huit = sept ?... et vive la parité !
par saratoga - mai 2007


La première fois, j’ai naïvement cru à une erreur... J’étais dans ma cuisine en train d’écouter les informations à la radio et le journaliste qui parlait a dit : « Le candidat Nicolas Sarkozy a annoncé que s’il était élu, il constituerait un gouvernement restreint de 15 ministres en respectant la parité ». J’ai éclaté de rire toute seule. Respecter la parité avec un nombre impair ! Encore un slogan marketing ridicule d’un quelconque directeur de la communication incompétent, relayé par un journaliste inattentif qui aura répété la phrase sans la relire auparavant...

Quelques mois plus tard, Nicolas Sarkozy est élu, un nouveau gouvernement est constitué, et cette aberration mathématique est devenue la phrase phare de tout-e journaliste à proximité d’un micro, d’une plume ou d’un clavier. « La parité est respectée » annonce France Info ce matin, « huit hommes, sept femmes, le compte y est » renchérit France Inter, « la parité » citée également sur Canal+, France 2, France 3 et M6 ce midi, « le gouvernement le plus paritaire jamais formé » indique le site Internet du Figaro. Même l’émission « C dans l’air », diffusée à 18h aujourd’hui sur France 5, confirme l’existence de cette fameuse « parité ». Seuls sons de cloche légèrement divergents relevés dans la journée : Libération sur son site Internet annonce un « gouvernement féminisé », une phrase entendue sur France Info parle de « féminisation du gouvernement » et Christophe Allévèque, dans « On a tout essayé » (si c’est là qu’il faut aller chercher les commentaires politiques pertinents, désormais !), fait simplement le décompte : « 7 femmes, 8 hommes, 1 premier ministre et 1 président, ça fait 10 hommes pour 7 femmes, tout de même ! »

Ben oui, quoi... N’importe quel élève de CE2 vous le confirmerait. Non seulement quinze est un nombre impair indivisible par deux qui, par définition, induit nécessairement le non-respect de la parité mais, en outre, l’équipe ministérielle est en réalité composée d’un premier ministre homme, d’un ministre d’état homme, de 14 ministres (7 hommes et 7 femmes), de 4 secrétaires d’état hommes et d’un haut commissaire homme. Donc nous sommes gouvernés par un Président de la République homme ainsi que 14 hommes et 7 femmes. Où donc est la parité, je vous le demande ! Cinquante pour cent, vous dites ? Exact ! Le nombre de femmes du gouvernement est très précisément égal à 50% du nombre d’hommes. En mathématiques, on n’appelle pas ça une parité. On appelle ça deux tiers et un tiers. Deux tiers d’hommes et un tiers de femmes.

Est-ce cette différence, 7 femmes pour 14 hommes, qui me choque le plus ? Hélas non. Que nous vivions dans un pays où les postes à responsabilité reviennent toujours majoritairement aux hommes, j’y suis habituée. Je milite pour que ça change, mais je ne m’attends pas non plus à ce que le problème soit résolu en trois jours.

Non, ce qui me choque, c’est cette manipulation du langage et ce non-sens mathématique que les médias nous imposent, ce mensonge éhonté qu’ils colportent effrontément à chaque commentaire, cette impression terrible qu’ils me prennent non seulement pour une conne, mais en plus pour une conne qui ne sait pas compter. Alors comme ça, il y aurait la « parité » parce qu’il y a 7 ministres hommes et 7 ministres femmes ? Alors comme ça, on déciderait arbitrairement de ne pas compter le premier ministre, le ministre d’état, les secrétaires d’état et le haut commissaire parce que « ça arrange » pour tomber sur un compte juste ? Comme c’est facile, alors, d’arriver à la parité ! Vous prenez un groupe de personnes, vous retirez le nombre d’hommes en surplus qui vous empêcherait de tomber sur un nombre égal d’hommes et de femmes, et vous concluez ensuite brillamment que, ô miracle, il y a autant d’hommes que de femmes ! Illustration magnifique de cette façon de procéder : Elise Lucet, ce midi, sur France 2, qui annonce : « Quinze ministres - huit hommes et sept femmes - et quatre secrétaires d’état. » Comme c’est étrange ! Pour les ministres, elle précise « huit hommes et sept femmes » mais pour les secrétaires d’état, elle ne précise pas : « quatre hommes et zéro femme ». Eh oui. Huit hommes et sept femmes, ça va dans le sens du lavage de cerveau ambiant, alors que quatre hommes et zéro femme, ça risquerait de nous rappeler que l’égalité des hommes et des femmes n’est pas encore acquise...

A la très grande rigueur, je veux bien qu’on se réjouisse de la présence de sept femmes au sein du gouvernement. Après tout, elles sont à la tête de ministères importants, et non pas simples sous-fifres sous-secrétaires d’état adjointes à la protection des tomates cerises. Mais qu’on ait la décence de le faire avec les mots qui conviennent, et non pas à coups d’erreurs arithmétiques et de détournements politiques de mots féministes qui ont une raison d’être et un sens précis.

En français, le mot « parité » est censé désigner « le fait d’être pareil », le « caractère pair d’un nombre » ou encore la « répartition égale entre deux groupes » (définitions du Petit Robert). Désormais, grâce à cette manipulation médiatique, il est vide de toute signification ou - pire - il veut dire : « suffisamment de femmes pour que les hommes présents s’en tirent à bon compte »... A moins que, tout simplement, nous ne vivions réellement dans un pays où 15 est devenu un nombre pair et où couper un gâteau en deux parts égales revient à donner un tiers à l’un des convives et les deux tiers à l’autre convive. Dans tous les cas, la féministe et la matheuse que je suis sont tristes et écœurées.