: « un homme sur deux ou trois est un harceleur ». Levée de boucliers, sauf que ce n’est pas ça qu’elle a dit. Conclusion: le délit existe, la victime existe, mais pas le coupable! Magique.

C’était notre rubrique:

Comment fonctionne une idéologie dominante?

Comment permettre au patriarcat de se perpétuer?

Comment poser les bases d’un backlash qui renverra les femmes au silence?

 

 

6 réflexions au sujet de « Backlash in progress* »

  1. Un texte plein de bon sens qui mérite une publication national voire international afin que les gens comprennent encore et encore.

    Fille et adolescente, mes parents m’ont toujours dit de me méfier des garçons et des hommes. Ils voulaient me protéger alors que mon frère n’a jamais eu besoin de cette prtotection. Il avait le droit de faire des choses auxquelles moi, je n’avais pas droit au même âge. On brimait ma liberté mais pas celle de mon frère. J’ai toujours détesté cette inégalité et quand je me rebellais contre mes parents de cela, je leur disais que les parents n’ont qu’à éduquer les garçons pour qu’ils nous foutent la paix et qu’on puisse nous aussi sortir. Est-ce que je peux blâmer mes parents ? Pas vraiment. Ce besoin de protection des filles vient tout simplement du machisme de système qui est une menace. Les filles doivent apprendre les codes des garçons pour pouvoir être libres, se défendre ou éviter de se retrouver dans une mauvaise situation. Et quand il nous arrive de nous retrouver dans une mauvaise situation, c’est encore nous, les filles qu’on blâme ou qu’on discrédite. Sympa !

    A l’image du 8 mars, célébrons tous les jours les droits obtenus au compte-gouttes pour les femmes et battons nous pour ceux qu’il reste encore à obtenir.

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